Le NPA tient à affirmer sa solidarité avec la population de Catalogne face à la répression révoltante dont elle est l’objet.

Après avoir essayé d’empêcher le référendum de dimanche dernier par l’intervention brutale de plus de 10 000 policiers faisant plus de 800 blessés de tous âges, Rajoy, le chef du gouvernement espagnol a été jusqu’à nier son existence.

L’intimidation et la répression ne font qu’accroître la colère de la population catalane, de la jeunesse, leur aspiration à la démocratie. Une révolte face au mépris des aspirations indépendantistes d’une part importante de la population, mais aussi face aux graves conséquences de la crise qui frappe de plein fouet les classes populaires : chômage, bas salaires, crise du logement…

Après sa provocation de petit contremaitre, « Je serai d’une détermination absolue et je ne cèderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes », Macron a mis en scène le 22 septembre sa signature des ordonnances en direct. Nouvelle provocation, défi lancé aux centaines de milliers de salariés et de jeunes qui se sont mobilisés les 12 et 21 septembre et aux millions d’autres opposés aux ordonnances et solidaires (dans un sondage pour Libération, 58% y sont opposés, 68% convaincus qu’elles favoriseront les licenciements).

Le succès de la journée d’action du 12 septembre, avec 400 000 manifestants dans une multitude de villes grandes et petites est un signe et un encouragement. Le signe que pour une partie des travailleurs, de la jeunesse, le temps est venu de répondre à l’offensive que mènent Macron et son gouvernement pour le compte des patrons, et cela par la grève et dans la rue. Un encouragement à poursuivre et approfondir un mouvement qui ne fait que commencer et doit se donner, pour se développer, les moyens de s’organiser, de s’unifier, mais aussi des objectifs politiques, au-delà de l’exigence du retrait des ordonnances.

programme fete17

Des expositions et des débats, à la fête du NPA33

A Bordeaux, rendez-vous à 11 h, place de la République

Le gouvernement a présenté les ordonnances destinées à dynamiter le Code du travail, dans le prolongement des lois Rebsaben, Macron, El Khomri. C’est une attaque sans précédent contre les salariés qui confirme qu’il n’y avait rien de bon à attendre des 48 « rencontres bilatérales » dans lesquelles le gouvernement a réussi à enfermer les confédérations syndicales, après les élections présidentielle et législative. Sans surprise, les ordonnances de Macron sont là pour satisfaire Gattaz, président du MEDEF, pour qui ce n’est qu’une « première étape » !

7 années s’écoulent entre la prise de pouvoir par les soviets, le 25 octobre 1917 (7 novembre du calendrier universel) et sa liquidation par la contre-révolution stalinienne, en 1924. Comment est-on passé de la démocratie la plus large, de la liberté, de l’enthousiasme créatif des masses qui ont marqué la révolution d’octobre à la monstruosité de la dictature stalinienne ?

Bien des choses ont été écrites, par des auteurs qui vont des anticommunistes les plus réactionnaires à la social-démocratie éclairée, pour expliquer, avec plus ou moins de nuances, que le stalinisme était inscrit dans le « léninisme », dans le « communisme » lui-même.

Quant aux courants libertaires, ils opposent encore aujourd’hui aux militants trotskistes la répression de l’armée de Makno et de la révolte des marins de Cronstad, conséquence d’après eux des tendances « autoritaires » de Lénine et de Trotski et annonce du stalinisme. Ceux d’entre eux qui s’appellent « communistes libertaires », le font d’ailleurs en opposition à ceux qu’ils à ce qu’ils nomment « communiste autoritaires», incarné par le « bolchevisme » et le « trotskisme ».

Le courant révolutionnaire marxiste, à commencer par Trotsky et Lénine eux-mêmes, a depuis longtemps apporté ses propres analyses à cette question, non pas sur le terrain idéologique mais sur le celui de la lutte des classes, avec les outils du matérialisme historique.

Les facteurs de l’évolution de la société soviétique révolutionnaire des débuts sont extrêmement nombreux et complexes, d’autant que la révolution russe n’est qu’une des manifestations d’une vague révolutionnaire qui touche, entre 1917 et 1923, une multitude de pays. Sa caractéristique est d’avoir été la première et d’être allée jusqu’à l’institution d’un pouvoir ouvrier.

On ne va pas revenir ici sur les processus ni sur le rôle primordial joué dans cette victoire par le parti bolchevick et ses dirigeants, principalement Lénine et Trotsky. Le fait est que le 28 octobre (7 novembre au calendrier universel), la situation de double pouvoir qui s’était instaurée entre les institutions républicaines nées de la révolution de février d’une part, et les soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats d’autre part a pris fin, à l’initiative de ces derniers. Le « pouvoir ouvrier » se mettait en place, sous une forme sur laquelle nous reviendrons plus tard. Un gouvernement est élu, « conseil des commissaires du peuple », présidé par Lénine.

Mais la prise du pouvoir ne signifie en aucune façon que la révolution est terminée. Pour Lénine comme pour Trotsky, le maintien de ce pouvoir ouvrier était totalement conditionné au déclenchement et à l’aboutissement de la révolution dans d’autres pays, particulièrement en Allemagne. Cette perspective existait très clairement, comme on va le voir, et il s’agissait, pour le pouvoir soviétique, non seulement de « tenir » en attendant que la révolution s’étende, mais aussi de mener, sur le terrain international, une politique qui permette à cette perspective révolutionnaire de se concrétiser.

Mais ces révolutions ont échoué, et, comme le prévoyaient Lénine et Trotski, la contre-révolution a fini par se produire en Union soviétique. Sauf qu’elle ne s’est pas faite sous la forme de la restauration d’un des anciens pouvoirs, tsariste chassé par la révolution de février ou république bourgeoise chassée par celle d’octobre, mais sous celle de la bureaucratie stalinienne, dont on peut dire qu’elle a en main toutes les manettes du pouvoir dès la mort de Lénine, en 1924.

L’objectif de cette présentation est de dégager, forcément à grands traits, le réseau de facteurs qui ont fait qu’en quelques 7 ans, on a pu passer de la démocratie révolutionnaire la plus large à la mise en place d’une dictature sanguinaire qui va durer plus d’un demi-siècle, avec des conséquences dramatiques sur l’histoire de l’humanité.

Les premiers décrets du pouvoir soviétique

La prise du pouvoir, à l’initiative du parti bolchevick, a eu lieu alors qu’était réuni à Pétersbourg le 2ème congrès panrusse des soviets. Autrement dit la réunion de délégués venus d’une multitude de soviets d’entreprises, de villes, de villages, de régiments… C’est le second qui se tient depuis le début de la révolution, le précédent ayant eu lieu entre le 3 et le 24 juin. Les bolchevicks y étaient alors minoritaires, ils sont maintenant majoritaires.

Cette évolution est la conséquence de la prise de conscience par les masses russes, ouvriers, soldats, paysans, que les partis qu’ils avaient jusqu’alors soutenus majoritairement, socialistes-révolutionnaires et mencheviks, n’avaient aucune intention, malgré leurs promesses, de répondre à leurs exigences : la terre, le pain, la paix.

Les bolchevicks étaient au fil des semaines apparus comme les seuls capables de mener à bien ce programme, plus justement de conduire les masses dans la résolution, par leur propre action, de ce programme.

Et en effet, dès la prise du pouvoir, le « conseil des commissaires du peuple » élu sous les acclamations du congrès des soviets, va prendre des décrets immédiats, approuvés par le même enthousiasme :

Concernant la terre, les paysans sont invités à continuer ce qu’ils ont déjà commencé : se servir eux-mêmes, chasser les grands propriétaires fonciers, s’installer sur leurs terres. Ce qui était auparavant interdit et réprimé devient désormais la règle…

Concernant la paix, un appel est immédiatement lancé auprès des divers belligérants pour un armistice immédiat, en vue de traités de paix sans annexions, c’est-à-dire avec retour aux frontières d’avant-guerre. Le secret diplomatique est aboli : les négociations futures et passées seront largement diffusées afin que les peuples du monde entier sachent pour quels intérêts sonnants et trébuchants ils se sont fait massacrer. Et Lénine lance, en attendant une éventuelle réponse des gouvernements impérialistes, un appel aux soldats pour engager directement, de tranchée à tranchée, une campagne pour la cessation des combats. Ces initiatives ne suffiront bien évidemment pas, on verra plus loin comment la question de la sortie de la guerre sera réglée, et avec quelles conséquences.

Concernant le pain, les difficultés sont multiples. Il s’agit de lutter contre la corruption, le poids d’une bureaucratie d’Etat parasitaire dans une société ruinée et désorganisée par une guerre qui mobilise toutes les ressources et alors que le patronat organise délibérément le sabotage de l’économie. Il s’agit aussi d’augmenter les salaires de misère dans les entreprises, de libérer les paysans pauvres des dettes qui les ruinent…

Du fait des annexions territoriales multiples menées par la Russie des tsars au cours des siècles, un autre problème mine la société russe, celle des nationalités. Lénine proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tout en les invitant à construire, avec la Russie des Soviets, ce qui deviendra en 1922 l’Union de Républiques Socialistes Soviétiques. La Finlande ainsi que l’Ukraine (qui reste à ce moment-là alliée à la révolution) ont déjà proclamé leur indépendance dès la révolution de février.

Sortir de la guerre impérialiste

La guerre de guerre de 14-18 est essentiellement une guerre pour le repartage du monde entre les trois grandes puissances impérialistes européennes : la France et la Grande Bretagne d’une part, constituant l’Entente, l’Allemagne d’autre part, associée à l’Autriche-Hongrie d’autre part. Les raisons fondamentales de cet affrontement, qu’il faut chercher dans les contradictions atteintes par le capitalisme le plus avancé de cette époque ont été décrites par Lénine dans « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ».

Ce livre n’est pas une simple caractérisation de l’évolution du capitalisme. Il pose aussi les bases des tâches qui incombent aux révolutionnaires à relativement court terme. Car si l’exacerbation de la concurrence entre impérialismes les a conduit à la guerre, elle met aussi en place, inéluctablement, les conditions de développement d’une situation révolutionnaire à l’échelle du continent européen. La suite montrera qu’il avait raison.

Cela voulait dire, pour les révolutionnaires marxistes, s’opposer bien sûr de toutes leurs forces, au sein du mouvement ouvrier, aux réformistes chauvins qui prétendent que le bonheur de la classe ouvrière de leur pays dépend de la victoire sur l’ennemi, et envoient des millions d’ouvriers et paysans se faire massacrer pour les capitalistes. Mais aussi aux « pacifistes » qui prêchent la fin des combats, le retour à la situation d’avant-guerre, dans les frontière d’avant-guerre, comme si ça n’était pas cette situation d’avant-guerre, par ses contradictions, qui avait conduit le monde à la guerre ! Pour Lénine, comme pour le parti bolchevik et la poignée de militants internationalistes qui ne se sont pas laissés emportés par la débâcle chauvine, il faut au contraire militer pour la défaite de son propre impérialisme, défaite qui ne peut que favoriser la tâche suivante, la révolution sociale, à laquelle il faut se préparer.

Politique « défaitiste » que le parti bolchevik mènera contre l’empire tsariste, même s’il n’est pas un pays impérialiste au sens où Lénine l’entend. Il est associé à l’Entente, par le biais de relations économiques et politiques étroites, principalement avec l’impérialisme français, qui investit beaucoup en Russie, dans l’industrie, la dette d’Etat. Les troupes russes qui se font trouer la peau sur le front de l’est soulagent d’autant les troupes franco-anglaises sur le front ouest. En échange de quoi le tsar Nicolas II attend du dépeçage de l’Empire Ottoman qui est un des enjeux de cette guerre de pouvoir élargir son empire, en y ajoutant Constantinople (Istambul), ce qui lui garantirait le contrôle sur l’accès à la Méditerranée, depuis la Mer Noire.

C’est dans la logique expansionniste du pouvoir tsariste. La Russie n’a pas cessé, depuis la fin du 17ème siècle d’étendre son territoire. A l’est, vers la Chine, au sud, au nord avec la Finlande, à l’ouest, où il intègre une bonne partie de la Pologne, dont Varsovie, ainsi que l’Ukraine. D’où la question des nationalités, évoquée plus haut.

Brest-Litovsk

Comme on pouvait s’y attendre, l’appel à l’armistice n’a reçu aucune réponse. Le gouvernement soviétique adresse alors, le 26 novembre, une demande d’armistice aux puissances des Empires centraux. Après diverses discussions, l’armistice est accepté. Il prend effet le 15 décembre, pour une durée de deux mois.

Commencent alors, le 22 décembre, à Brest-Litovsk, en Biélorussie occupée par les troupes allemandes, les négociations en vue d’un traité de paix.

Concernant ce traité de paix, trois positions s’affrontent au sein de pouvoir soviétique et du parti bolchevick.

Pour Lénine, il faut en finir immédiatement avec la guerre, signer la paix tout de suite, aux conditions posées par l’Allemagne et ses alliés.

Pour Trotski, qui est alors commissaire du peuple aux affaires étrangères et sera amené à conduire les négociations de Brest-Litovsk, c’est « ni guerre ni paix ». Il s’agit, comme le demande Lénine, de cesser les combats, mais sans pour autant signer de traité avec l’ennemi. Son souci est politique et s’adresse aux travailleurs du monde entier. Le pouvoir ouvrier ne signe pas d’accord secret avec ses ennemis de classe. Il cesse simplement le combat et appelle les soldats des autres pays à en faire autant.

Un troisième courant, qui se constitue en « opposition communiste », dirigé par Boukharine, propose de décréter la « guerre révolutionnaire », de repartir des tranchées pour répandre la révolution dans les autres pays, s’appuyant en particulier sur l’effervescence sociale qui règne déjà en Allemagne et débouchera, quelques mois plus tard sur la révolution allemande.

L’affrontement est sévère et menace le parti de scission. Mais signe de la démocratie qui y règne alors, l’opposition communiste peut éditer son propre journal, dispose de tous les droits de tendance.

Lénine se rallie provisoirement à Trotsky, qui annonce le 10 février à ses « interlocuteurs » que le gouvernement soviétique quitte les négociations mais qu’il cesse en même temps le combat. La délégation rentre à Moscou dans l’attente de ce que va faire l’état-major allemand à la fin de la période de l’armistice. Reprendra-t-il l’offensive ou se contentera-t-il de rester sur ses positions ? La réponse tombe le 22 février, à la fin de l’armistice : les armées allemandes reprennent effectivement l’offensive, sur un terrain désormais sans défense. L’avancée est fulgurante, et Lénine, mettant sa démission dans la balance, exige la signature immédiate du traité. Trotsky repart pour Brest-Litovsk et signe sans le lire, le 3 mars, le traité qui lui est présenté…

Le traité entérine la perte de l’Estonie, de la Lettonie et de l’Ukraine. Cela correspond à 26 % de la population totale, 27 % de la superficie, 26 % des voies ferrées, 75 % de la production d’acier et de fer de l’ancien empire russe.

Les évolutions politiques au sein de pouvoir soviétique après Brest-Litovsk

On a déjà évoqué la constitution au sein du parti bolchevick de « l’opposition communiste », tenante de la « guerre révolutionnaire ». Mais la période de Brest-Litovsk va aussi contribuer à accélérer la rupture avec les autres partis qui partageaient le pouvoir soviétique avec les bolchevicks.

La démocratie soviétique

C’est l’occasion de revenir ici sur la forme institutionnelle que s’est donnée la démocratie soviétique au fil du processus révolutionnaire. L’élément de base est le « soviet », le conseil qui réunit des délégués d’entreprises, de villages. Le soviet de Pétersbourg, par exemple, rassemble des dizaines de délégués élus par des assemblées de travailleurs et de soldats. S’y affrontent divers partis politiques, socialistes-révolutionnaires, bolchevicks, mencheviks…

Un congrès panrusse des soviets composé de délégués venus de divers soviets se réunit régulièrement, plusieurs fois par an. Il élit un comité exécutif qui reste en place entre deux congrès et qui comporte plusieurs dizaines de membres. Un conseil des commissaires du peuple, lui aussi élu, assure le fonctionnement permanent de l’Etat ouvrier, en collaboration avec le comité exécutif. Et cette collaboration n’a rien de théorique, comme en témoignent les situations d’affrontement qui se produisent à diverses occasions, Brest-Litovsk, mais aussi bien d’autres. Parce que bien évidemment les discussions qui ont eu lieu à l’occasion de Brest-Litovsk impliquent le parti et le comité exécutif et ne se limitent pas à Lénine, Boukharine et Trotski…

Cette forme de démocratie assure la révocabilité des élus, du fait même de la fréquence des congrès. Elle assure en même temps la démocratie à la base et la centralisation des pouvoirs. C’est, à une échelle infiniment plus vaste, la conception de l’Etat mis en place par la Commune de Paris et analysée par Marx et Engels, puis par Lénine dans sa brochure L’Etat et la révolution. Elle s’accompagne, comme pour la Commune de Paris, de la constitution du peuple en armes en remplacement des corps de police dépendant directement de l’Etat et assurant le maintien du pouvoir de classe. A l’initiative du parti bolchevick se sont constituées les sections de Gardes rouges, ouvriers en armes auxquels s’associent des militaires insurgés, sous la direction de Comités Militaires Révolutionnaires associés aux soviets. C’est le Comité Militaire Révolutionnaire du soviet de Pétersbourg qui a dirigé l’insurrection d’octobre 17, menée par les Gardes rouges et les régiments qui s’y sont ralliés.

Les partis participant aux soviets au moment d’Octobre 1917

Au moment de la prise du pouvoir, le congrès des soviets regroupe des bolchevicks, des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires ainsi que des anarchistes de divers courants.

Socialistes-révolutionnaires et mencheviks soutiennent, voire participent en même temps au gouvernement de Kerenski renversé dans la nuit du 24 au 25 octobre. Cela entraine la scission du parti socialiste révolutionnaire en SR de gauche, qui participent au gouvernement aux côtés des bolcheviks, et SR de droite, qui s’en éloignent pour mener, avec les mencheviks, une politique d’opposition ouverte au pouvoir soviétique, pour le retour à la « démocratie », c’est-à-dire à cette république que la révolution d’octobre a renversé.

Ils comptent pour cela sur une Assemblée constituante qui doit se réunir les 16 et 17 janvier 1918.

Contre le sabotage, la création de la Tcheka

Pendant qu’ils attendent cette échéance, le pouvoir soviétique se heurte de plein fouet au sabotage de l’économie et du fonctionnement des institutions étatiques, organisé par les couches sociales hostiles à la révolution. C’est le cas bien sûr des patrons d’entreprises, qui cessent de produire ou encore des travailleurs des ministères, qui vident les bureaux et disparaissent. C’est également de cas des travailleurs des chemins de fer, des services de communication, pour la plupart influencés par les socialistes révolutionnaires ou les mencheviks, qui refusent d’exécuter les ordres du pouvoir soviétique. Tout cela alors que le pays est toujours confronté à la guerre impérialiste, et que la guerre civile se développe à l’initiative des officiers des anciennes armées tsaristes et avec le soutien des puissances impérialistes.

Le pouvoir ouvrier y répond d’une part en faisant appel à l’initiative des masses, en incitant les travailleurs, les « ménagères », comme le disait Lénine, à régler directement les problèmes de l’Etat, à leur niveau. Il y répond également en créant, le 7 décembre 1817, une « commission de lutte contre le sabotage et la contre-révolution », la Tcheka, dont le nom en français suffit à définir la fonction.

Cette Tcheka deviendra, sous le nom de Guepeou, un des outils de répression le plus haïs de la contre-révolution stalinienne. Elle est, à sa création, une armes que se donne le pouvoir soviétique, en s’appuyant sur le prolétariat organisé et armé, pour démasquer et mettre fin aux entreprises contre-révolutionnaires et de sabotage économique, contraindre les cheminots à faire rouler les trains, les agents du télégraphe à transmettre les communications, autrement dit permettre à l’Etat ouvrier de fonctionner, de faire face à ses ennemis.

La dissolution de l’Assemblée constituante

Le gouvernement de Kerenski avait pris la décision, en juin, de convoquer des élections à une assemblée constituante qui aurait pour tâche de statuer sur institutions du futur Etat de la Russie d’après le Tsar. Cette décision avait été confirmée par le 2ème Congrès des soviets. Les élections à cette assemblée ont lieu en décembre, et elle se réunit, comme prévu, le 15 janvier 1918, alors que se déroulent les négociations de Brest-Litovsk et que va se réunir également, du 23 au 31 janvier, le 3ème Congrès panrusse des soviets.

Les votes à l’Assemblée constituante ont donné la majorité, 299 sièges, aux SR de droite, tandis que les bolcheviks en obtiennent 168, les SR de gauche, seuls alliés des bolcheviks, 39, les mencheviks 18 et les Cadets 17 (libéraux bourgeois, bien que leur parti ait été interdit en décembre 17, pour soutien aux armées blanches qui mènent la guerre contre le nouvel Etat ouvrier). Ce vote traduit l’état politique de l’ensemble de l’électorat russe, en particulier dans toute une partie de la paysannerie, encore fortement influencée par les SR et loin des pôles industriels révolutionnaires.

Ce qui se joue alors est un nouvel épisode du double pouvoir qui oppose, depuis février 17, le pouvoir des soviets, celui des travailleurs, des paysans pauvres et des soldats, au pouvoir de la bourgeoisie, soutenu par les SR de droite, les mencheviks et les Cadets. La Constituante, forte de sa majorité, espère remplacer la démocratie soviétique, le pouvoir ouvrier, par une nouvelle mouture de « démocratie représentative », autrement dit restaurer l’Etat bourgeois débile renversé par la révolution d’octobre.

C’est clair dès l’ouverture des débats. Les députés bolcheviks demandent à l’Assemblée constituante d’approuver les décrets pris par le gouvernement soviétique depuis octobre. La majorité SR de droite repousse la proposition et présente, avec les mencheviks, une motion qui propose d’abolir toutes les mesures prises par le pouvoir ouvrier (décret sur la terre, adresse internationale pour mettre fin à la guerre, décret sur le contrôle ouvrier...) et affirme la suprématie de la Constituante sur les Soviets. Les élus bolchéviks, suivis des SR de gauche, quittent l'assemblée. Le pouvoir soviétique décide alors de dissoudre la constituante, ce qui est fait le 17 janvier.

Des manifestations de protestation contre cette dissolution ont lieu à Pétersbourg, dont la répression fait quelques morts, dont deux députés libéraux.

Au 3ème congrès des soviets qui se réunit quelques jours plus tard, les bolcheviks (61%) et les SR de gauche sont largement majoritaires. Le choix fait par le pouvoir soviétique de dissoudre la constituante est approuvé par le Congrès qui devient officiellement ce qu’il était déjà dans les faits : l’organe dirigeant du pays. Et la dissolution de l’Assemblée constituante va rejoindre, pour des décennies, l’arsenal d’arguments utilisés par les « démocrates » pour dénoncer la dictature léniniste…

Mencheviks, SR de droite puis de gauche, dans l’opposition active au pouvoir ouvrier…

La dissolution de l’assemblée constituante marque la rupture définitive entre le pouvoir soviétique et les partis dits « socialistes démocratiques », mencheviks et SR de droite, dont certains vont lier sans tarder des alliances avec la contre-révolution blanche. Cela conduit le pouvoir soviétique à exclure, le 15 mars 1918, les SR de droite et les mencheviks des soviets.

C’est le moment que choisissent les SR de gauche pour quitter le gouvernement auquel ils participaient jusque là aux côtés des bolcheviks. Leur décision n’est pas liée à la dissolution de l’assemblée constituante, mais à la crise de Brest-Litovsk. Les SR de gauche, comme l’« opposition communiste » au sein du parti bolchevik, pensent que la politique menée par Trostky et Lénine est une reculade, qu’il aurait fallu ne pas cesser le combat, mais le transformer en « guerre révolutionnaire ». Mais alors que l’« opposition communiste » de Boukharine privilégie la solidarité à la rupture et accepte les décisions prises majoritairement dans le parti, les SR de gauche passent à l’action. Le 6 juillet, ils assassinent l’ambassadeur d’Allemagne en Russie, espérant ainsi déclencher une intervention de représailles de l’armée allemande, et relancer ainsi la guerre (ce qui ne se produit pas). Ils organisent en même temps un soulèvement à Moscou, facilement maitrisé par les Gardes rouges.

Les SR de droite ne sont pas en reste. Le 30 aout, ils assassinent le chef de la Tcheka de Pétersbourg et organisent un attentat à Moscou, contre Lénine, qui est blessé. Le 6 septembre, ils constituent un « directoire » gouvernemental en exil, postulant au remplacement du gouvernement soviétique lorsque les armées blanches en auront fini avec lui. Le problème est que les armées blanches ont d’autres visions du futur et s’empressent de liquider ce dit « directoire »…

Isolement politique des bolcheviks, vers la « terreur rouge »…

Ainsi, au fil des évènements et à peine après avoir réussi à sortir de la guerre impérialiste, les bolcheviks se retrouvent seuls à assumer la direction du pouvoir soviétique, en s’appuyant sur les masses et une démocratie toujours bien vivante, pour faire face à une lutte des classes impitoyable qui les oppose aux restes de l’aristocratie organisée dans les armées blanches, à la bourgeoisie organisée dans des partis comme celui des Cadets, mais aussi aux Socialistes révolutionnaires et aux mencheviks qui, au nom de la défense de la « démocratie », vont s’allier de fait, y compris physiquement, aux forces contre-révolutionnaires les plus réactionnaires.

Le pouvoir soviétique n’a pas d’autre choix, s’il veut survivre, que de répondre à cette guerre de classe au niveau qui lui est imposé par l’adversaire.

Lénine, Trotski, les autres dirigeants bolcheviks ne se font pas d’illusions. Ils ont étudié l’histoire, celle de la répression de l’insurrection ouvrière de 1948 à Paris, celle des massacres de la Commune en 1871. Ils savent que si la contre révolution gagne, la vengeance sera impitoyable. Les masses russes, elles, en font l’expérience immédiate, par la sauvagerie de la répression que mènent, en cette première année de la guerre civile, les troupes blanches quand elles en ont l’occasion.

La révolution, si elle veut survivre, n’a pas d’autre choix que de répondre à la terreur blanche par sa propre terreur, la « terreur rouge », qui est proclamée le 6 septembre 1918.

La peine de mort avait été abolie peu après la prise de pouvoir par les soviets. Mais, dans les conditions d’une guerre civile, une telle abolition n’a aucun sens, lorsque les exécutions sommaires se produisent de part et d’autre. En décrétant la « terreur rouge », le pouvoir soviétique tente en fait d’éviter les règlements de compte sauvages, de mettre en place un embryon de justice, sous le contrôle des soviets, tout en répondant aux massacres perpétrés par leurs ennemis au même niveau : le passage par les armes.

C’était une condition nécessaire pour tenir, en attendant la révolution dans les autres pays, en particulier en Allemagne.

De réelles perspectives révolutionnaires en Europe

Comme dit plus haut, la révolution russe n’était qu’un des éléments d’un mouvement bien plus vaste qui touchait en particulier toute l’Europe autour des années 1920 (de 1917 à 1923 pour se cantonner à la période qui concerne cette introduction).

Déjà, en 1917, tandis que la révolution éclatait en Russie, des soldats se mutinaient dans les tranchés, des régiments refusaient de monter au front.

Puis une multitude de mouvements sociaux se sont manifestés. Mouvements de grèves à Londres, Paris, Barcelone, Turin, Milan, Gènes… Insurrections en Yougoslavie, en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne… Et surtout en Allemagne, comme l’espéraient les dirigeants bolcheviks.

Mais toutes ces insurrections vont échouer, suivant divers processus, que nous ne pouvons pas développer dans le cadre de cette présentation. Nous allons cependant nous arrêter sur la révolution allemande de 18-19, d’une part pour l’importance particulière qu’elle prenait pour les bolcheviks. En mars 1918, Lénine affirmait : « La vérité absolue, c’est qu’à moins d’une révolution allemande, nous sommes perdus »... D’autre part parce qu’elle permet de mettre en évidence les carences des partis révolutionnaires allemand, et, en miroir, d’illustrer le rôle fondamental joué par le parti bolchevik dans la révolution russe.

La révolution allemande de 1918-1919

La population allemande, les armées, sont épuisées par des années de guerre. Le pays, encerclé de toute part, souffre de multiples pénuries, et la victoire promise par le pouvoir est d’autant plus improbable que les USA interviennent, depuis 1917, aux côtés des forces de l’Entente. Des grèves ont éclaté pour les salaires, de meilleures conditions de travail. La révolte gronde dans les armées, en particulier dans la marine.

Et c’est justement des marins basés à Kiel que va partir, le 30 octobre 1918, un mouvement qui va s’étendre en quelques jours à tout le pays. Tout part du refus des marins d’exécuter un ordre de l’Etat major, qui veut lancer une vaste offensive navale dont tout le monde sait qu’elle n’est qu’un baroud d’honneur suicidaire. Non seulement les marins refusent d’aller mourir pour l’honneur des amiraux, mais ils appellent, le 3 novembre, la population et les travailleurs à se soulever, à créer leurs « soviets », les « conseils ». L’exemple de la révolution russe est extrêmement présent, tout le monde sait de quoi il s’agit, le ras-le-bol est à son comble : tous les ingrédients sont réunis pour qu’entre le 3 et le 9 novembre, l’Allemagne entière s’insurge, se couvre de conseils.

La social-démocratie allemande à la manœuvre

Pour comprendre comment va se jouer la suite de cette révolution, il faut dire quelques mots du parti social démocrate allemand (PSD).

Le PSD était, avant la guerre, le principal parti de l’Internationale socialiste, considéré comme le plus solide sur le plan politique. Il comptait plus d’un million de membres en 1914, avant le déclenchement de la guerre. Il avait un poids très important sur le plan électoral : en 1912, il obtenait 34,8% des voix aux législatives, 110 députés. Ce poids n’était pas sans conséquences, et constituait le fondement des courants réformistes qui s’étaient développés à plusieurs reprises dans le parti, voyant dans la lutte électorale, dans le cadre des institutions légales, l’avenir du « socialisme ». L’histoire du parti était de fait marquée par une succession de batailles entre réforme et révolution. Batailles dans lesquelles ont pris rang, contre le réformisme, des militants comme Rosa Luxemburg, qui sera une des figures de cette révolution allemande.

Lorsque la 1ère guerre mondiale a éclaté, le PSD, comme ses équivalents français et anglais, ont oublié tous leurs engagements internationalistes. Au lieu d’appeler les travailleurs à refuser d’aller se battre contre leurs frères de classe, les directions de ces partis, dans leur grande majorité, prenaient fait et cause pour leur propre bourgeoisie, lui fournissant soutien politique et même ministres.

Tous les dirigeants du SPD ne suivront pas ce chemin. Certains, comme Kautsky, constitueront le courant « pacifiste », appelant à la fin de la guerre sans annexion, le retour à la situation d’avant guerre.

D’autres, comme Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, ont constitué la Ligue Spartakiste, qui défend les mêmes positions que Lénine : appeler à organiser la défaite de son propre impérialisme, l’affaiblir pour le renverser par une révolution sociale.

Tous ces courants coexistent au sein du SPD jusqu’en janvier 1917, où la majorité, qui soutient le gouvernement, pousse les courants « pacifiste » et « défaitiste » à scissionner, constituant l’USPD, parti social démocrate indépendant. Après diverses péripéties et alors que la révolution est déjà en cours, les courants révolutionnaires, dont les spartakistes, quittent l’USPD pour constituer le KPD, parti communiste allemand.

C’est à ce parti qu’il incombe, nécessairement, de jouer le rôle qu’a joué le parti bolchevik dans la révolution russe. Rôle dans lequel il va immédiatement se heurter à ses anciens camarades de parti, les dirigeants de la majorité réformiste qui, après avoir contribué à conduire la classe ouvrière allemande à se faire massacrer pour la bourgeoisie, vont maintenant tout faire pour liquider la révolution.

Chronologie

Un mois avant les évènements de Kiel, le 1er octobre, les spartakistes avaient lancé un appel à la révolution et à la constitution de conseils ouvriers. C’est cet appel qui est repris en quelque sorte par les marins de Kiel et qui se propage dans tout le pays.

Le 9 novembre, Sheidemann, un des dirigeants du SPD, proclame la République allemande. Le même jour, Karl Liebknecht proclame la République libre d’Allemagne.

Le 10 novembre, l’empereur Guillaume II s’enfuit…

Le 11 novembre, l’Etat major allemand demande l’armistice. C’est la fin de la 1er guerre mondiale, dont on voit bien qu’elle n’est pas due à la victoire des troupes de l’entente, mais bien à une révolution sociale.

Il faut revenir au 9 novembre, où on a vu se mettre en place deux pouvoirs : la république allemande du SPD, la république libre socialiste des spartakistes…

Mais l’affrontement n’aura pas lieu, du moins pour l’instant. Les dirigeants du SPD, qui ont de nombreux partisans dans les conseils qui se sont constitués, font mine de jouer le jeu du pouvoir « soviétique ». Le kaiser est certes parti, mais l’appareil d’Etat est resté intact, les anciens ministres en place. Six représentants du SPD et de l’USPD s’y joignent, prenant le nom de « commissaires du peuple ». Ils sont par ailleurs majoritaires dans les soviets. Ils vont se servir de cette majorité pour convoquer, le 6 décembre, à l’occasion d’un Congrès des conseils, des élections à une assemblée constituante, un pas vers la mise en place d’une république représentative et donc de la fin des conseils.

En réaction, les spartakistes appellent à une manifestation qui réunit 150 000 manifestants à Berlin, le 8 décembre.

Les « commissaires du peuple » à la mode SPD loin de faire, comme leurs homonymes de Russie, appel au prolétariat armé pour défendre la révolution, travaillent à réarmer l’Etat bourgeois contre les révolutionnaires. Le 12 décembre sont créés les « Corps francs », recyclage d’officiers et de sous-officiers réactionnaires mis au chômage par la fin de la guerre, dans des bandes armées qui se chargeront de la répression contre-révolutionnaire.

La situation se tend de plus en plus entre les courants révolutionnaires, minoritaires dans les soviets et écartés du pouvoir, et le pouvoir lui-même, qui avance ses pions. Le 4 janvier, il limoge de préfet de police de Berlin, militant de l’UKPD, qui s’est montré trop laxiste face à la manifestation appelée le 8 décembre par les spartakistes. Une insurrection spartakiste lui répond à Berlin, le 5 janvier. Les « commissaires du peuple » SPD y répondent par une répression qui durera du 6 au 12 janvier. La « semaine sanglante » de Berlin fait des centaines de morts. Karl Liebknecht, qui était favorable à l’insurrection, et Rosa Luxembourg, qui y était opposée mais s’y est jointe par solidarité de parti, sont assassinés, le 15 janvier 1919, par les troupes qui les conduisaient en prison.

Le dernier soubresaut de la révolution allemande aura lieu en Bavière, où est proclamée, le 7 avril, la création de la République des conseils de Bavière. Elle sera écrasée par l’intervention, entre le 23 avril et de 3 mai, de 35 000 Corps francs.

Le 11 aout 1919, les dirigeants du SPD terminent leur sale boulot : la République de Weimar est proclamée, sur les monceaux de cadavres de révolutionnaires.

Les leçons d’un échec tragique

Pour les bolcheviks, l’échec de la révolution allemande est un coup terrible, car elle éloigne d’autant le soutien qu’ils en attendaient. Sans oublier, bien sûr, la perte que constituait, pour le mouvement communiste international en train de se constituer, la disparition de militants comme Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

Mais il leur fallait aussi tirer des leçons de cet échec. On peut certes ressasser sur la politique criminelle des dirigeants du PSD, mais l’indignation morale n’est d’aucune aide. La seule question qui vaille est de savoir comment, pour un parti révolutionnaire, mener les masses insurgées à la victoire, en évitant, comme l’a fait le parti bolchevik en 1917, aussi bien les pièges des insurrections prématurées et isolées, qui conduisent au massacre, que celui des tergiversations, qui laissent passer le moment favorable et finissent, elles aussi, par désarmer face à la répression.

Comme l’écrivait un dirigeant du KPD, « Les masses étaient prêtes pour la révolution, pas les révolutionnaires… ».

Le dirigeants bolcheviks sont bien conscients qu’une des tâches urgentes qui leur incombe est justement de « préparer les révolutionnaires pour la révolution ». Une tâche vitale, qu’ils vont tenter de remplir à travers la création et la direction de la IIIème internationale, l’Internationale communiste.

Les quatre premiers congrès de l’internationale communiste

La crise de l’impérialisme qui a conduit en 1914 à la guerre mondiale, a fini par mettre en place une situation révolutionnaire profonde, qui touche, comme on l’a vu, la quasi-totalité des pays européens, et même au-delà. L’outil politique, le parti de la révolution mondiale qu’était sensé constituer la 2ème internationale s’est effondré au moment du déclenchement de la guerre, laissant le prolétariat mondial politiquement désarmé au moment même où la situation révolutionnaire met immédiatement à l’ordre du jour la question de la prise de pouvoir.

Lénine avait anticipé la réponse, appelant, dès la faillite de la 2ème internationale, à reconstruire un mouvement socialiste international (il l’appelait « communiste » pour marquer la rupture avec la social-démocratie, dite « socialiste »), tenter d’armer les partis communistes qui le constitueront pour qu’ils puissent assumer, dans la période révolutionnaire qui ne peut manquer de venir, le rôle qui leur incombe.

La révolution d’octobre 1917 donne à cette perspective les moyens de se concrétiser. Le 1er congrès de l’Internationale communiste se tient à Moscou en mars 1918, le second en juillet 1920, le 3ème en juin 1921, le quatrième en novembre 1922. Ces quatre premiers congrès ont une place particulière dans l’histoire de la 3ème internationale, puisque ce sont les seuls qui se déroulent avant la mainmise de la bureaucratie stalinienne sur le mouvement communiste international.

Les documents, discours, résolutions adoptées, etc. au cours de ces congrès sont accessibles sur le site www.marxits.org. On y voit le souci des dirigeants bolcheviks de structurer le mouvement international, d’ajuster sa politique aux évolutions du contexte géopolitique. Leurs difficultés également à influencer réellement, sur le plan de la construction de partis réellement révolutionnaire, les sections qui se créent un peu partout dans le monde et qui ont peu de chose à voir avec le parti bolchevik.

Pour ne considérer que la France, le PC s’y est constitué en décembre 1920 par une scission de la SFIO lors de son congrès de Tour. Il est composé d’une immense majorité de militants dévoués et authentiquement révolutionnaires. Il y a dans sa direction des militants internationalistes convaincus, tel Alfred Rosmer, dirigeant syndicaliste révolutionnaire de la CGT avant la guerre. Ami de Trotsky qu’il a rencontré à Paris au début de la guerre, il rejoint le petit groupe de militants de divers pays qui maintiennent le flambeau de l’internationalisme face à la débâcle chauvine. Il a animé, dès 1915 un « comité pour la reprise des relations internationales » qui devient, en 1919, « comité pour la IIIème internationale ». A la création du PC, il devient tout naturellement un membre de sa direction.

Mais la majorité de celle-ci est constituée de militants qui avaient leur niche dans la direction de la SFIO et ne l’ont quittée que par opportunisme. Cette direction joue la résistance passive face aux « conseils » de la direction de l’IC, avant de se retrouver, quelques années plus tard, parmi les soutiens de Staline, s’empressant d’exclure le « trotskiste » Rosmer dès la fin 1924.

Ce dernier avait fait de multiples séjours à Moscou, dans le cadre de sa participation à la direction de l’Internationale syndicale rouge. Il en a tiré un livre, Moscou sous Lénine, dont la lecture est une excellente occasion de découvrir la vie du pouvoir ouvrier pendant cette période. Il y retrace, pour les avoir vécu au plus près, les débats qui agitent le pouvoir ouvrier sur une multitude de sujets, mais aussi les relations difficiles entre la direction de l’internationale et les partis qui la constituent.

De fait, malgré les pressions, l’adoption au 2ème congrès de l’IC des « 21 conditions d’adhésion » qui tente de s’opposer aux tendances opportunistes, la direction révolutionnaire de l’IC a peu de prise sur la politique de ses sections. La vague révolutionnaire se heurte partout à des échecs. Après la révolution allemande de 1918-19, c’est au tour de la Hongrie, où a été proclamée, fin mars 1919, la République des conseils de Hongrie. Mais, faute de reposer sur une véritable démocratie ouvrière, elle est incapable de faire face aux contradictions de classe qui règnent dans la société hongroise et à la pression qu’exerce une intervention militaire franco-roumaine dirigée par un général français, Berthelot. Elle finit par s’effondrer et la liquidation est achevée, le 6 aout 1919, par l’entrée dans Budapest des troupes franco-roumaines qui occupent la capitale jusqu’à l’arrivée, en décembre, de Miklós Horthy, qui exercera sa dictature sur le pays jusqu’en octobre 1944.

En 1919-1920, l’Italie connait aussi une grande vague d’agitation sociale, le « biennio rosso », les deux années rouges, 1919-1920. Ce sont des révoltes paysannes, avec occupation de terres, des grèves ouvrières importantes, avec occupation d’usines. Le mouvement est marqué d’affrontements violents, avec les propriétaires fonciers, avec les « jaunes » qui refusent de se joindre aux grèves, plus de 200 morts et de 1000 blessés pour la seule année 1920. Le mouvement atteint son apogée en aout 1920 avec l’occupation de 300 usines, à Turin, Gènes, Milan, par 400 000 travailleurs. Les travailleurs organisent des milices armées de surveillance et dans certains cas, poursuivent la production. Mais la révolution qui était en germe n’aura pas lieu, faute entre-autres d’une direction capable de définir une stratégie. Le mouvement d’occupation reste isolé et les usines sont évacuées. C’est la fin du « biennio rosso ».

Les partis communistes oscillent entre opportunisme et gauchisme. Lénine a écrit en avril 1920, sa brochure La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », qui est distribuée à tous les délégués du 2ème congrès de l’IC. Cela n’empêche pas le KPD de prendre en Allemagne, en mars 1921, l’initiative de l’appel à une grève générale insurrectionnelle dans un contexte où il n’a aucune chance d’aboutir. La grève reste totalement isolée et s’achève par une grande vague de licenciements des militants communistes qui ont suivi le mot d’ordre, ainsi que par une crise profonde au sein du parti et entre ce dernier et la direction de l’internationale…  

Au 3ème congrès de l’IC, en juin 1921, Trotsky fait un constat : « Le triomphe du prolétariat au lendemain de la guerre a été une possibilité historique. Mais cette possibilité ne s’est pas réalisée, et la bourgeoisie a montré qu’elle sait profiter des faiblesses de la classe ouvrière ».

L’IC change de stratégie, on passe de la « tactique de l’offensive », qui avait marqué la politique des partis communistes pendant la période passée à la « Conquête des masses ». L’heure n’est plus à se préparer à conduire les masses révoltées vers la prise du pouvoir, mais à gagner leur confiance, en vue de la prochaine montée révolutionnaire.

Mais il est trop tard en Italie. En aout 1922, le PC appelle à la grève générale, mais c’est un échec. Quelques mois plus tard, en octobre, Mussolini arrive au pouvoir. C’est le début du fascisme en Italie.

Un an plus tard, une nouvelle révolution semble mûre en Allemagne. L’insurrection, qui cette fois à toutes chances d’aboutir, est prévue pour le 23 octobre, dans toutes les grandes villes d’Allemagne. Mais au moment de lancer l’ordre de passer à l’action, la direction du KPD et de l’IC, dont le président est Zinoviev, reculent. Seule la classe ouvrière de Hambourg se soulève, avant d’être réprimée. Un mois plus tard, éclate à Munich le coup d’état raté d’Hitler…

En 1924, Trotsky, peu-à-peu écarté du pouvoir par la bureaucratie montante, écrit Leçons d’octobre. Dans l’introduction, intitulée Il faut étudier octobre, il écrit: « Si nous n'avons pas à répéter de la révolution d'Octobre, cela ne signifie pas que cette expérience ne doive rien nous apprendre. Nous sommes une partie de l'Internationale ; or le prolétariat des autres pays a encore à résoudre son problème d'Octobre. Et, au cours de cette dernière année, nous avons eu des preuves assez convaincantes que les partis communistes les plus avancés d'Occident non seulement ne se sont pas assimilé notre expérience, mais ne la connaissent même pas au point de vue des faits. »... Il continuera ce travail en écrivant, en 1930, L’histoire de la révolution russe.

La guerre civile

Echecs des insurrections révolutionnaires, difficultés à influencer les directions opportunistes ou gauchistes des partis communistes en cours de construction… Et pourtant la révolution russe tient, devant faire face de surcroit à une guerre civile qui existait déjà de fait avant même la prise du pouvoir.

Face au pouvoir ouvrier et à ses Gardes rouges, se sont peu à peu organisées les armées blanches, composées pour l’essentiel d’officier et de sous-officiers de l’ancienne armée tsariste. Et au lendemain de la révolution d’octobre, le territoire contrôlé par le pouvoir ouvrier est bien loin de couvrir l’immensité de l’ancien empire.

Il va encore se réduire avec l’avancée allemande de février-mars 1918, au cours des négociations de Brest-Litovsk, qui s’accompagne d’une offensive des armées blanches sur tous les fronts, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest. Ces dernières sont soutenues par l’ensemble des puissances impérialistes : Etats-Unis, France, Grande Bretagne, Allemagne. Pétersbourg est menacé, et le gouvernement se transporte à Moscou en mars 1918.

Face à la menace, les Gardes rouges ne pouvaient suffire. L’Armée rouge est créée le 28 janvier 1918. Trotsky, à peine revenu de Brest-Litovsk, devient, le 17 mars, « commissaire du peuple pour l’armée et les forces navales ». Le 29 mai, le service militaire est rendu obligatoire. Mais diriger des armées de volontaires face à des armées de professionnels ne s’improvise pas. Trotsky décide de faire appel, pour encadrer ces armées, aux officiers de l’ancienne armée tsariste qui n’ont pas rejoint les armées blanches, des « spécialistes », qu’il place sous le contrôle de « commissaires » politiques.

La guerre qui se mène n’est pas une guerre de position, de troupes enterrées dans des tranchées. C’est une guerre de mouvement qui s’organise autour les grandes lignes de voies ferrées qui quadrillent le territoire. Les trains blindés y jouent un rôle central, dont celui avec lequel Trotsky se déplace d’un front à l’autre pour apporter une aide, remonter le moral, distribuer des vêtements, des chaussures à des troupes qui manquent de tout. Les trains de l’armée rouge disposent d’une imprimerie, qui édite un journal destiné aux troupes.

Le communisme de guerre

Il faut se donner les moyens de tenir l’effort de guerre, alors que la situation économique est toujours dans le même état catastrophique. Le pouvoir décrète le « communisme de guerre » : centralisation de la gestion des unités économiques, nationalisation de l’industrie petite et grande, monopole d’Etat sur le commerce des produits de première nécessité, interdiction du commerce privé, conscription du travail universel, péréquation dans la répartition des produits et des richesses…

Ce dernier terme prend en fait une signification particulière : les seules « richesses » qui sont produites à cette période proviennent de la paysannerie. La « péréquation dans la répartition » prend dans ces circonstances le sens de « réquisition » ; réquisitions qui sont conduites par les milices communistes associés aux soviets locaux. Ces réquisitions, parfois musclées, sont à l’origine de nombreuses révoltes paysannes, allant jusqu’à la constitution « d’armées vertes » qui lutteront aussi bien contre l’armée rouge que contre les armées blanches, pour, en fin de compte, se rallier à la première, sachant bien que la victoire des armées blanches signifierait le retour à l’ancien ordre des choses, le retour de la grande propriété foncière. Une contradiction que résume ce slogan des paysans révoltés : « Vive les bolcheviks [qui ont permis la réforme agraire], mort aux communistes [qui réquisitionnent les récoltes] ».

Une de ces « armées vertes », dite « noire » du fait que son dirigeant, Nestor Makhno, était anarchiste, va combattre à partir de mars 1918 au sud de l’Ukraine. La Makhnovchtchina comptera jusqu’à 50 000 hommes. Alliée à l’Armée rouge contre les armées blanches qui interviennent en Ukraine, elle contribuera à les défaire… Mais, fin 1920-début 1921, alors que la guerre civile se termine mais que la révolte paysanne atteint son point culminante, le pouvoir soviétique ne peut laisser Makhno instaurer une commune rurale libertaire dans la région de l’Ukraine où il avait ses bases. Ses armées défaites par l’Armée rouge, Makhno part en exil en aout 1921.

Pour les communistes libertaires, Makhno est un symbole du combat pour un communisme non autoritaire, et sa défaite par l’Armée rouge annonce les dérives à venir du régime soviétique et le stalinisme.

L’intervention impérialiste mise en échec par la solidarité internationale des travailleurs

Faisant face aux difficultés, l’Armée rouge finit par repousser les armées blanches. La menace d’une intervention directe des impérialismes US, Français et Britannique s’éloigne. Clémenceau, chef du gouvernement français est favorable à une intervention pour éradiquer le bolchevisme, mais le premier ministre britannique, Lloyd Georges, s’y oppose, expliquant que si les troupes anglaises attaquent la Russie, Londres va se couvrir de soviets en moins d’une semaine. Le président US Wilson, quant à lui, est pour le statut quo. Les Etats Unis sont en fait les grands vainqueurs de la guerre, il leur faut conforter cette situation sur le plan des affaires, et y compris se préparer à commercer avec le pouvoir bolchevik.

Clémenceau ne tardera pas à faire lui-même l’expérience de la prophétie de Lloyd Georges. Début 1919, une opération militaire est lancée par l’armée et la marine française au sud de l’Ukraine, sous prétexte de protéger la population de la menace bolchevique. Mais l’opération tourne au fiasco, les marins refusant de combattre. C’est la mutinerie des marins de la Mer Noire. Certains navires sont pris par les mutins, le drapeau rouge est hissé. L’escadre est rapatriée à Toulon, où le mouvement continue pour exiger la libération des meneurs qui ont été emprisonnés. Le mouvement commencé le 6 février 1919 se termine le 29 avril. La révolte des marins de la Mer Noire donne la mesure du soutien que trouve la révolution russe auprès des travailleurs, y compris militaires, dans le reste du monde.

Clémenceau interviendra à nouveau fin 1920 pour soutenir les nationalistes polonais, dirigés par le général Pilsudski, qui tente de s’emparer de l’Ukraine avant d’en être chassé par l’Armée rouge qui ne réussira pas cependant à vaincre les troupes polonaises autour de Varsovie et devra accepter le traité de Riga, en mars 1921, qui fixera les frontières définitives entre la Russie de soviets (qui comprend de nouveau l’Ukraine), et la Pologne, la Lettonie et l’Estonie qui ont acquis définitivement leur indépendance.

Avec le traité de Riga en mars s’achève la guerre civile, au cours de laquelle la Russie des soviets a imposé les frontières qui deviendront, le 30 décembre 1922, celles de l’URSS.

Aout 1921, la guerre civile est terminée, le bilan est catastrophique

C’est d’abord une catastrophe sur le plan humain. Il y a eu, dans l’Armée rouge, quelques 980 000 morts, dont les deux tiers pour blessures mal soignées. 3 millions de civils sont mort pour les mêmes raisons. La guerre a fait 4,5 millions d’orphelins. 4 millions de personnes sont mortes du typhus et de famine lors de l’été 1921

Malgré soutien apporté par les populations et qui ont permis la victoire, la société soviétique est marquée de ruptures profondes qui se sont creusées en particulier entre la paysannerie, sur qui a reposé l’essentiel du poids économique de la guerre, et le pouvoir de l’Etat, de plus en plus concentré entre les mains du parti bolchevick. Les révoltes paysannes s’exacerbent au cours de l’année 1920, à tel point que Trotsky s’inquiète lors d’une de ses expéditions militaires dans l’est, et propose à son retour de mettre fin au communisme de guerre et de lancer une réforme de l’économie. Sa proposition d’une nouvelle économie politique est repoussée, mais devra être mise en œuvre en urgence un an plus tard, sous la pression de révoltes paysannes et surtout de celle des marins de Cronstadt.

L’île de Cronstadt est une base navale protégeant Pétersbourg. Les marins de Cronstadt avaient été un de fers de lance de la révolution d’octobre. Fin février 1921, le ras-le-bol l’emporte, y compris chez les marins communistes, du fait de leur propre situation, mais aussi de celle qui est faite à leurs familles, paysans soumis aux réquisitions. « Tous, membres du parti ou pas, se plaignent des nouvelles qu’ils reçoivent de leur patrie : à l’un on a confisqué son dernier cheval, l’autre apprend que son père, un vieillard, a été jeté en prison, on a réquisitionné la moisson de la famille d’un troisième, on a confisqué sa dernière vache à un quatrième, là, le détachement de réquisition à mis la main sur tout le linge de corps » (rapport d’un tchékiste cité par JJ Marie dans La guerre civile russe.)

Ils s’insurgent contre le pouvoir des bolcheviks, exigeant le retour à la démocratie des soviets, le départ des bolcheviks du gouvernement… Le pouvoir ne peut laisser une telle situation perdurer et pour diverses raisons, dont la responsabilité incombe certainement aux deux camps, la situation atteint un point de non retour. Le 5 mars, Trotsky lance un ultimatum aux mutins, et le 7, l’Armée rouge donne l’assaut à la forteresse, sur la Neva gelée. Les combats s’achèvent le 20 mars 1921. Ils ont fait 10 000 morts dans l’Armée rouge, 2000 morts et blessés parmi les insurgés. 6700 d’entre eux se sont enfuis en Finlande. 2103 sont condamnés à mort et fusillés.

Mettre fin au « communisme de guerre »,
passer immédiatement à une « nouvelle économie politique »

Lénine comprend la gravité de la situation et se rallie immédiatement à la proposition que Trotsky avait faite un an plus tôt : Il faut en finir avec la situation de pénurie et de réquisitions, il faut permettre d’urgence à l’économie de repartir, et pour cela, réintroduire certaines relations marchandes. Ce sera la « NEP », nouvelle économie politique, proposée par Trotsky dès 1920, mais qui ne sera mise en place que lors du congrès du Parti communiste russe qui se tient en mars 1921, juste après les évènements de Cronstadt et tandis que les dernières résistances des armées paysannes insurgées, dont celle de Makhno, sont réduites.

On met fin à la réquisition systématique de la production agricole. Les paysans devront désormais fournir à l’Etat un certain pourcentage de leur production, mais en garderont suffisamment non seulement pour leur propre consommation mais aussi pour la vendre et acquérir ainsi des biens industriels, équipements agricoles, etc. En même temps, un petit commerce permettant ces échanges est de nouveau autorisé. La production industrielle, le système financier reste sous le contrôle de l’Etat.

Le résultat ne tarde pas à se faire sentir. Les indices de production, agricoles comme industriels, qui s’étaient effondrés, se relèvent.

Pour les produits agricoles, la production de blé était au début de la NEP tombée à 60 % de celle du début de la guerre. Fin 1924, elle retrouve ce niveau. Pour les produits industriels, la production de charbon par exemple était tombée à 40% de la production de 1914. En 1924, elle est remontée à 60 %.

La NEP réussit donc à relancer l’économie, sur la base de la remise en place de relations marchandes, un certain retour du capitalisme, sous le contrôle de l’Etat ouvrier.

Mais les difficultés à relancer la production industrielle étatique apparaissent vite dans les statistiques : le redressement de l’agriculture est plus rapide que celle de l’industrie. C’est ce que Trotsky appelle le phénomène des « ciseaux », une nouvelle menace qui pèse sur la société soviétique si l’Etat ne prend pas, à temps, les mesures qui s’imposent pour assurer un développement plus efficace de l’industrie. L’écart de développement crée, dans le cadre de l’économie de marché, un renchérissement des produits industriels et une baisse des revenus de la paysannerie, qui risque, à terme, de conduire celle-ci à se retourner de nouveau contre le pouvoir ouvrier, tandis que se développent les tendances capitalistes en cours de reconstitution dans la paysannerie riche (les koulaks) et la nouvelle petite bourgeoisie commerçante.

Mettre fin aux reculs démocratiques et à la bureaucratisation de l’Etat ouvrier

Le second chantier auquel doivent s’attaquer de toute urgence Lénine et Trotsky est celui de la restauration de la démocratie soviétique elle-même. La guerre civile n’a pas seulement ruiné l’économie, elle a aussi transformé la démocratie soviétique d’octobre 1917 en son contraire. La structure soviétique, soviets, congrès des soviets, comité exécutif et conseil des commissaires du peuple est certes maintenue. Mais la guerre civile a vidé les soviets de ses meilleurs militants, partis au front. Le parti bolchevick, abandonné dès mars 1918 par les SR de gauche, s’est retrouvé seul à assumer le pouvoir d’Etat. Sous la pression des contraintes qui pèsent sur le jeune Etat ouvrier, les bolcheviks sont amenés à prendre toutes les décisions nécessaires à sa survie. La démocratie soviétique se réduit aux discussions au sein du conseil des commissaires du peuple et du comité central du parti communiste russe, voire de son bureau politique.

La centralisation des décisions nécessaires à la conduite de la guerre et de l’économie a transformé la structure soviétique en un organisme de transmission des décisions prises par le conseil des commissaires du peuple vers les soviets locaux, chargés en dernier ressort de les mettre en œuvre. Le prolétariat en armes dans les Gardes rouges a laissé place à des milices communistes chargées de veiller, par la force, à ce que les décisions venues d’en haut soient exécutées, « les détachements de réquisition » que dénonçaient les insurgés de Cronstadt. A quoi il faut ajouter bien sûr la création de l’Armée rouge et de la Tcheka.

Le fonctionnement du « communisme de guerre » a par ailleurs entrainé la mise en place d’un énorme appareil administratif d’Etat, une bureaucratie par laquelle passent toutes les décisions, la gestion du moindre bout de ficelle. Cette bureaucratie, placée au cœur de la circulation des ressources de la société alors que celle-ci manque de tout, y trouve bien évidemment un intérêt pratique. Parmi les appels à la révolte émis par les insurgés de Cronstadt, on trouve la dénonciation de « communistes qui vivent de la jouissance et de commissaires qui s’engraissent »…

Elle bien placée pour bénéficier du redémarrage l’économie grâce à la NEP. Elle va constituer alors, avec les koulaks et le petit capitalisme marchand renaissant, une des forces sociales sur laquelle s’appuie la clique stalinienne pour s’installer au pouvoir. Car le PCR, parti unique au pouvoir, est, par la force des choses, totalement imbriqué dans cette structure bureaucratique, avec laquelle il a fini par se confondre pour une bonne part.

Le combat perdu de Trotsky et de Lénine pour restaurer la démocratie soviétique

Trotsky, puis Lénine ont conscience des dérives et des dangers que fait courir cette situation au pouvoir ouvrier. La question devient cruciale lorsque, en mai 1922, Lénine est victime d’une attaque cérébrale qui le tient écarté du pouvoir jusqu’en octobre. A son retour, il découvre l’ampleur de la crise qui se prépare au sommet du parti, où une fraction se constitue autour d’une « troïka » composée de Zinoviev, Kamenev et Staline et commence une campagne contre Trotsky.

Cette offensive fractionnelle a des bases matérielles bien concrètes, celle des intérêts matériels de la bureaucratie et des sommets du parti, autour de Staline, qui lui sont liées face au combat que se prépare à lui livrer Trotsky, connu, tout comme Lénine, pour son intransigeance et sa détermination. Elle va s’appuyer, comme bien des luttes fractionnelles, sur un réseau de ressentiments personnels, construits au fil des batailles politiques, parfois très violentes, qui ont marqué la vie politique aux sommets du pouvoir, en particulier pendant la guerre civile. Trotsky, avec, sa rigueur politique, sa façon peu diplomatique de redresser les « erreurs » de ses camarades, a heurté bien des susceptibilités qui vont maintenant trouver l’occasion de prendre leur revanche en contribuant à l’écarter du pouvoir au profit de Staline, devenu secrétaire général du PCR à son dernier congrès, fin mars 1922. Il dispose de ce fait de pouvoirs importants, ce qui n’aurait pas eu de conséquences si Lénine avait pu se maintenir au poste de président du conseil des commissaires du peuple. Lénine disait à propos de cette nomination : « ce cuisinier-là ne nous préparera que des plats épicés ».

Lénine rechute en décembre, il est conscient qu’il ne pourra certainement plus assurer le rôle central qu’il a joué à la tête du parti et du pouvoir. Il se pose la question de sa succession, en même temps que du combat, en commun avec Trotsky, contre la bureaucratisation aussi bien de l’Etat que du parti lui-même. Ce combat passe par la tentative d’éviter que la fraction constituée autour de la « troïka » Zinoviev, Kamenev, Staline ne prenne la direction du parti et de l’Etat au prochain congrès du PCR.

Le 25 décembre, il écrit son « testament », un document resté secret, dans lequel il passe en revue les capacités de ses éventuels successeurs et disqualifie Staline. Le 6 mars, il romp toute relation personnelle avec Staline qui se comporte de façon de plus en plus autoritaire et grossière au fur et à mesure qu’il s’avère que Lénine ne pourra revenir au pouvoir.

A l’été éclate la crise des ciseaux prévue par Trotsky quelques mois plus tôt. Devant l’écart de prix entre les produits industriels et les produits agricoles, les paysans font la grève des récoltes, une campagne de développe dans les campagnes contre le pouvoir. C’est le résultat de l’incapacité de la bureaucratie à développer, par une planification à long terme rigoureuse et coordonnée, de véritables améliorations dans les quantités et la qualité des produits industriels destinés à l’agriculture.

Pour Trotsky, il a urgence à changer d’orientation politique, et pour cela, régénérer le parti, composé désormais en grande majorité de fonctionnaires d’Etat. Il faut l’ouvrir à la jeunesse ouvrière, lui redonner la base sociale qui était la sienne au moment de la révolution d’octobre. Le 8 octobre, il demande au Comité central un tournant dans la vie intérieure du parti. Il est rejoint le 15 octobre, par la prise de position de 46 membres du parti, dans une lettre, la « lettre des 46 », adressée au comité central. Lequel répond en adoptant à l’unanimité, le 5 décembre, une résolution sur la « démocratie ouvrière ».

Trotsky poursuit, le 8 décembre, avec un texte appelé « cours nouveau », dans lequel il développe les mesures qui, selon lui, permettront à cette « démocratie ouvrière » de renaitre, au parti de se régénérer.

La réponse vient très vite : le 14 décembre, la troïka commence une campagne contre lui et les « 46 ». C’est le début d’une offensive contre tous ceux qui essaient de mettre en cause les positions de la bureaucratie.

Lénine meurt le 21 janvier 1924. Sa dépouille est embaumée et exposée. Il est érigé en icône par la bureaucratie stalinienne, qui réécrit l’histoire pour tenter d’effacer des mémoires le rôle de Trotsky et lui coller une image d’hérétique, de « trotskiste », opposant depuis toujours au grand Lénine, tandis que ceux qui détiennent désormais le pouvoir en sont les seuls et légitimes héritiers. La contre-révolution stalinienne est en place, entretenant une mystique léniniste totalement opposée au militant révolutionnaire marxiste qu’était Lénine.

Staline tourne totalement le dos à la politique internationaliste qui avait été jusque là celle du parti bolchevik. Fin décembre 1924, il lance le mot d’ordre : « socialisme dans un seul pays ».

La dictature stalinienne qui fait ses débuts en 1924 assurera son pouvoir par l’extermination des révolutionnaires en URSS et y compris à l’extérieur. Zinoviev et Kamenev, qui ont aidé Staline à s’imposer au pouvoir à la mort de Lénine, sont condamnés à mort lors du premier procès de Moscou, en 1936. Trotsky, qui n’a jamais cessé le combat contre le stalinisme, est assassiné au Mexique en aout 1940. Se mettant au service de la bourgeoisie internationale pour sauvegarder son propre pouvoir, le stalinisme stérilisera pour des décennies le mouvement révolutionnaire marxistes international. Comme l’écrivait Félix Morrow dans Révolution et contre révolution en Espagne « Le socialisme dans un seul pays, c’est la révolution nulle part ailleurs ».

Daniel Minvielle

Août 1917: situation explosive, le Coq rouge et la montée des bolchéviks

L’échec lamentable du coup d’État de Kornilov a été le fruit d’une montée ouvrière immense, équivalente par son ampleur au recul après les journées de juillet. Le parti bolchévik, groupe propagandiste, va ainsi devenir une force de masse en quelques mois. C’est aussi une période de violents sabotages par tout ce que le pays compte de patrons et de professionnels liés à eux qui lock-outent, détruisent les machines, inondent les mines, etc., créant une réelle menace de famine.

Nous sommes en août 1917. Le « Coq rouge » de l’insurrection paysanne se réveille. Les moujiks ne veulent plus subir la « main noueuse de la faim » des classes dominantes pour étouffer la révolution. Ils ne demandent plus rien aux SR censés les représenter, ils vont eux-mêmes occuper les terres, les jardins fruitiers, couper le bois voire, bien que cela ne fasse pas l’unanimité entre eux, brûler les manoirs des propriétaires, même cadets ou libéraux.

Parallèlement, le lien se fait peu à peu et naturellement entre ouvriers politisés des villes et soldats qui se mélangent au front, mais aussi par l’enrôlement de paysans qui y rencontrent des agitateurs bolchéviks et retournent dans leurs villages non plus taiseux mais « parleurs » et bolchéviks, créant même des comités de paysans révolutionnaires.

Le contrôle ouvrier

Dans les villes, les ouvriers, qui avaient comme habitude de sortir des usines les chefs détestés en brouette, font face maintenant ouvertement à leurs patrons et administrateurs partisans du nouveau régime, qui se conduisent comme les pires des contremaîtres et policiers du tsarisme, en menaçant les ouvriers de les envoyer au front.

Les grèves se multiplient pour les salaires, les 8 h et sur tous les sujets (on exige par exemple de ne plus être tutoyé au travail, les garçons de café refusent les pourboires…) Mais cette fois, rien de spontané ! Ce sont les comités d’usines où dominent les bolchéviks qui dirigent et politisent ces conflits.

Ils sont maintenant au nombre de 400 000, surtout dans les usines et au front. Et s’ils exigent le contrôle ouvrier et la nationalisation des industries du sucre, du pétrole, de la métallurgie (entre des mains étrangères ou pas), ils ne parlent pas d’expropriation des capitalistes tant que les travailleurs ne sont pas encore prêts à diriger les usines.

Mais ils ont un excellent professeur, la vie elle-même. Et lorsqu’ils se retrouvent à ne plus pouvoir contrôler que des « murs » vides, les patrons s’étant enfuis avec les responsables et souvent la caisse, les ouvriers prennent les usines et les font tourner eux-mêmes, sans patrons, mais avec une « discipline fraternelle » jamais vue.

Rôle de Lénine dans la rupture avec les social-patriotes

Lénine, depuis sa cachette, s’informe sur l’état d’esprit des masses. Il sent qu’elles sont plus à gauche que le parti et le parti plus à gauche que sa direction. Celle-ci, cette vielle garde des bolchéviks, de même qu’elle a difficilement accepté ses Thèses d’avril, a du mal à rompre avec le raisonnement de « la révolution bourgeoise d’abord » et donc avec le soutien au gouvernement socialiste de la bourgeoisie nationale de Kerenski, les social patriotes, et à défendre la prise du pouvoir par les travailleurs dans les soviets. Comme l’écrivait Trotski :

« Lénine exigeait catégoriquement une rupture, non seulement avec le libéralisme bourgeois, mais avec tous les partisans d’une « défense nationale ». Il organisait la lutte à l’intérieur de son propre parti contre ces « vieux bolchéviks » qui avaient déjà joué plus d’une fois un triste rôle dans l’histoire de notre parti en ressassant sans rime ni raison une formule apprise par cœur au lieu d’étudier, dans son originalité singulière, la réalité nouvelle, vivante.

Des millions d’ouvriers et de paysans ignoraient encore notre parti, ne l’avaient pas encore découvert, ne savaient pas qu’il exprimait leurs tendances et, en même temps, notre parti ne comprenait pas encore toute sa puissance virtuelle ; c’est pourquoi, le parti se trouvait « cent fois plus à droite » que les ouvriers et les paysans.

Il fallait procéder au rassemblement, il fallait montrer au parti les millions d’hommes qui avaient besoin de lui, il fallait montrer le parti à ces millions d’hommes. On devait éviter de courir trop devant, mais on ne devait pas rester en arrière. Il était nécessaire de donner de patientes et persévérantes explications.

Lénine voyait, entendait et sentait avant tout l'ouvrier russe, cette classe ouvrière dont le nombre avait considérablement augmenté, qui n'avait pas encore oublié l'expérience de 1905, qui avait passé par l'école de la guerre, qui en avait connu les illusions, qui avait éprouvé les hypocrisies et les impostures de la défense nationale, et qui était prête maintenant à supporter les plus grands sacrifices et à risquer des efforts inouïs.

Il sentait l'âme du soldat, du soldat abasourdi par trois ans d'un carnage diabolique – sans raison et sans but –, du soldat éveillé par le tonnerre de la révolution et qui se disposait à prendre sa revanche de toutes (…) les humiliations, de tous les affronts, par une explosion de haine furieuse qui n'épargnerait rien.

(Lénine) entendait et sentait le moujik qui traînait encore les entraves d'un servage multiséculaire et qui, maintenant, grâce à la violente secousse de la guerre, avait aperçu pour la première fois la possibilité de prendre sa revanche sur tous les oppresseurs, les esclavagistes, les seigneurs : revanche épouvantable, implacable. »

Voilà ce qu'entendit et vit Lénine, voilà ce qu'il sentit physiquement, avec une irrésistible netteté, avec une certitude absolue, lorsque, après une longue absence, il prit contact avec le pays saisi par les spasmes de la révolution.

Et ce même Lénine de dire à l’adresse des socialistes du gouvernement :

« Imbéciles, vantards, crétins ! Vous pensez que l'histoire se fait dans les salons où de petits parvenus démocrates traitent familièrement, “ amis comme cochons ”, des libéraux titrés (…), de petits avocats de province, apprennent à baiser vivement les fines mains des Altesses ? Imbéciles ! Vantards ! Crétins !

L'histoire se fait dans les tranchées où le soldat, possédé par le cauchemar, par l'ivresse de la guerre, plante sa baïonnette dans le ventre de l'officier, et, ensuite, cramponné aux tampons d'un wagon, fuit vers son village natal pour y allumer l'incendie, pour planter “ le coq rouge ” sur le toit du propriétaire. » Lénine, p.64-67 puis 73-74

Lénine écrit alors une brochure que les bolchéviks diffusent massivement, La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer. Et ce alors que leurs imprimeries ont été fermées, certains de leurs dirigeants arrêtés. Car les comités d’usines trouvent le moyen de tout faire tourner, même quand c’est interdit, même quand il faut un peu forcer la main aux récalcitrants ! Plus que jamais, la liberté de la presse est imposée par la rue.

Là, encore une fois, Lénine dénonce le gouvernement Kerenski qui ne fait rien pour les problèmes vitaux de la population : la terre, la paix, le pain et la liberté pour toutes les nations opprimées, car il lui faut satisfaire la bourgeoisie patriote et sa guerre.

Lénine ne demande rien à ce gouvernement. Il le démasque, et appelle les masses à continuer à faire ce qu’elles font, à prendre leurs affaires en main, démocratiquement, en chassant l’ancienne bureaucratie de ses fonctions dans les villes et les campagnes, à ouvrir les livres de comptes des grands patrons, à les taxer, à sanctionner durement les récalcitrants, à récompenser les employés au service de la révolution. Une des façons de contraindre le personnel bourgeois à travailler et non plus à saboter ou à s’enfuir était de le faire surveiller par des militants souvent bolchéviks appelés « commissaires ». Nous en entendrons parler plus tard.

Des milices ouvrières et gardes rouges seront aussi mises en place pour contrôler les usines, protéger ceux qui se battent, en particulier dans les quartiers ouvriers : 10 000 en juillet, 20 000 en octobre, dont des femmes et des jeunes.

Car il s’agissait de tenir en se préparant pour s’emparer du pouvoir, en construisant ce que Lénine appelle momentanément la « dictature révolutionnaire de la démocratie dirigée par le prolétariat révolutionnaire » en temps de guerre. Car c’est la guerre de classe, et la guerre tout court.

Dernières gesticulations des socialistes de coalition puis de contre-révolution

Le gouvernement de Kerenski, qui voit qu’il perd tout soutien dans le pays alors que dans les soviets et comités d’usines, de paysans et de soldats où tout se joue, les bolchéviks deviennent majoritaires, veut contester leur légitimité. Il convoque alors des assemblées, des sortes d’États généraux du pays, la Conférence démocratique, puis un Pré-Parlement mi-septembre. Il s’arrange pour que les classes possédantes y soient surreprésentées et les bolchéviks en minorité. Dans le parti bolchévik, il y a débat sur y participer ou non.

Finalement, les bolchéviks y sont allés pour dire ce qu’ils avaient à dire. Ils avaient à leur tête Trotski, libéré par les marins en août, déjà parmi les plus appréciés des dirigeants bolchéviks et en septembre, à nouveau Président du très combatif Soviet de Petersburg, 12 ans après l’avoir été de celui de Saint Petersburg.

C’est encore une illustration de ce parti rompu au débat démocratique, que d’accepter dans ses rangs et à sa direction un militant issu d’une autre histoire, parvenu par d’autres voies aux mêmes conclusions révolutionnaires.

Ainsi, la Conférence démocratique du 27 septembre est une tentative de, comme ironise Trotski, la « fine fleur de la nation » du gouvernement et ses alliés, bavarder encore dans les salons en attendant que la contre-révolution ou les Alliés en finissent avec tout ce désordre, comme certains le demandent même ouvertement. Trotski, à la tête de la délégation bolchévique, répondit à leur sincère inquiétude sur ce qui allait se passer, la probable prise du pouvoir par les travailleurs défendue par Lénine, que ce serait « une bagatelle, un petit coup de révolver ». Et il finit par un appel aux masses à s’organiser encore plus audacieusement pour tout le pouvoir aux Soviets, soulevant les insultes de tout ce monde policé et outré par ses mots sauvages de bolchévik !

Dans le même temps, les troupes de Kerenski tiraient sans ménagement sur les soviets de paysans insurgés à Kalouga, Kazan, Tambov… Les sabotages et les grèves continuaient, acharnés. A une nouvelle conférence de ce type en octobre, Trotski fera une courte intervention pour les bolchéviks en disant à tous ces socialistes et autres démocrates d’aller « rejoindre leur place dans la poubelle de l’histoire », avant de partir préparer l’insurrection qui urge.

Le rôle du parti

Le rôle du parti est alors essentiel. Car si la « vapeur » existe, la colère des masses, leur mobilisation à l’arrière comme au front, dans les villes centrales comme dans les campagnes périphériques ; si on est arrivé à un point où la classe dirigeante est désorientée et son gouvernement valet discrédité, ce parti est là pour « expliquer patiemment » par l’agitation, par l’action, en organisant toutes les classes opprimées pour la prise du pouvoir. Le militant anarchiste et communiste Victor Serge l’explique ainsi :

« Ce que veulent confusément les marins de Cronstadt, les soldats de Kazan, les ouvriers de Petersburg (…), de partout, les paysans saccageant les demeures seigneuriales, ce qu’ils veulent tous sans avoir la possibilité d’exprimer nettement leurs aspirations, de les confronter avec les possibilités économiques et politiques, de s’assigner les fins les plus rationnelles, de choisir les moyens les plus propres de les atteindre, de choisir le moment le plus favorable à l’action, de s’entendre d’un bout à l’autre du pays, de s’informer les uns les autres, de se discipliner, de coordonner leur effort innombrable, de constituer en un mot, une force uniquement intelligente, instruite, volontaire, prodigieuse, ce qu’ils veulent tous, le parti l’exprime en termes clairs, et le fait. Le parti leur révèle ce qu’ils pensent. Le parti est le lien qui les unit entre eux, d’un bout à l’autre du pays. Le parti est leur conscience, leur intelligence, leur organisation. » L’An I de la révolution russe.

C’est simplement ce que Marx expliquait dans le Manifeste quand il disait que « les communistes n’ont pas d’intérêts distincts de ceux du prolétariat tout entier ».

L’insurrection

Il n’est plus possible en octobre, cela devient évident à des millions d’opprimés, de faire les réformes indispensables (avoir la terre, le pain, la paix et la liberté) sans prendre eux-mêmes le pouvoir des saboteurs et des fauteurs de guerre, avant la liquidation de la révolution par les meilleures armées du monde aux portes de la Russie. Le parti bolchévik va alors devoir affronter un nouveau problème, la prise du pouvoir.

Jamais le prolétariat n’avait pris le pouvoir, à l’exception des presque trois mois de la Commune de Paris. Il n’y avait donc aucun précédent sur comment s’en emparer, le détruire, en construire un autre et le garder. Les textes de Marx et Engels, précieux acquis du mouvement ouvrier, pouvaient guider mais non remplacer la vie et l’expérience des masses en Russie.

Si la prise du pouvoir ne pouvait être que massive, son organisation concrète ne pouvait être que l’œuvre d’une poignée d’hommes et de femmes prenant par surprise l’État major politique et militaire de la bourgeoisie et de ses alliés socialistes.

Ce travail a été paradoxalement facilité par l’attitude plus qu’ambiguë du gouvernement qui a une fois de plus déplacé des troupes de Petersburg vers le front ou le sud, exposant au feu des troupes ennemies cette ville rouge. Les comités de soldats et de la flotte, méfiants, ont refusé ce déplacement. Les bolchéviks en ont profité pour exiger un Comité de défense pour soi disant contrôler le bien fondé des mouvements de troupes sous l’égide du Soviet. Cela a engendré le CMR, Comité Militaire Révolutionnaire présidé par Trotski, et dont la mission sera, non de sauver la patrie russe, mais d’organiser militairement – et donc en partie secrètement - l’insurrection du prolétariat.

Sur le plan technique, cela n’a pas été le plus difficile. Les masses avaient appris à s’organiser partout, en ville, au front, avec leurs comités, leurs commissaires, et même militairement avec les Gardes rouges qui multiplient les cours dans les usines et les quartiers.

Quand par exemple, les standardistes télégraphes de Petersburg, sous les ordres d’élèves officiers réactionnaires, se sont mises en grève empêchant des communications indispensables, des gardes leur ont fait comprendre à l’aide de deux petits canons placés à l’entrée du centre comment mieux collaborer à l’intérêt collectif…

Le plus difficile a été à nouveau de vaincre les hésitations au sein même de la direction du parti. Zinoviev et Kamenev ont refusé la décision du parti de mettre l’insurrection à l’ordre du jour pour la veille du Congrès panrusse des Soviets du 26 octobre. Ils ont même été jusqu’à démissionner au moment le plus crucial, éventant l’insurrection et la mettant en danger, pour se raviser ensuite, préférant avoir « tort avec les travailleurs que raison sans eux ».

Dans le parti, encore une fois, la discipline militante n’a pas été le fait d’autorités morales ou hiérarchiques, mais du débat ferme. C’est l’intérêt commun qui le ressoudait, et non la contrainte.

Finalement, la prise du pouvoir se fera le 25 octobre 1917, presque naturellement et sans effusion de sang, par l’occupation rapide, discrète et musclée de tous les points névralgiques de la capitale en même temps par des travailleurs armés et leurs organisations. Le seul coup tiré l’a été depuis le croiseur Aurore au large de la Neva à Petersburg, une sommation symbolique qui n’a rien détruit ! L’insurrection sera plus difficile à organiser à Moscou, mais elle y sera victorieuse aussi.

C’est cette relative facilité qui a fait naître le mythe du Coup d’État bolchévique. Si c’en était un (l’heure exacte et les lieux ne pouvaient être connus de tous), il n’a pu être construit et mené que par une action très concertée et collective, avec la complicité active et consciente de milliers d’anonymes, gardes, paysans, soldats, ouvriers, hommes et femmes.

Le deuxième Congrès des Soviets et la prise du pouvoir par les bolchéviks

Le lendemain, le 26 octobre donc, le 2ème Congrès panrusse des Soviets a comme prévu et sous bonne garde entériné la prise du pouvoir par les soviets et la fin du gouvernement provisoire. C’était aussi la fin de la dualité des pouvoirs et de l’ancien Soviet qui avait tergiversé à prendre le pouvoir et refusé de gouverner sans le gouvernement socialiste. Quant à Kerenski, il va s’enfuir et se mettre à la tête de troupes contre le nouveau régime. Piteusement vaincu, il disparaîtra en exil.

Il y a ce jour-là un Congrès des Soviets de 650 délégués, une assemblée jamais vue dans l’histoire du XXème siècle. Une assemblée, non d’hommes riches et instruits portant costume, mais une assemblée plus jeune, « grise » et sale, comme les capotes de soldats, les blouses des paysans et des ouvriers fatigués et exaltés qui s’y pressent. Parmi les orateurs, il y a Lénine, le doyen, 47 ans, dont c’est la première apparition publique depuis juillet. Il est ovationné. Sans pathos, il commence son intervention en disant : « Et maintenant, nous allons commencer l’édification de la société socialiste ».

Le gouvernement soviétique qui va être aussitôt instauré, ne fait que légiférer sur ce que les masses ont déjà imposé. Il votera un décret sur la paix et un appel aux peuples à se soulever contre leurs dirigeants en Europe et à rejoindre la révolution. Car en aucun cas la révolution ne pourra réussir seule. Les révolutionnaires en sont convaincus. Ils publient des traités secrets qui montrent que les Alliés sont avides de conquêtes, et non de démocratie ni de paix.

On vote aussi un décret pour la terre à qui la travaille (donc, pas sa collectivisation qui n’est pas encore à l’ordre du jour pour les moujiks). Et un décret sur le contrôle ouvrier instauré aussitôt partout. Ces mesures seront suivies d’autres tout aussi importantes et urgentes pour les masses comme celle sur l’annulation de toutes les dettes, le monopole bancaire entre les mains de l’Etat soviétique.

Elles seront suivies du décret sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, même s’il fait débat. Car la région de l’Ukraine par exemple, fait sécession derrière des nationalistes bourgeois. Mais il fallait en finir avec la domination des Grands-russes (le peuple dominant en Russie). La moitié des habitants de la Russie n’en faisaient pas partie. C’étaient des minorités opprimées. 650 mesures discriminaient les Juifs qui n’avaient par exemple pas le droit de posséder la terre ou de vivre ailleurs que dans des ghettos, pas le droit de parler leur langue, etc.

Permettre à toutes les nationalités et minorités de décider de leur sort, de rester liées à la Russie ou de s’en séparer, était une étape démocratique indispensable pour des peuples sous le knout tsariste depuis des siècles. Ces mêmes peuples comprendraient par la suite que les nationalistes qu’ils avaient suivis serviraient de base arrière aux Armées blanches et aux contre-révolutionnaires de tous les pays, sans aucune mesure en faveur des ouvriers et des paysans, en encourageant à nouveau des pogroms de Juifs et d’autres minorités. Ces nationalités rejoindront d’elles-mêmes l’URSS en 1922.

La Constituante mort née

Bien-sûr, au moment de constituer le gouvernement, tous les politiciens de l’ancien régime, des plus à droite aux socialistes menchéviks et SR, ont dénoncé le nouveau gouvernement issu du Congrès, -appelé d’un nom qui sentait la poudre, le gouvernement des Commissaires du Peuple-, uniquement composé de bolchéviks dont Lénine, Trotski, Staline, Kollontai…

Ils ont aussitôt crié à la dictature et réclamé à grands cris la fameuse Constituante qui devait résoudre tous les problèmes… Malgré le contexte extrêmement agité, les élections ont eu lieu dès novembre. Dans le parti, il y a eu à nouveau discussion pour déterminer si les bolchéviks et leurs alliés socialistes révolutionnaires de gauche (avec la sympathie d’anarchistes) étaient légitimes pour gouverner sans les socialistes de l’ancien régime? Et s’ils devaient ou non participer à cette Constituante ?

Dans les élections à la Constituante, ce sont les SR qui ont été majoritaires, représentants de la vaste masse des paysans (même si une partie d’entre eux, sous la pression de la révolution, a rompu avec leur direction SR et constitué les SR de gauche proches des bolchéviks, sans avoir le temps d’être représentés à ces élections. Les bolchéviks ont été ultra majoritaires dans la classe ouvrière, mais elle était minoritaire dans le pays).

La droite contre révolutionnaire et les socialistes ses complices, étaient convaincus que leur légitimité par les urnes les remettrait naturellement au pouvoir pour faire ce qu’ils rêvaient de faire (ou voulaient laisser faire à la réaction nationale ou internationale) : rétablir l’ordre et liquider la révolution. Lors de la première séance de la Constituante le 19 janvier 1918, ils ont encore une fois bavardé et attendu en ne prenant aucune décision voulue par les masses. Les bolchéviks y ont lu une Déclaration aux peuples opprimés. Les menchéviks et les SR ont quitté la salle, certains d’entre eux exigeant le désarmement des Gardes rouges et un gouvernement sans Lénine ni Trotski !

L’heure n’était plus à la démocratie parlementaire, élitiste et hypocrite, mais à la démocratie des soviets qui légiférait et agissait directement contre les classes possédantes et la guerre, une démocratie bien supérieure. Ce sont les gardes fatigués qui surveillaient l’assemblée qui ont mis fin aux longues et stériles gesticulations de ce petit monde politique, en déclarant la séance terminée !

L’ancien monde retournait bien aux poubelles de l’histoire. Comme l’a dit Trotski en conclusion de son Histoire de la révolution russe (Tome 2), la Russie était connue avant octobre comme le pays du tsar, du pogrome, de la nagaïka. Après, elle allait internationaliser les mots comme bolchévik ou soviet !

Le problème de la paix

Cependant, le principal problème de la révolution n’était toujours pas résolu. Les grandes puissances ne voulaient pas arrêter leur guerre de rapine, surtout quand elles voyaient le front russe s’effondrer. Surtout qu’encouragées par la révolution, les fraternisations se multipliaient, la mettant en péril !

Alors, que faire ? Pas question de continuer la guerre de défense nationale de ceux qu’on venait de renverser. Mais fallait-il signer une paix séparée avec l’Allemagne après un armistice de courte durée ? Fallait-il au contraire engager une guerre révolutionnaire pour accélérer la révolution, alors que les troupes russes ne voulaient plus se battre, que le pays était économiquement saigné et de plus en plus menacé par les Armées blanches?

Lénine se bat pour que Trotski soit Ministre des Affaires étrangères, à la tête de la diplomatie russe, car il a confiance dans son appréciation d’une situation internationale qu’il connaît bien pour avoir milité dans plusieurs pays d’Europe durant son long exil. Il va se retrouver d’ailleurs à la même table que les représentants de l’impérialisme allemand qui l’avaient mis en prison.

Mais la position à avoir divise durement le parti. Lénine, partisan de la paix immédiate, est en minorité. Il accepte la position de Trotski d’arrêter la guerre sans signer la paix qui fait d’abord consensus. En effet, signer la paix immédiatement serait un soulagement pour la Russie, mais tournerait le dos aux soldats et marins allemands. En même temps, l’État-major allemand poursuit son offensive. Ses troupes avancent en Russie comme dans du beurre, les soldats russes sont épuisés. La révolution est en danger de mort !

Alors, Lénine va jusqu’à offrir sa démission du gouvernement pour exiger que la guerre soit arrêtée. Un groupe de bolchéviks derrière Boukharine, croyant que les soviets vont prendre le pouvoir rapidement et partout (il commence y avoir des soviets de soldats insurgés en Allemagne), refuse la paix et prône une guerre de conquête révolutionnaire de façon gauchiste.

Le parti aura à gérer cette très difficile crise externe en même temps qu’interne, avec un parti au bord de l’implosion au sujet de la paix. Il fera encore une fois la démonstration de sa capacité de débat et de décision, comme lors de l’insurrection. Cette fois, l’intervention étrangère de plus en plus coordonnée –et qui va bientôt mettre tous les impérialismes d’accord contre le nouveau régime soviétique- montre que Lénine avait raison.

La paix avec les brigands impérialistes est finalement signée à Brest-Litovsk le 3 mars 1918, après un armistice le 2 décembre. Elle est encore plus défavorable pour le régime soviétique que si elle avait été signée fin 1917 : il est amputé d’un tiers de sa population et de 75 % de sa production de fer et d’acier. Mais le débat devait être tranché encore une fois par les faits et une discussion franche dans le parti.

Révolution dans le mode de vie

Pour terminer, la révolution a aussi bouleversé le mode de vie de celles et ceux qui l’ont faite. Cela a donné des acquis brefs mais inégalés en matière de droits, de libertés pour les exploités, les femmes, les jeunes, sous la poussée des masses assoiffées de justice et de liberté.

Il est de bon ton de dire que le communisme ou ce qui s’en approche, comme la révolution russe, est marqué par la grisaille qui tue les individualités, les potentialités de chacun derrière la pensée et une direction unique. C’est tout le contraire que les bolchéviks au pouvoir ont essayé de faire en matière d’éducation, de culture et d’art, dans les limites de l’époque et un pays immense ravagé par la misère, la guerre puis la guerre civile.

La révolte des masses contre l’ancien ordre a en effet engendré une soif de transformations. Le gouvernement soviétique a instauré un Commissaire à l’Éducation, à la culture et à l’art, Lounatcharski, accompagné de Kroupskaïa, militante bolchévique de la première heure et compagne de Lénine. Le chantier de l’Éducation était immense, 73 % de la population ouvrière et paysanne était analphabète. On s’y attela pourtant, et le 10 décembre 1918, un décret obligea « toute personne cultivée à considérer comme son devoir d’instruire plusieurs illettrés » et plus tard, un autre à toute personne de 8 à 50 ans à apprendre à lire et à écrire « dans sa langue maternelle ou en russe, à son gré » (Il y avait en Russie 122 langues différentes !). Pour ce faire, on pouvait réquisitionner les bâtiments publics, les églises, les maisons, les salles d’usines ou de syndicats.

Dès le 29 octobre 1917, les établissements scolaires ont été mis sous contrôle de soviets d’éducation contrôlés par la population via des soviets locaux composés de représentants élus des élèves, des maîtres et de délégués du soviet de la localité, qui eux-mêmes faisaient remonter leurs initiatives à l’organisme national public, le Narkompros.

A partir de 1918, les soviets se mirent à élire les professeurs (En Russie, beaucoup étaient SR voire proches de l’ancien régime !) Pour la même raison, le système d’inspection des profs fut remplacé par un contrôle par les soviets et les curés chassés des écoles séparées de l’Église.

L’éducation fut d’entrée générale et polytechnique. Le 7 octobre 1918, un décret instaura l’école unique du travail mixte, laïque, gratuite et obligatoire, sans examens ni punitions jusqu’à 17 ans, du jardin d’enfants à l’université avec, fait nouveau dans le monde, des tentatives de crèches et d’écoles maternelles afin de libérer les femmes en particulier et leur permettre de s’instruire aussi. L’État devait fournir vêtements, chaussures et manuels, on essaya même les petits-déjeuners. Tout le personnel de l’école (concierge, femmes de service) devait recevoir une formation pédagogique. Les cours étaient théoriques mais aussi en lien avec les usines et les fermes ; dans le secondaire, par exemple, on enseignait aussi la photo et le modelage, avec des sorties…

Parallèlement, le gouvernement a voulu compléter cette éducation par le développement du théâtre et du cinéma, des bibliothèques, clubs de lecture, fêtes et l’art de l’affiche. Dans les « isbas de lecture », on pratiquait souvent la lecture collective, comme dans la rue durant la révolution. Il y eut même un décret pour la lecture à voix haute de journaux et brochures dans les campagnes analphabètes.

Les femmes n’ont pas eu besoin d’exiger le droit de vote et d’éligibilité. Elles l’ont pris, comme toute leur place dans la lutte. D’ailleurs, la première femme ministre de l’histoire a été bolchévique, Alexandra Kollontaï. Elle était féministe, défenseur de l’amour libre et du droit à la contraception et à l’avortement instaurés par le régime bolchévik dès 1918.

En décembre 1918, un décret abolit la prérogative masculine en matière familiale et parentale ainsi que l’incapacité juridique de la femme mariée. Il supprima l’indissolubilité du mariage. Le Code juridique de 1918 établit le mariage civil par consentement mutuel et permit le divorce à la demande d’un des partenaires. Il y eut égalité entre l’union libre et le mariage, entre la parenté dite naturelle et les enfants nés hors mariage. On instaura une aide à la femme seule et à ses enfants jusqu’à l’âge de 17 ans. On dépénalisa la prostitution, et plus tard, l’homosexualité.

Au Turkestan où les femmes vivaient enfermées, voilées et mariées dès l’âge de 9 ans, on exempta d’impôts les parents qui inscrivaient leurs filles à l’école. On interdit les violences, des refuges furent créés pour les victimes, femmes ou mineures.

Le 3ème Congrès des Soviets de janvier 1918 décida de respecter les nationalités et leurs particularités locales pourvu qu’elles ne se traduisent pas par des oppressions, notamment de la femme et des petites filles comme avec le port du voile, le système de la dot ou le mariage forcé.

En ce qui concerne les enfants, le 29 octobre 1917, le temps de travail fut fixé par décret à 8h quotidiennes et 48h hebdomadaires pour les adultes, mais celui des enfants de moins de 14 ans fut interdit et celui des 16-18 ans réduit à 6h par jour et le travail de nuit des femmes de moins de 16 ans interdit.

Le 9 janvier 1918, un décret supprima les tribunaux pour les mineurs de moins de 17 ans. On créa pour les aider et prévenir la délinquance, ce qui était nouveau dans le monde aussi, des foyers et orphelinats, mais aussi des maisons d’éducation ou des ateliers de vie collective.

Sous le tsarisme, les athées étaient condamnés au bagne. Le 20 janvier 1918, le nouveau régime décréta la religion affaire privée, donc, la liberté de conscience et de culte et les actes civils exécutés exclusivement par les autorités civiles. C’est alors que de nouveaux noms sont nés comme Oktobrina, Revolutsia, Marlen (comme Marx-Lénine)…

Le régime encouragea aussi la science et la recherche bien que beaucoup de spécialistes aient refusé de collaborer avec lui.

Les arts ont foisonné, et de riches débats sur l’art d’avant-garde ou l’art traditionnel ont animé les pièces de théâtre et autres spectacles (dont le cinéma, très moderne pour l’époque), comme les peintures murales ou affiches où se révélèrent des artistes comme le poète et dramaturge Maïakovski, les peintres Chagall ou Kandinsky… Leur art a été particulièrement novateur car durant ces premières années soviétiques, ils avaient une entière liberté de créer, dans une société en profond bouleversement.

Conclusion :

Cette révolution est riche d’enseignements que nous revendiquons. Elle est allée très loin par la force émancipatrice des masses et du parti bolchévik. Il fallait l’abattre. Staliniens puis bourgeois en ont donc fait des caricatures repoussantes.

Non, à la base du parti révolutionnaire qui a pris le pouvoir en Russie, il n’y avait pas un noyau de conspirateurs doctrinaires. Il y avait un parti appuyé sur les masses, sentant leurs besoins et en lutte pour la plus large démocratie, pour rendre le mouvement des masses conscient de lui-même et de sa force. Les masses combatives, même si avec des hauts et des bas, en ont été la « vapeur » indispensable.

Ce parti ne faisait pas de chaque décision une règle infaillible pour tous les temps qu’il faudrait asséner constamment. Il prenait des mesures pragmatiques, apportant des réponses concrètes aux différentes situations après les avoir collectivement analysées en fonction d’un but : le renversement du capitalisme, la prise du pouvoir par les travailleurs, avec la méthode du matérialisme historique.

C’est en ce sens que Trotski disait que le parti n’est pas qu’une association de propagande, pas plus que seulement une organisation d’action. Il écrit dans le Programme de Transition en 1938 que c’est « essentiellement en s’intégrant dans la lutte réelle des classes, en étant partie prenante dans les conflits partiels que l’organisation (le parti) peut s’implanter et travailler au regroupement des travailleurs en classe consciente. »

Rien à voir avec un « parti guide » au régime de caserne, muselant toute décision collective par des manœuvres d’appareil de petits ou grands chefs autoproclamés. Son autorité venait de son lien démocratique avec les masses et dans ses propres rangs, en respectant les rythmes, en les poussant, en menant les débats collectivement, par des engagements humains et d’idées et non la contrainte physique ni morale.

Les militants bolchéviks étaient profondément attachés au débat ouvert d’idées, même sévère. C’est ce qui a fait aussi que des personnalités très diverses et fortes ont pu militer ensemble tout en tranchant des problèmes très graves de façon vigoureuse.

La classe exploitée a besoin d’un parti pour organiser ses luttes. Mais elles peuvent exister sans lui. Là où le parti est indispensable, c’est pour l’analyse, l’étude des rapports de forces économiques, sociaux, par sa connaissance collective, son expérience accumulée à l’aide de l’outil de la théorie marxiste, des hommes, des événements dans leur perpétuelle transformation, à l’écoute de ce qu’impose aussi la vie, l’incroyable intelligence « détermination, passion, imagination » des masses en lutte, comme disait Lénine. Un parti dont la tactique et la stratégie ne sont ni totalement pragmatiques, ni du tout doctrinaires, mais en fonction des besoins et des possibilités du combat.

Les dirigeants bolchéviks s’étaient appropriés de ce qu’il y avait de meilleur dans la lutte des classes de l’Europe de leur temps, militant ouvertement, clandestinement ou en prison, selon les circonstances.

L’internationalisme ouvrier était leur marque de fabrique. Ils combattaient donc le chauvinisme, le repli sur ses frontières ou sur sa communauté, autant qu’ils méprisaient l’étroitesse d’esprit, les professeurs et autres érudits bavards et prétentieux de salon, le carriérisme, la mise en avant personnelle, sans sous-estimer, bien au contraire, le rôle que chaque individu peut jouer, en particulier à des moments cruciaux de l’histoire.

Ils voulaient, et leur parti en était l’outil, encourager autour d’eux à s’approprier le meilleur de la culture de leur temps, rendre les masses conscientes de leur rôle émancipateur, elles, dont le dévouement et l’esprit créatif sont sans limite quand elles sont libérées du fil à la patte vis-à-vis de forces réactionnaires démocratiques bourgeoises et qu’elles font, comme nous le disons aujourd’hui, elles-mêmes de la politique, leur propre politique, contre les routines d’appareil, contre les conformismes sociaux, contre les puissants, acteurs de la transformation radicale de leur vie.

Aujourd’hui, il existe des bases bien plus larges que celles de la Russie tsariste pour faire un tel parti. La classe ouvrière et salariée est plus nombreuse et éduquée dans le monde, la communication bien plus rapide avec les réseaux sociaux. L’économie encore plus mondialisée, rend les bases pour le socialisme encore plus mûres.

L’expérience de la révolution russe nous est donc indispensable pour comprendre comment peut se construire un tel parti, comment il a pu s’emparer du pouvoir –même s’il n’a pas pu le garder, on en discutera à la prochaine formation-.

Une nouvelle révolution, dans un monde transformé, avec une classe ouvrière et exploitée encore plus moderne, un parti digne du XXIème siècle, aussi démocratique que révolutionnaire, se hissant sur les épaules de l’expérience de celui d’octobre, est à l’ordre du jour. Et nous voulons y contribuer.

Monica Casanova

Lors de cette campagne présidentielle, nous avons présenté un ouvrier, militant anticapitaliste. Dans nos réunions, dans nos meetings, dans notre campagne plus largement, on nous demande ce que nous voulons faire si nous arrivons à détruire le capitalisme, ce qu'il faut faire pour y arriver.

Lorsque Philippe parle d’un outil pour faire nous-mêmes de la politique, nous, ceux d’en bas, non seulement répondre aux coups qui nous sont donnés mais montrer qu’il est possible de tout changer nous, les exploités, un exemple de ce que cela pourrait être nous est donné par les bolchéviks pendant la révolution de 1917.

Ce parti a été l'instrument de la conquête du pouvoir par les travailleurs, et c’est à ce titre que cette expérience unique nous intéresse, bien sûr en tenant compte que nous ne sommes pas du tout dans le même contexte.

Il y a une nécessité aujourd'hui, en tant que militants révolutionnaires, de revenir sur ces événements et sur la politique du parti bolchévik. Le stalinisme a en effet fait du marxisme sa négation, d'une étude scientifique et de la compréhension des faits et de leurs relations, il l’a transformé en idéologie doctrinaire et totalitaire. Staline sera d'ailleurs lui-même la négation de la révolution d'octobre comme on le verra dans le prochain topo.

Pour se dégager des caricatures qui ont été faites de la révolution de 1917 (parti infaillible et unique avec son chef, coup d’État violent d’octobre…), il nous faut nous repencher sur la révolution russe de 1917. Cela nous permet notamment de voir ce qu'a pu être le lien entre les travailleurs et un parti révolutionnaire, lien qui va dans les deux sens : le parti influençant la politique des travailleurs, et l'activité révolutionnaire démocratique des travailleurs influençant la politique du parti.

Lors de cet exposé, nous vous parlerons de l'année 1917 où deux révolutions ont eu lieu coup sur coup. Nous essayerons de montrer pas à pas quelle fut la politique des révolutionnaires à la lumière des événements, et comment, grâce à la méthode de Lénine, en menant des débats à la lumière d'une lutte des classes portée à son paroxysme, a été possible la première expérience de pouvoir des travailleurs menée par un parti ouvrier révolutionnaire moderne, de masse.

Dans une première partie, nous parlerons de la révolution de février 1917, de l'abolition du tsarisme et des évènements politiques qui l'ont suivie jusqu'à la tentative de coup d'État réactionnaire d’août 1917, et ensuite, on présentera la révolution d'octobre et la prise de pouvoir par les travailleurs en Russie.

Après 1905...

Après 1905, le tsarisme va réussir à opérer un mélange habile de concessions (Douma législative, promesse du suffrage universel) et de répression brutale, notamment envers les sociaux-démocrates. Pour les libéraux, c'est-à-dire le parti des Cadets, c'est l’espérance d'une nation libérale et prospère, au système représentatif, malgré une monarchie tsariste, qui semble se réaliser.

Le mouvement ouvrier est, quant à lui, largement défait et il faudra attendre les prémisses de la guerre pour qu'il reprenne. Les bolchéviks, s'ils ont connu une croissance jusqu'à 70 000 militants en 1907, retombent à moins de 10 000 et nombreux de leurs cadres sont en exil ou en prison.

Les socio-démocrates et les révolutionnaires tirent les bilans de 1905. Notamment, la question du lien à construire entre les ouvriers et les soldats et aussi, toute la paysannerie reste fondamentale

Où en est cette masse paysanne ? Elle reste très largement majoritaire dans le pays. La nouveauté c'est que depuis 1906, la réforme Stolypine donne le droit à certains paysans de s'accaparer un lot de terre contre l'avis de la « commune paysanne ». Cela va créer peu à peu une classe de paysans riches, les koulaks. Majoritaires dans le pays cependant, les paysans pauvres le seront aussi à la guerre. C'est plus de 10 millions de paysans qui seront envoyés à la guerre.

Politiquement, la paysannerie, se range toujours traditionnellement derrière les représentants socialistes-révolutionnaires (SR), les premiers à avoir mené une politique envers elle, qui élaborent l'idée qu'une révolution socialiste « à la russe » est possible en s'appuyant sur les communautés paysannes déjà existantes. Pourtant, la paysannerie n'a rien reçu des promesses de réforme agraire en 1905.

Pour le prolétariat, la défaite de 1905 et la réaction qui va suivre vont provisoirement geler les revendications ouvrières et donner de l'influence aux menchéviks en période de reflux des luttes.

En 1912, pendant le début de la reprise massive des grèves politiques, après scissions et réunifications, les bolchéviks vont au bout de leur logique. Ils se constituent de fait en parti autour du journal la Pravda et se dotent d'un Comité central.

La Russie tsariste face à la guerre

La Russie est un grand pays mais uniquement un maillon de la chaîne capitaliste. En entrant dans la guerre, elle va en fait payer le droit d'être l'alliée des grands pays européens et des bourgeoisies qui sont les principaux investisseurs en Russie et lui assurent son développement économique. La bourgeoisie pousse également à la guerre car elle pense qu'en participant aux côtés de la monarchie à celle-ci, elle pourra négocier des réformes démocratiques. C'est aussi pour beaucoup une chance de développer une industrie de guerre.

1914 : la guerre

L'armée Russe est celle d'un pays arriéré composée de moujiks illettrés et à peine formés ; seul son immense territoire et ses steppes gelées sont une arme efficace. Rapidement, la Russie va enchaîner les défaites. Au cours de la guerre, elle perdra 2,5 millions de soldats au combat. Pour les masses paysannes mobilisées, c'est une absurdité morbide. Vers 1916 un soldat dira, pour résumer l'attitude de l'armée face à la guerre : « Tous, sans exception, ne s'intéressaient qu'à la paix. Quel serait le vainqueur ? Qui donnerait la paix ? C'était le moindre des soucis de l'armée, elle voulait la paix à tout prix car elle était lasse de la guerre ».

Les retraites successives finissent de démoraliser les troupes qui comprennent que pour les alliés anglo-français, la Russie est un vivier d'hommes inépuisable pour focaliser une partie de l'armée allemande sur le front Est. De plus, le turn-over fait également envoyer au front des ouvriers, et parmi eux, des révolutionnaires, ce qui amène des agitateurs sur le front.

Pourtant, pour la bourgeoisie nationale, cette guerre est une aubaine. Les millions investis dans l'armement et l'industrie de guerre par la monarchie lui vont directement dans les poches.

Pendant que des milliers de soldats meurent au front, et qu'à l'arrière les difficultés d'approvisionnement font craindre des famines, dans les cercles bourgeois, on danse dans les salons.

Mais cette « Belle époque » est de courte durée tant l'armée russe essuie défaite sur défaite. Le tsar Nicolas II est très fortement décrié, tant du côté des masses populaires qu'au sommet. Trotsky dira du tsar: « Les vues du Tsar ne s'étendent pas au-delà de celles d'un médiocre fonctionnaire ».

C'est un fataliste, un autocrate tout à fait médiocre, facilement sous influence, dont celle de sa femme, elle-même sous l'influence de Raspoutine. Ce tsar va écouter l'aile la plus réactionnaire, ultra-chauvine, qui le convainc de ne pas faire de concessions, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Il est tellement impopulaire qu'il frôle une révolution de palais, c'est-à-dire un complot de sa « Cour » pour le remplacer.

En fait, comme dira Trotsky « peu sûre d'elle, la monarchie cédait l'honneur d'étouffer le Tsar à la bourgeoisie, qui elle-même n'était pas beaucoup plus résolue » !

Malgré impopularité du tsar, le début de la guerre a donné évidemment l'occasion d’une Union sacrée, et en contrepartie, une répression brutale de tous ceux qui ne s'y joignaient pas, notamment les bolchéviks.

Dans les usines c'est l'occasion pour les patrons de reprendre confiance face aux ouvriers grévistes. C'est un coup d'arrêt brutal au mouvement révolutionnaire et au mouvement ouvrier. C'est une Union sacrée entre la Douma et la monarchie, et même à l'intérieur de la Douma, entre tous les partis. Même le parti bolchévik d’ailleurs ; au début de la guerre, écrasée par la répression et soumise au chantage des libéraux à la Douma, sa fraction ne va pas s'y opposer clairement à la guerre (en disant « protéger le peuple contre les attaques d'où qu'elles viennent »). Mais finalement, avec les menchéviks, ils vont voter contre les crédits de guerre.

La faillite de la II internationale

La seconde internationale regroupait tous les partis sociaux démocrates. La guerre va signifier sa faillite. Dans chaque État occidental, ses partis membres vont s'aligner sur l'Union sacrée et donc, de fait, puisqu'elle soutient les oppositions nationales et non de classe, faire voler en éclats cette « Entente internationale des travailleurs ». Un courant internationaliste, pacifiste, apparaît et se formalise lors de la conférence de Zimmerwald. Les bolchéviks russes en sont partie prenante, ainsi que des révolutionnaires comme Trotski, et c'est de ce courant que naîtra plus tard la III internationale.

Donc, en Russie, rapidement, le parti bolchévik est le seul parti qui va mener une propagande anti-guerre au sein des masses. Cela leur vaudra l'exclusion de la Douma. Le parti bolchévik a l'avantage de sa constance. Ses membres sont des cadres aguerris à la clandestinité et il s'est doté d'un cadre organisationnel stable.

Dans le mouvement ouvrier, face au durcissement patronal et à la difficulté de la vie liée à la guerre, les grèves politiques reprennent dès la fin 1915.

Ces grèves croisent les revendications sociales (salariales, approvisionnement et vie chère) avec les revendications politiques (arrêt de la guerre), puisque les grévistes et le prolétariat le plus avancé voient bien que les deux sont liés.

Dans le topo précédent, nos camarades ont expliqué que les menchéviks et bolchéviks s'étaient notamment divisés sur la question de l'unification de la lutte « économique » et de la lutte « politique ».

Les seconds, les bolchéviks, étaient donc convaincus de la nécessité d'unir les luttes sociales et politiques pour faire progresser le prolétariat dans la conscience de sa nécessité de poser la question du pouvoir pour, à terme, s'en emparer.

23 février 1917

La situation sociale est donc particulièrement tendue en Russie.

L'inflation est là, les difficultés d'approvisionnement entraînent tous les jours des queues interminables devant les boulangeries, en plein hiver russe, entraînant un rejet de plus en plus massif de la guerre. Néanmoins, en cette fin de mois de février, nous ne sommes pas au cœur d'un mouvement de grève qui s'étend à une grève générale.

Le 23 février, c'est la journée internationale du droit des femmes (dans le calendrier russe). La plupart des sociaux démocrates ont prévu les défilés traditionnels, tandis que les suffragettes, de classe plutôt aisée, manifestent en ville pour le droit de vote des femmes.

Et même, le comité bolchévik de Vyborg, au cœur du quartier ouvrier de Petersburg, pourtant un des plus avant-gardistes, préconise de ne pas faire grève pour éviter une répression inutile…

Ce sont les ouvrières des usines textiles, prolétariat parmi le plus exploité qui, sans direction, vont débrayer massivement à l’occasion de cette journée et même tout de suite essayer d'étendre leur grève. La journée du droit des femmes est une occasion mais, en réalité, le mécontentement est plus global. Ces milliers de manifestantes demandent donc du pain.

Contre toute attente, la manifestation va se dérouler quasiment sans affrontement avec la police. Ces milliers de manifestantes vont réussir à manifester en plein centre de Petersburg et des milliers de citadins, petits fonctionnaires ou autres, les regardent en leur exprimant leur soutien.

24 février 1917

Dès le lendemain, cette manifestation qui a pu s'enfoncer au cœur de la ville, fait exemple. Des milliers d'ouvriers entrent en grève. Surtout, les tramways aussi, obligeant de fait des milliers de salariés à ne pas aller au travail et à se rendre à la manifestation.

Dès le lendemain du 24 les revendications sociales se mêlent aux politiques car elles résultent du même problème : « pour le pain » et donc « contre la guerre » et « contre l'autocratie ».

Dans ces quelques jours, la question de la répression et de l'attitude de la troupe va être centrale pour les ouvriers et les révolutionnaires. La police, vrai bras armée de l'autocratie, est plus brutale mais ce n'est pas une surprise.

Par contre, les Cosaques, eux, vont charger la foule mais ne pas tirer, ce qui étonne beaucoup puisque cette caste de propriétaires terriens, jaloux de leurs privilèges, n'hésite jamais à réprimer violemment.

Déjà, pour les manifestants les plus conscients, l'objectif est la fraternisation avec les forces de répression. Déjà, des milliers d'ouvriers vont vers les casernes pour discuter avec les soldats, on appelle les « frères Cosaques » à ne pas tirer et certains vont se permettre de discuter avec la foule, ce qui est particulièrement symbolique.

25 février 1917

La grève se massifie. Plus de 240 000 ouvriers la rejoignent. Sur une place, la police veut tirer sur un orateur. A ce moment-là, un Cosaque aurait tranché la main au commissaire de police. Vrai ou faux, c'est en tout cas la rumeur qui se répand parmi les manifestants, rumeur qui est un symptôme de ce que tous les manifestants ressentent peu à peu : ces manifestations ne sont pas simplement des manifestations et des grèves, quelque chose va plus loin.

Les soldats sont littéralement agrippés de toutes parts dans la rue, notamment par les femmes qui les implorent de ne pas utiliser leurs armes.

26 février

Le gouvernement, qui au début a cru qu'une répression classique suffirait, décide de réprimer plus brutalement. Dans la nuit, il arrête des bolchéviks et d'autres meneurs des grèves et des manifestations.

Mais en réalité, dans la tête de milliers de manifestants, le déclic est fait. Lorsque la police tire, les rangs des manifestants se reforment. La foule n'est pas disposée à partir, elle est disposée à gagner.

Les directions des révolutionnaires, y compris des bolchéviks, sont dépassées. Sa direction politique ne saisit pas encore toute la profondeur de ce qui se passe. Elle va, par exemple, appeler à la grève générale le soir du 25... alors que dans la nuit, dans certains quartiers, c'est l'insurrection qui a commencé.

Les mots d'ordre des manifestants collent à ceux des bolchéviks (fin de la guerre, fin de l'autocratie, lien soldats-ouvriers) car ses militants sont bien présents au cœur et en tête des manifestations.

Alors, comment, sans direction officielle, la foule a-t-elle franchi le pas d'aller plus loin ? Dans ces premières journées, un élément a aussi une importance, la géographie de la ville : le quartier ouvrier de Vyborg, après les affrontements la journée, est un lieu de discussion, de bilan, de perspectives entre les ouvriers. Dans ces journées, comme le dit Trotsky « la masse devient un être collectif qui a des yeux et des oreilles partout ». C'est par ce biais, et dans la rue aussi, que se forge en quelques jours la conviction qu'il est possible d'aller plus loin.

Et c'est bien la conquête du soldat qui va être décisive. En effet, le soldat est sous tension.

Il est le plus souvent un paysan qui ne veut absolument pas aller se faire tuer au front dans une guerre perdue d'avance.

Les masses manifestantes dans ces premiers jours, ont montré par leur détermination qu'il ne s'agit pas d'une simple manifestation mais d'une insurrection.

Le soldat est harcelé par les ouvriers qui l’enjoignent à se joindre à eux. Il ne peut pas individuellement, comme un gréviste, pratiquer l’insubordination. De l'autre côté, reste son devoir patriotique et la peur de la répression.

Dans les garnisons, il suffira d'un anonyme pour dire stop, pour refuser un ordre, pour que la garnison se soulage de cette tension et passe comme un seul homme du côté de l'insurrection. De plus, une fois le cap franchi de soutenir la révolte, pour les soldats la nécessité de la victoire de l'insurrection est forte... sinon, c'est la cour martiale assurée.

27 février 1917

L’une après l'autre, les garnisons se soulèvent dans la nuit. Elles se mettent à disposition des ouvriers qu'elles voient bien comme politiquement plus avancés, pour la victoire de l'insurrection. Les postes stratégiques de télécommunications sont pris, non sans affrontements avec la police.

Le préfet Khabalov fait placarder l'État d'urgence et l'interdiction de manifester avant de s'enfuir pendant la nuit.

La foule, qui a un véritable lien avec les révolutionnaires, s'empresse de libérer ceux qui sont prisonniers dans les geôles tsaristes. Les menchéviks s'empressent d'aller à la Douma tandis que les bolchéviks vont à Vyborg, parmi les ouvriers.

Une fois la révolution faite, sans direction politique claire, la foule se tourne vers la Douma où siègent en majorité des notables ou des bourgeois, pour que ceux-ci assument de prendre le pouvoir et donc entérinent l'abolition du tsarisme.

Ces parlementaires sont également surpris par la tournure des événements, mais ne peuvent refuser ce cadeau. Eux qui n'en étaient qu'à espérer grappiller au tsar une Douma aux droits législatifs, se retrouvent sommés par la foule de prendre le pouvoir ! Ils forment un Comité exécutif provisoire de la Douma.

Les militants révolutionnaires, bolchéviks compris, sont convaincus alors que la Russie est au stade de développement où elle doit se doter d'un gouvernement bourgeois appuyé par le prolétariat, pour mener des réformes démocratiques et en finir avec le tsarisme.

Néanmoins, ils ne sont pas non plus adeptes de la collaboration de classe. Et donc, au même endroit se reconstitue, sur le modèle de 1905, le Soviet de Petersburg où participent tous les courants révolutionnaires et des députés d'usines.

Cette grève inattendue dans son déclenchement exact n'en est pas moins le résultat d'une maturation du mécontentement. Après l'apathie du début de la guerre, le mouvement ouvrier va reprendre des forces. Il va lier ses revendications sociales aux politiques. De plus, le fameux lien entre soldats et ouvriers va se faire à une échelle de masse durant ces premiers jours.

28 février 1917

Lorsque le tsarisme se réveille, il est déjà trop tard. Le tsar nomme un nouveau dictateur (Préfet) de Petersburg, Ivanov. Mais le 28 février, lorsque l'avant-garde censée réprimer Petersburg arrive, elle passe rapidement du côté de la révolution. Tout est allé très vite. Pour les révolutionnaires, il faut déjà finir la première étape, c'est-à-dire abolir le tsarisme.

Cependant, le Soviet de Petersburg va accepter de remettre le pouvoir à la Douma, qui va former un premier gouvernement provisoire le 2 mars. Ce gouvernement provisoire est majoritairement composé de libéraux, les Cadets, dirigé par le prince Lvov.

Kerenski, dont on va entendre parler, est le seul qui, tout en participant au Soviet de Petersburg, a accepté d'y entrer en tant que ministre de la Justice.

(Kerenski est membre du parti troudovik, c'est à dire travailliste, affilié à la Douma au groupe parlementaire des SR).

Il y a donc instauration d'un double pouvoir qui essaye de concilier sur un équilibre précaire Il s’agit en fait du reflet d’une opposition de classe aux intérêts irréconciliables. D'une part le gouvernement provisoire, de l'autre, le Soviet.

Par exemple, alors que le pouvoir politique est censé être donné au gouvernement provisoire, le Soviet va rapidement prendre une partie du pouvoir et dans l'immédiat, du pouvoir militaire.

Dans la soirée, au Soviet, un anarchiste anonyme, lieutenant de l'armée, réussit à monter à la tribune et lit une proposition de décret au sujet des soldats Ce qu'on va nommer le prékase (ou prikaz : décret) n°1 est adopté à l'acclamation. Ce qu'il dit, c'est que les soldats, représentés par les soviets de soldats, obéissent à leur soviet, et tout ordre militaire venant de la Douma doit être approuvé par le Soviet de Petersburg.

Ce prékase 1 va avoir dans les jours qui suivent un fort retentissement dans toute la Russie auprès des soldats qui se l'approprient.

Le Soviet a une très forte légitimité, car pour les travailleurs, il représente une vraie démocratie populaire. Les délégués sont fréquemment réélus pour coller à l'opinion réelle des usines.

2 mars 1917

Pour les libéraux à la tête du gouvernement provisoire, il n'est même pas encore question d'une république. A ce stade, ils essayent de convaincre le tsar Nicolas II d'abdiquer pour son fils. Finalement, il se fait convaincre d'abdiquer pour son frère qui, lui, demande la protection de la Douma. Celle-ci refuse et en conséquence lui aussi refuse le trône : la monarchie s'écroule d'elle même le 3 mars.

En une dizaine de jours, l'absolutisme russe s'est écroulé sous la pression des masses populaires.

3 mars

Lénine n'est pas présent en Russie, il est toujours exilé en Suisse. Mais ce qu'il comprend, c'est que cette révolution dirigée par le prolétariat, qui s'est doté d'une direction démocratique avec le Soviet, ne pourra pas en rester à une révolution bourgeoise démocratique, mais doit aller plus loin. Il écrit, début mars, ses Lettres de loin.

Il essaye d’y convaincre ses camarades que justement, l'heure est maintenant à la préparation de la seconde phase de la révolution, la révolution prolétarienne. Il donne des perspectives politiques concrètes et adaptées à la situation.

Pour lui, le travail du parti envers le prolétariat doit être d'expliquer que « la révolution est bourgeoise, aussi le prolétariat ne doit compter que sur ses forces, s'armer, et s'organiser en indépendance du gouvernement provisoire ».

Lénine voit bien que le gouvernement provisoire sera incapable de donner satisfaction aux revendications des masses : la paix, le pain et la terre. Pourquoi ? Car le gouvernement provisoire est formé aussi d'industriels bourgeois qui n'envisagent pas du tout d'arrêter la guerre. Ce sont aussi en partie de sincères chauvins qui refusent la défaite de la Russie.

Pour Lénine la tâche du parti est absolument, non de préparer une insurrection de type coup d'État, mais de préparer dès maintenant la révolution prolétarienne notamment, en affermissant les liens avec la paysannerie et pour cela, en créant des comités de paysans prolétaires.

Conforter l'auto-organisation du prolétariat c'est aussi dès maintenant organiser des milices ouvrières organisées sous l’autorité du Soviet. Cette organisation de classe, c'est aussi préparer l'État ouvrier dont le prolétariat aura besoin. Et ce sera, pour Lénine, uniquement un tel État qui pourra obtenir la paix.

Mars- avril

Que fait alors le gouvernement provisoire ? Eh bien, pendant ce temps-là, il fait ce qu'on lui a demandé de faire, c'est-à-dire gérer juridiquement la fin du tsarisme. Mais il n'y a pas d'entente entre le gouvernement provisoire et le Soviet sur ce qu'il faudra faire ensuite. On remet ce débat à la convocation d'une Constituante qui n'a toujours pas lieu.

Lorsque l'administration tsariste s'écroule, le gouvernement provisoire se tourne vers les zemstvos ou les conseils industriels de guerre, qui sont l'exact opposé des soviets, c'est-à-dire des conseils locaux du patronat et des notables pour gérer les affaires courantes locales, surtout administratives.

Sur toute une série de questions, le Soviet de Petersburg agit alors comme une sorte de syndicat des travailleurs auprès du gouvernement bourgeois. Il obtient la journée de 8 heures à Petersburg, par exemple, de fortes libertés politiques pour les travailleurs.

Pendant ces deux mois, les soviets se développent partout et chaque secteur à son tour reconnaît le Soviet de Petersburg comme centre de décisions en y envoyant des délégués.

Le 29 mars aura lieu la première Conférence des soviets ouvriers et soldats, et le 3 mai, la Conférence des soviets paysans (où l'emprise des SR et des menchéviks est totale).

Bref, la dualité du pouvoir augmente. Aux yeux de larges masses, le pouvoir des soviets est légitime. D'autant plus qu'effectivement, comme l'avait dit Lénine, la guerre continue et le gouvernement assume que rien ne va changer.

Les « thèses d’avril » de Lénine

L’accueil des Lettres de loin de Lénine par le parti bolchévik a été plutôt froide. Dans la Pravda, journal du parti, seule une première partie de la première lettre a été publiée. Les dirigeants du parti pensent que Lénine est parti trop longtemps de Russie et qu'il comprendra que l'heure est au soutien d'un gouvernement bourgeois pour « parachever la révolution démocratique bourgeoise ».

Lénine va rentrer à Petersburg dans la nuit du 3 au 4 avril et dès son arrivée, va essayer de convaincre le Comité central sur les positions développées dans ses lettres.

Le soir du 4 avril, il écrit à la va-vite quelques points que le parti bolchévik devrait au plus vite adopter pour avoir une orientation correcte dans les conditions particulières immédiates, notamment :

1) Contre ceux qui défendent la « guerre révolutionnaire » (la guerre jusqu’au bout), il faut la fin de la guerre car celle-ci n'est qu'une guerre capitaliste. La « guerre révolutionnaire » ne saurait avoir lieu que si le prolétariat était au pouvoir ;

2) il faut se hâter de préparer la victoire du prolétariat, c'est la tâche principale du parti ;

3) aucun soutien au gouvernement provisoire, le parti doit dénoncer ses agissements et arrêter d'exiger des choses de lui ;

4) assumer que les bolchéviks sont minoritaires dans les soviets mais néanmoins, que le parti défende « Tout le pouvoir aux soviets », car c'est dans la pratique de la démocratie que les travailleurs verront que ce sont les bolchéviks qui ont raison ;

5) pas de participation à une république parlementaire : le pays s'est couvert de soviets, forme bien plus avancée de démocratie, y participer serait retourner en arrière ;

10) relancer une nouvelle internationale car la seconde a failli avec la première guerre mondiale, et de plus, se dénommer Parti Communiste pour rompre avec l'appellation sociaux-démocrates liée à la IIème internationale.

Ce sont des revendications, à la fois un pas en avant, mais en même temps très concrètes pour les masses. La fin de la guerre est une nécessité qui pénètre des millions de Russes qui font peu à peu l'expérience que le gouvernement provisoire s'en avère non seulement incapable, mais est même disposé à mieux continuer cette guerre.

Du 24 au 29 avril : le recentrage des bolchéviks

Le débat qui se mène ouvertement dans la Pravda depuis le retour de Lénine se résout lors du congrès du parti du 24 au 29 avril. 149 délégués, représentant 79 000 militants, se réunissent. Impactés par la réalité et la justesse des thèses de Lénine, ils finissent les adopter ainsi que la réorientation du parti qu'elles impliquent.

Un bolchévik dira après que, concernant février, « le pronostic des bolchéviks était erroné, mais la tactique était juste ». En effet, les bolchéviks sont depuis des années convaincus que vu le stade de développement de la Russie, il faut se préparer à une révolution démocratique bourgeoise. Lénine comprend que la situation particulière en 1917 permet d'aller plus loin.

Il y a là un paradoxe : se préparer à une révolution, pour les bolchéviks, c'est se lier aux masses, les former, défendre des mots d'ordre justes pour pouvoir entraîner le prolétariat. C'est ce qu'ils font depuis une décennie. Ils défendent une « dictature démocratique ».

En réalité, sans le savoir ils se préparent à la prise du pouvoir par le prolétariat, tout en se répétant qu'il ne peut y avoir qu'une révolution bourgeoise en Russie. C'est donc par le débat, mais aussi par la réalité de leur pratique que les bolchéviks vont se laisser finalement convaincre par Lénine.

Dans cette Russie au double pouvoir, le problème de la guerre reste central.

Le Soviet, à majorité menchévik, est contre la guerre. Mais il ne comprend pas que ses exhortations au gouvernement provisoire sont inutiles.

Le compromis politique entre gouvernement et Soviet ne peut qu'éclater sur la guerre. Milioukov, chef du gouvernement provisoire, déclare à la presse internationale que pour tous les russes « la possession de Constantinople a toujours été considérée comme un tâche nationale ». Alors que le Soviet, indigné, exige de faire une note à la presse internationale se désolidarisant de ces positions, c'est Milioukov lui-même qui transforme cette note en note personnelle et en rajoute une couche en expliquant que le peuple russe est prêt « à mener la guerre mondiale jusqu'à sa fin victorieuse » !

Journées d'avril – 20 avril

Cette note fait l'effet d'une bombe dans un Petersburg en constante ébullition révolutionnaire. Face à la politique guerrière, ouvriers et soldats descendent dans la rue, menés par une partie des bolchéviks. Ici ou là, des confrontations éclatent, mais une tentative d'insurrection prématurée est évitée de justesse par le Soviet qui parvient à empêcher que la situation s'aggrave en interdisant les manifestations qui s'arrêtent aussitôt.

En effet, tous les votes dans les soviets montrent que seuls les bolchéviks sont prêts à prendre le pouvoir avec le prolétariat. Les SR, les menchéviks et donc ceux qui votent pour eux, n'y consentent pas. Les bolchéviks le constatent et ne poussent donc pas à l'insurrection.

Pour les bolchéviks et Lénine notamment, c'est une double démonstration : dans la rue, les bolchéviks ont pu compter leurs forces, et cela démontre de manière massive ce qu'il pensait de l'incapacité d'obtenir la paix avec un gouvernement bourgeois.

5 mai

Trotsky rentre lui aussi enfin d'exil. Il fait partie des menchéviks internationalistes. Il a longtemps caressé l'espoir de réunifier tous les sociaux-démocrates mais la nécessaire rupture avec le social-chauvinisme de la II internationale, le fait que le prolétariat est en train de diriger la révolution russe, la nécessité d'une révolution mondiale, tous ces éléments le font se rapprocher rapidement des thèses de Lénine. Dépassant les militants qui, à cause d’histoires différentes, tardent à fusionner leurs courants, la révolution en cours en Russie a hâté les choses. Les différents groupes internationalistes, comme celui de Trotsky, mais aussi d'autres sociaux démocrates de gauche, s'agrègent au parti bolchévik. Aux yeux des masses, tous sont des bolchéviks, même Trotsky, qui ne souhaite pas qu'on le considère comme tel.

Pour tenter d'éviter que la crise s'aggrave, les leaders du gouvernement démissionnent en tentant de créer un gouvernement qui ferait plus consensus. En effet, le gouvernement provisoire refuse de gouverner seul, irrité par l'attitude du Soviet qui le contrôle sans y participer. Il exige des ministres socialistes. C'est, encore, quelque chose de soutenu par les masses qui y voient un progrès dans la révolution.

Alors, Kerenski devient ministre de la guerre et cinq autres socialistes (menchéviks et SR comme Tchernov) le suivent. C'est le premier gouvernement de coalition.

Pour les SR, c'est un mauvais calcul : ils se retrouvent englués dans un gouvernement de coalition, de collaboration de classe, et se rallient de fait à l'unité nationale pour la guerre. C'est d'ailleurs la principale chose que fait ce gouvernement : continuer la guerre.

Kerenski, qui n'est plus appuyé ni par sa gauche ni par sa droite, va tenter de gagner de l'influence en regagnant les territoires pris par les Allemands et en prévoyant une grande offensive, en contradiction totale avec la volonté des soldats à la paix.

Le 1er Congrès de tous les soviets (Congrès panrusse des Soviets) aura lieu du 3 au 24 juin. Dans sa composition, il est logiquement très dominé par les soviets paysans, où les SR et les menchéviks sont prépondérants. C'est ce qui va expliquer que ce Congrès va donner sa confiance au gouvernement de coalition, et notamment à l'offensive Kerenski.

Mais à l'inverse de ce Congrès, face à la guerre et aux problèmes économiques qui s'accentuent, l'essor des bolchéviks se vérifie particulièrement dans l'armée et dans le prolétariat industriel. En effet, à l'inverse du Congrès panrusse, les soviets ouvriers de Petersburg ou Moscou donnent dans le même temps des majorités aux bolchéviks. De même, les milices ouvrières, formées spontanément par les ouvriers depuis février, sont largement du côté des bolchéviks qui les impulsent et les encadrent, face à des milices populaires créées par le gouvernement.

Il y a donc une polarisation avec, d'un côté, les soviets ouvriers et soldats où les bolchéviks sont très puissants, et de l'autre, le gouvernement provisoire qui continue la guerre et appelle à l'ordre. Le Congrès des soviets, et donc les SR et menchéviks qui y dominent, essayent de faire un « centre politique » conciliateur. Ils appellent à une grande manifestation au mot d'ordre vague « pour la paix et la république démocratique », espérant ainsi « faire renaître l'esprit de février » et faire taire les bolchéviks.

En fait, dans cette manifestation appelée par leurs adversaires, ce sont les revendications des bolchéviks et notamment « la fin de la guerre » et « Tout le pouvoir aux soviets » qui sont les plus reprises. C'est un échec pour la majorité SR et de fait, un désaveu pour le gouvernement. Une nouvelle preuve que les revendications des bolchéviks sont celles écoutées par les masses.

3, 4, 5 juillet, « journées de juillet »

Dans ce contexte donc, Petersburg est en vraie ébullition révolutionnaire. L'opposition de gauche aux bolchéviks, les anarchistes, font monter la pression. Le parti est bien en peine pour calmer les masses, dont une partie non négligeable veut faire la peau au gouvernement provisoire.

Ainsi, de manière spontanée, un régiment de mitrailleurs appelle à l'insurrection le 3 juillet. L'émeute prend dans « Petersburg la rouge ». Les bolchéviks craignent que cela ne vienne trop tôt, notamment au regard de l'arriération politique des autres villes de Russie comme l'a montré le Congrès des soviets, où les masses ont encore une forte confiance dans le gouvernement et les socialistes.

Le parti arrive à canaliser l'émeute en une manifestation. Mais cela est le prétexte parfait pour une répression contre les révolutionnaires, au premier rang desquels les bolchéviks. Des militants sont arrêtés, des journaux sont fermés. Trotski et d'autres dirigeants seront arrêtés et emprisonnés. Lénine, qui craint un procès trop hâtif contre lui voire plus, se réfugie en Finlande.

Le centre politique de la révolution, qui croit encore à la conciliation entre le gouvernement et les masses populaires et leur Soviet, défendue jusqu'au bout par les SR et les menchéviks, ne peut mener sa politique. Les faits matériels, les contradictions de classes font que la révolution ne peut que régresser ou avancer, mais elle ne peut pas stagner. C'est la fin de cette grande phase, que certains comme les SR ont voulu tirer jusqu'au bout, unanimiste, de conciliation.

24 juillet

Le gouvernement provisoire a fait sa mue en gouvernement de coalition avec quelques socialistes. Mais ceux-ci, le centre, penchent dangereusement à droite. Kerenski nomme grand chef des armées le général Kornilov, figure autoritaire du militarisme russe, considéré comme un héros par ses pairs.

Parallèlement, ce gouvernement est tout à fait inoffensif pour les capitalistes. La crise économique se développe. Le rouble est largement dévalué et les capitalistes pratiquent abondamment le lock-out pour empêcher les usines les plus politisées de prendre le contrôle de la production.

26 juillet : réunification du parti

Dans la continuité de la convergence des révolutionnaires (bolchéviks, sociaux démocrates internationalistes, groupe inter-rayon de Trotsky), après le retour de Trotsky en Russie, sans Lénine encore absent, se déroule le 26 juillet le VIème Congrès du parti bolchévik, qui sera, en fait, un congrès de réunification, correspondant à l'activité concrète, réelle, démocratique et commune de tous ces courants pendant des années et particulièrement pendant la révolution. Comme l’a écrit Pierre Broué : « la force du parti unifié vient de la fusion totale de ces courants divers, autant que de la diversité des itinéraires qui les ont menées, à travers des années de lutte idéologiques, à la lutte en commun pour la révolution prolétarienne ». Car loin de l'idée stalinienne du parti de Lénine monolithique, qui aurait gardé une ligne rigide, c'est un parti de débat démocratique, révolutionnaire au sens où ces débats sont confrontés à la réalité et se tranchent par elle. Par exemple, sur les 21 membres du Comité central, la plupart ont été en confrontation idéologique directe avec Lénine.

12 au 15 août.

Le pays est alors globalement hors de contrôle du gouvernement qui n'a de poids à peu près qu'aux alentours de Petersburg. L'offensive militaire, qui était pour lui une occasion de gagner la confiance populaire en devenant un meneur de guerre, est défaite.

Pour la droite réactionnaire, qui a peu à peu repris des forces, c'est un bon moment pour agir. Les militaires se constituent dans une Union des Chevaliers de la Saint-Georges, et les industriels se dotent d'un programme économique anti socialiste. La polarisation s'accentue. L'affrontement devient inévitable.

Kerenski, pour tenter à nouveau de reprendre la main, tente de réunir une Conférence d'État au théâtre Bolchoï à Moscou. En réalité, l'impuissance de Kerenski est visible par tous, et la droite en profite pour acclamer Kornilov comme son héros, le héros de la contre-révolution.

27 août

Elle va alors utiliser le premier prétexte pour tenter un coup d'État. La ville de Riga vient de tomber aux mains des Allemands, ce qui pourrait ouvrir la voie à la prise de Petersburg. Encouragé par les réactionnaires, le général Kornilov en profite pour envoyer des troupes sûres y remettre de l'ordre.

Kerenski, honteux, va destituer le général qu'il a lui même mis à cette place. Concrètement, le putsch tombe à l'eau rapidement, mais les conséquences sont plus profondes.

Dès la nouvelle de l'avancée de ces troupes sur Petersburg, tout le monde, y compris le gouvernement, se tourne vers les soviets, seul organe de masse ayant une légitimité pour assurer la défense de la ville face aux armées putschistes. Et en particulier, vers les milices ouvrières des bolchéviks qui sortent de la clandestinité et se reconstituent en Garde Rouge.

Par ailleurs le Soviet décide d'envoyer des agitateurs face à l'armée putschiste. Ce sont notamment des bolchéviks, les plus formés à cet exercice, qui iront et qui vont massivement réussir à retourner politiquement les soldats qui suivent les putschistes.

***

Après les difficultés de juillet et la semi clandestinité, le parti bolchévik va donc apparaître comme grand gagnant de ce coup d'État raté. Il continue d'accroître son audience dans les masses.

Depuis février il a expliqué :

- que l'indépendance du prolétariat était la seule garantie face à un gouvernement bourgeois pour défendre la révolution, c'est, avec le putsch, ce qui vient d'apparaître massivement ;

- que l'auto-organisation, politique et militaire, des masses était une nécessité, et c'est bien dans les soviets que les masses trouvent leur légitimité politiquement ;

Il a été le seul à défendre une politique claire pour l'arrêt de la guerre en démontrant que le gouvernement provisoire bourgeois serait incapable de la faire ; c'est ce qui se produit, et l'arrêt de la guerre est ressenti comme une nécessité absolue et vitale.

Il propose un programme économique de contrôle de la production et de nationalisation qui correspond à la réalité de ce que vit le prolétariat.

Et il a également su temporiser la fougue révolutionnaire d'une partie des masses pour mieux la faire sortir lorsque la volonté de prendre le pouvoir serait la plus partagée par les masses.

C'est cette politique qui va continuellement, ce qui ne veut pas dire sans décrue, lui faire gagner en influence parmi les masses russes.

Et cette politique est le fruit d'années de militantisme au sein des masses, durant les grèves, pendant la guerre, dans la clandestinité. Cette politique d'indépendance organisationnelle, concrétisée depuis 1912, porte ses fruits.

Mais non sans débats : il a fallu, il faut bien le dire, toute la force de conviction d'un Lénine, imprégné de débats internationaux, pour faire sortir l'état-major bolchévique de « l'esprit de février » et d'unité des révolutionnaires pour une révolution bourgeoise. Lénine a eu cette force de conviction, mais c'est de manière dialectique, dans la pratique des masses elles mêmes, que ses idées ont convaincu tout le parti bolchévik.

C'est donc un parti plus prêt, plus convaincu de la nécessité de passer à l'étape supérieure, la révolution prolétarienne, qui a appris aux masses mais aussi avec les masses et y a gagné une influence organique claire, qui s'apprête à mener sa politique après le putsch raté de Kornilov.

François D.

L’histoire a retenu le dimanche 22 janvier 1905 comme le point de départ de la première révolution russe.

Ce jour-là, les masses ouvrières de Petersburg et leurs familles, endimanchées et sans armes, partaient en procession pacifique vers le Palais d'Hiver, derrière leur leader, le pope Gapone, avec icônes et oriflammes. Des milliers d'ouvriers avaient quitté leurs usines, leurs quartiers, pour apporter à leur souverain une supplique, une pétition qui décrivait toutes les persécutions et l'exploitation qu'ils subissaient. Du froid et des courants d'air qui traversaient les fabriques, à l'état de misère et de servitude dans les campagnes, la pétition exprimait tout de la condition des masses opprimées mais surtout leur exaspération qui grandissait.

Le tsar répondit à ses sujets en faisant donner la troupe. La brutalité policière finit en bain de sang, laissant sur le pavé, ce « Dimanche sanglant », des centaines de morts et des milliers de blessés.

Comment en était-on arrivé là ?

Les récits de cette journée mettent souvent en avant la naïveté des masses ouvrières, leur arriération. Mais il n’y avait rien de spontané ni d’arriéré dans cette immense marche ouvrière vers le palais du tsar. Cette journée était en fait le point culminant d’une grève de masse qui avait mis en mouvement tout au long du mois de janvier la classe ouvrière de Petersburg.

Depuis le 3 janvier, des milliers d'ouvriers étaient en grève à l'usine Poutilov. La grève s'était étendue ; en plusieurs jours, elle avait gagné tous les secteurs de l'industrie, du commerce et des transports. Au départ, c’était une grève économique, partie d’un motif insignifiant, mais en s’étendant, en entraînant d’autres secteurs par dizaines de milliers, elle s’était transformée en un fait politique.

Depuis des mois, une contestation politique plus large s’était développée contre l’autocratie tsariste, particulièrement active dans les milieux de la bourgeoisie libérale qui réclamait une démocratisation du régime, profitant de l’affaiblissement, du discrédit de l’autocratie tsariste, suite à la débâcle de la guerre russo-japonaise. Elle réclamait une Constitution, et cherchait à faire pression sur le tsar par les voies légales, à travers sa presse, et une vaste campagne de banquets, de motions, de protestations, de pétitions, qui entretenait toute une agitation politique.

Pour donner le change, le tsar avait mis en place un gouvernement qui annonçait une ère nouvelle de rapprochement entre le pouvoir et le peuple, qui promettait vaguement une démocratisation. Mais aussi timides que soient les méthodes de la bourgeoisie libérale, elles encourageaient les masses ouvrières qui revendiquaient la Constitution avec leurs méthodes à elles, de puissantes manifestations de rue. Et contre la rue, le tsar avait envoyé les cosaques en décembre.

Le pouvoir apparaissait déstabilisé, affolé, oscillant entre les vagues promesses de réforme et la répression. Cela ne faisait que renforcer la conscience politique des masses et faire tomber les illusions.

C’est tout cela qui aboutit aux grèves de janvier et à la manifestation du 22 janvier.

La pétition qui devait être portée au tsar s’était élaborée dans les onze sections de la « Société des ouvriers des fabriques et des usines », une organisation issue de la police, qui fait que c’était la seule légale. Un de ses leaders était un pope, aumônier d’une prison, Gapone, qui surfait sur le mouvement populaire. C’est dans ce cadre que les meetings s’étaient succédé sans interruption, les assemblées, pour élaborer, rédiger la pétition… Dans ces assemblées ouvrières publiques, les militants sociaux-démocrates étaient intervenus largement, s’étaient démultipliés, avaient travaillé les masses de leur propagande et de leurs mots d’ordre. Et parce qu’ils correspondaient aux besoins démocratiques des masses, les mots d’ordre de la social-démocratie étaient devenus ceux de la masse et de la pétition.

La pétition décrivait toutes les persécutions et l'exploitation des opprimés. Mais son contenu était clairement un contenu politique de classe, qui exprimait la force des masses qui entraient en lutte pour leurs droits : elle réclamait l’amnistie, les libertés publiques, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la journée de 8 heures, des augmentations de salaires, la cession progressive des terres aux paysans, le droit de grève, et surtout, la convocation d’une assemblée constituante au suffrage universel, non censitaire.

La journée du 22 janvier est celle où « le prolétariat se mit en marche pour la première fois sous un étendard qui lui appartenait en propre, vers un but qui était bien à lui » (Trotsky). C’était la première confrontation directe de la classe ouvrière en tant que telle avec l’autocratie tsariste.

La classe ouvrière n’avait pas encore les forces et l’organisation pour emporter la victoire et renverser le régime.

A l’issue de ces journées de janvier, la confrontation était allée jusqu’au bout de ses possibilités du moment.

Mais le puissant mouvement de grève de janvier et l'impact du Dimanche rouge qui avait porté le prolétariat sur le devant de la scène, eurent un puissant retentissement dans tout le pays. La comédie du « printemps » libéral, du rapprochement entre le pouvoir et le peuple, était finie.

Après les évènements de janvier, la grève de masse s’éparpille dans les mois qui viennent en une multitude de grèves économiques qui gagnent tout le pays.

Le prolétariat prenait conscience de sa force, entrait en lutte pour ses droits. Dans la lutte, il travaillait à son unité, s'organisait. Durant ces mois d’agitation, la grève toucha cent vingt-deux villes et villages, plusieurs secteurs des mines, les compagnies de chemin de fer dans leur ensemble. Les uns après les autres, les secteurs industriels, les entreprises, entraient dans la lutte. Le mouvement gagnait les régions les plus reculées, les masses les plus arriérées découvraient l'action.

Dans les campagnes, la conscience des paysans s’éveillaient. Des mouvements de paysans allaient collectivement, froidement, récupérer sur les domaines des grands propriétaires ce qu’ils considéraient comme leur dû.

Dans l’armée, des mutineries éclataient contre l’incurie du commandement et la discipline. La mutinerie des marins du cuirassé Potemkhine en juin 1905 a été, selon Lénine, « la première tentative de créer l'embryon d'une armée révolutionnaire », sous le contrôle des marins et des soldats. Après avoir désarmé et neutralisé leur hiérarchie, les marins trouvèrent l’appui des ouvriers révolutionnaires d’Odessa.

Partout les grèves, les soulèvements, s’encourageaient, se nourrissaient les uns des autres et se renforçaient.
« On a besoin de se rendre compte pour soi-même, pour le prolétariat des autres régions et enfin, pour le peuple entier, des forces que l'on a accumulées, de la solidarité de la classe, de son ardeur à combattre ; on a besoin de faire une revue générale de la révolution. », écrivait Trotsky.

La logique de la lutte de classe faisait alors dire aux bolcheviks qu'« après le 9 janvier, la révolution ne connaîtra plus d'arrêt ». Elle était inscrite au cœur des contradictions de la société russe. Les militants du parti social-démocrate qui préparaient depuis de longues années ce réveil du prolétariat se trouvèrent confrontés à de nouvelles tâches.

Ils avaient joué un grand rôle dans les journées révolutionnaires de janvier. Leur organisation qui touchait plusieurs milliers d'ouvriers à Pétersbourg (environ 8000) leur avait permis d'aider à l'organisation des masses et ils avaient gagné leur confiance en formulant, au cœur même de ces masses, les mots d'ordre qui exprimaient leurs besoins, et qui étaient devenus les mots d'ordre de tous. Les bolcheviks se préparaient maintenant à organiser et diriger la révolution, à conduire les masses opprimées vers l’objectif de la prise du pouvoir. Mais au sein du parti, mencheviks et bolcheviks étaient divisés sur les perspectives ouvertes par la situation révolutionnaire. Les mencheviks hésitaient, reculaient devant la perspective de préparer la prise du pouvoir, suivistes vis-à-vis de la bourgeoisie libérale. Ils pensaient que la révolution devait d’abord passer par une étape bourgeoise. Deux politiques divergentes s'affirmaient, se confrontaient.

Octobre, la grève redémarre : de son développement émerge son organisation et sa direction : le soviet.

Après des mois d’agitation révolutionnaire, tout s’accéléra au mois de septembre. D’abord dans les universités qui deviennent à ce moment le lieu d’une intense activité politique, entretenue par les intellectuels radicaux. Des assemblées populaires, où se retrouvaient tous ceux qui venaient à la révolution, s’y tenaient en permanence. Les ouvriers allaient tout droit à l’université à la sortie de l’usine. Ils y faisaient directement l’expérience de la démocratie. Ils y découvraient les idées socialistes, marxistes. « La parole révolutionnaire était sortie des souterrains, et retentissait dans les salles de classe, les corridors, et les cours de l’université. La masse s’imprégnait avec avidité des mots d’ordre de la révolution. » (Trotsky)

A Pétersbourg, une nouvelle manifestation de masse de l’ensemble de la classe ouvrière n’était prévue que beaucoup plus tard, (3 mois plus tard) pour l’anniversaire du Dimanche sanglant. Mais les évènements se précipitèrent.

Le 19 septembre, à Moscou, les compositeurs d’une grosse imprimerie, l’imprimerie Sytine, se mettent en grève. Ils exigent une diminution des heures de travail et une augmentation du salaire aux pièces (ils étaient payés au nombre de caractères d’imprimerie), demandant que la pose des signes de ponctuation soient payés au même tarif que les autres lettres.

La grève se répand comme une trainée de poudre. Des secteurs industriels se mettent en grève en solidarité avec les travailleurs de la presse, d’autres se sentent encouragés à entrer en lutte pour leurs propres revendications. Avec l’entrée en grève des cheminots, le mouvement se généralise jusqu’à paralyser une grande partie du pays à partir du 8 octobre. (700 000 cheminots, la quasi-totalité, avaient arrêté le travail). Le télégraphe s’arrête.

Sans mot d’ordre des partis, sans préparation, la grève devient générale. Elle devient politique. Aux revendications professionnelles des secteurs s’ajoutent maintenant les revendications et mots d’ordre de la classe ouvrière dans son ensemble, les mots d’ordre de la révolution : « la grève commence à sentir qu’elle est elle-même la révolution et cela lui donne une audace inouïe » (Trotsky). Elle demande une assemblée constituante et la République démocratique. Elle lutte pour abattre l’autocratie tsariste. Ses mots d’ordre étaient bourgeois : une constitution, la République démocratique, mais sa force vive et ses méthodes étaient prolétariennes.

De son centre vital, Petersburg, elle gagne Moscou et les régions les plus éloignées du pays.

La grève n’est pas passive. La poste, le télégraphe et les trains fonctionnent pour transmettre ses mots d’ordre, pour transporter les journaux ouvriers, pour envoyer partout dans le pays les délégués de la grève. Les imprimeries sont réquisitionnées pour l’impression des journaux, de la propagande.

Là où la grève se heurte à la répression des cosaques, elle passe à l’offensive. Dans plusieurs villes du midi, les ouvriers élèvent des barricades, prennent d’assaut les magasins d’armes pour faire face à la troupe.

Des soldats commencent à se montrer dans les meetings pour dire qu’ils sont « avec le peuple ». Des bataillons de soldats et de marins, au sein desquels circule la propagande des sociaux-démocrates sont gagnés à la classe ouvrière et au mouvement.

La classe ouvrière finit par rallier à elle la petite bourgeoisie radicale, les intellectuels, y compris la bourgeoisie industrielle qui veut au plus vite la constitution et le retour à l’ordre pour que les affaires reprennent. La classe ouvrière impose ses méthodes, celle de la grève générale de masse : les professeurs, les magistrats, les avocats, les médecins, les intellectuels arrêtent le travail... les commerces ferment.

Ce n’est pas l’insurrection, c’est la grève politique qui s’affirme, qui affirme ses objectifs.

Le soviet 

A Pétersbourg, s’organise alors un conseil des députés ouvriers, pour répondre aux besoins pratiques d’organisation et de direction de la grève. Ce conseil, le soviet en russe, va jouer durant toutes les semaines révolutionnaires qui vont se poursuivre jusqu’en décembre, le rôle de direction incontestée, reconnue de tous, de la révolution.

Aucune des organisations politiques existantes ne pouvait à elle seule représenter le cadre large et démocratique dont la classe ouvrière dans son ensemble avait besoin pour développer et organiser la lutte. Les partis révolutionnaires -bolcheviks, mencheviks, socialistes-révolutionnaires pourtant capables de mobiliser plus de 10 000 ouvriers à Petersburg - ne pouvaient, du fait de leurs structures clandestines, à eux seuls unifier par des liens vivants, dans une seule organisation, les milliers et les milliers d'hommes et de femmes qui entraient dans la lutte.

Il fallait une organisation de la grève dans laquelle tous les courants révolutionnaires puissent trouver leur place et qui pour avoir une quelconque autorité sur les masses en lutte soit largement représentative de tous les éléments révolutionnaires, des plus conscients aux plus arriérés et exploités. Trotsky : « Quel principe devait-on adopter ? La réponse venait toute seule. Comme les seuls liens qui existaient entre les masses prolétaires dépourvues d’organisation, était le processus de la production, il ne restait qu’à attribuer le droit de représentation aux entreprises et aux usines ».

Une des deux organisations social-démocrate de Petersburg prend l’initiative de réunir un premier conseil ouvrier révolutionnaire autonome, alors que la grève est en train d’atteindre son apogée.

Le 13 octobre au soir, dans les bâtiments de l’institut technologique, a lieu la première séance du futur soviet. Il n’y avait pas plus de trente à quarante délégués d'usines, quelques délégués des partis révolutionnaires et des syndicats.

Le soviet décide d’appeler immédiatement le prolétariat de la capitale à la grève politique générale et à l’élection de délégués, sans que cela fasse le moins du monde discussion. La grève générale politique, qui avait suscité des débats idéologiques passionnés au sein du mouvement révolutionnaire russe et allemand, avec ses partisans anarchistes et ses détracteurs, s’imposait là comme une évidence. La pratique s’imposait à la théorie.

Le soviet s’organise dans les jours qui suivent : un délégué par groupe de 500 ouvriers. Les petites entreprises industrielles s’organisaient pour former des groupes d’électeurs. Les syndicats organisés avaient droit de représentation.

Le soviet rencontre immédiatement un écho considérable en appelant à généraliser la grève et à élire dans chaque secteur, chaque usine qui entrent dans la grève ses représentants au soviet. Dans les jours qui suivent, toute usine qui se mettait en grève nommait un représentant et l’envoyait au soviet. À la seconde séance, quarante grosses usines étaient déjà représentées, ainsi que deux entreprises et trois syndicats : celui des typographes, celui des commis de magasin et celui des comptables.

Le soviet des députés ouvriers s'impose rapidement comme la seule autorité à laquelle acceptent de se soumettre les masses ouvrières. Il devient pour les ouvriers de Petersburg leur « gouvernement prolétarien ». Il a son propre journal, les Isvestias, qui va répandre ses mots d’ordre d’un bout à l’autre du pays, pénétrer les campagnes, la plupart du temps tiré dans les imprimeries réquisitionnées et transporté sans aucune interruption grâce à l’organisation des ouvriers des transports.

Le soviet, représentatif des plus larges masses, issu de ces masses elles-mêmes, amplifiait par ses appels, démultipliait, ce que la grève imposait dans les faits : la liberté de réunion, d'association, la liberté de la presse, le contrôle de l'approvisionnement, de la production et des transports… Alors que le mouvement ouvrier révolutionnaire affichait l'objectif politique bourgeois de la convocation d'une assemblée constituante élue au suffrage universel « dans le but d'instituer en Russie une république démocratique », il mettait en place, dans les faits, son propre pouvoir, un embryon de pouvoir prolétarien, dont la direction, organe à la fois législatif et exécutif, était le soviet des députés ouvriers.

L'absolutisme tsariste, ébranlé, paralysé devant la grève générale, recule et concède une Constitution, le 17 octobre.

Dès le lendemain, le soviet déclare que : « la grève générale continue ».

Fortes de leur victoire, les masses ouvrières exigent maintenant l'amnistie de tous les prisonniers, la dissolution de la police, l'éloignement des troupes de la ville à plus de 30 kms, la création d'une milice populaire. Le recul de l'absolutisme encourage les masses, renforce leur énergie, légitime leurs revendications. Le soviet lance une campagne pour la liberté de la presse et toute forme de censure qui, avec l’appui du syndicat des ouvriers de la presse se transforme en vaste mouvement de réquisition des imprimeries pour imprimer la propagande révolutionnaire.

Après l’annonce de la Constitution, la grève reflue dans les provinces, elle perd de sa force à Moscou et à Pétersbourg. Le soviet fixe alors la reprise du travail au 21 octobre à midi. Il organise une gigantesque manifestation dans la ville. Des centaines de milliers d’ouvriers reprennent le travail en bon ordre au même moment.

Il aurait alors suffi d’une étincelle, du moindre prétexte pour qu’explose la confrontation inévitable entre les masses ouvrières et le pouvoir tsariste.

Cette confrontation, le soviet consciemment, en repoussa l’échéance. La conscience des masses ouvrières et paysannes dans le pays n’avait pas encore atteint celle de la classe ouvrière de Petersburg ou Moscou, qui avait aussi constitué son propre soviet. Et sans l’appui conscient et organisé des provinces, le renversement de l'absolutisme était voué à l'échec. Expliquant à chaque étape le rapport de force et les obstacles qu'il restait encore à franchir, le soviet fit le choix de retenir les masses ouvrières de Petersburg prêtes à l'affrontement et de reporter l'heure de la confrontation « non pas au jour et à l'heure qu'a choisis Trepov (le chef de la police), mais lorsque les circonstances se présenteront d'une manière avantageuse pour le prolétariat organisé et armé. »

La grève générale d'octobre fit la démonstration que la révolution pouvait au même moment soulever toutes les villes de la Russie, entrainer les campagnes et l’armée, et que le prolétariat en était le moteur, le seul qui pouvait conduire les masses au renversement du pouvoir.

La grève politique de masse avait mit les adversaires face à face, mais n'avait pas accompli de « coup d'Etat ». Pleins d’illusions sur la promesse de la Constitution, les bourgeois libéraux se réjouissaient du succès de la grève qui a « radicalement transformé le régime gouvernemental de la Russie ». Dans les faits, rien ne changeait : dans le nouveau « régime officiellement constitutionnel », c’était toujours la même bureaucratie, la même police et la même armée… Le régime n'avait même pas cru bon de mettre en place un parlement.

Dressés l’un contre l’autre, chaque camp se préparait à la prochaine étape.

Le mouvement révolutionnaire se concentrait sur son organisation et son élargissement aux masses les plus arriérées.
Le pouvoir tsariste, en même temps qu'il était contraint de lâcher d'une main la promesse d’une démocratisation du régime, préparait ses troupes à la contre offensive, et convoquait la réaction pour organiser une terreur noire contre les ouvriers. La lutte des classes se clarifiait, s’exacerbait.

Les cosaques, Cent-Noir, tout ce que le pays compte de réactionnaire est alors galvanisé pour orchestrer une vague de pogroms dans plusieurs villes, contre les quartiers populaires juifs et ouvriers, une véritable Saint-Barthélemy. Dans une centaine de villes, la réaction fit de 3 à 4000 morts et une dizaine de milliers de mutilés. Mais la terreur noire, loin de paralyser la classe ouvrière, provoqua un vaste mouvement d’armement des masses. En plus des réquisitions d’armureries, toutes les usines de métallurgie se mirent à la fabrication d’armes de toutes sortes. Dans les quartiers des usines, les ouvriers organisent des milices qui patrouillent en permanence et protègent les imprimeries et locaux de la presse révolutionnaire. « En s’armant pour se défendre contre les bandes noires, le prolétariat s’armait par là même contre le pouvoir impérial. »

La bourgeoisie capitaliste, les industriels, qui avait d'abord soutenu le mouvement des masses ouvrières pour la Constitution se retourna contre la révolution et les ouvriers qui, en affirmant leurs droits et en luttant pour leur existence, se dressaient maintenant contre le capital bourgeois. Ils se mirent sous la protection du tsar et rallièrent le camp de la réaction.

Les leçons qui furent tirées de ces évènements d’octobre par les militants sociaux-démocrates et les couches les plus avancées de la classe ouvrière allaient conditionner la suite : pour gagner, la révolution avait besoin de gagner à elle les soldats, de s'armer elle-même, de gagner l'appui des masses paysannes.

La grève de novembre : le mouvement gagne la campagne et l'armée

Il ne fallut pas attendre bien longtemps pour franchir cette nouvelle étape de la révolution.

Au début du mois de novembre, le mouvement continuait à gagner en profondeur, se renforçait en s'élargissant, en gagnant de nouvelles couches de la société. Les ouvriers mettaient en pratique directement l’amnistie en ouvrant les portes des prisons. L'effervescence révolutionnaire gagnait aussi l'armée, des soldats jusqu’aux officiers. Des meetings grandioses étaient organisés dans les casernes. Pour la première fois, les casernes s'ouvraient aux représentants ouvriers et aux agitateurs politiques.

Une mutinerie militaire éclate alors à Cronstadt, sur les bords de la Baltique. Une terrible répression s’abattit sur les marins, dont les meneurs furent traînés en cours martiale. La loi martiale fut déclarée dans toute la Pologne, où se trouvait alors Cronstadt et qui était sous la domination de l’impérialisme russe. Le soviet appelle à la grève générale de solidarité. Il affirmait par là la solidarité internationale des ouvriers russes et sa conviction que la révolution ne gagnerait qu’en dépassant les frontières russes et en gagnant les masses opprimées de toute l’Europe.

Petersburg fut à nouveau entièrement paralysée par la grève de solidarité, qui se prolongea durant cinq jours, eut un retentissement dans toutes les régions et gagna à la classe ouvrière la sympathie de bataillons entiers de soldats et de marins dans tout le pays. L’alliance des ouvriers et des soldats était en marche.

La grève fit reculer l’autocratie. La loi martiale et les sanctions furent levées.

Cette nouvelle puissante démonstration de force du prolétariat s'arrêta en bon ordre, à l’appel du soviet, au cinquième jour et elle fut relayée par un formidable mouvement qui se déclencha dans les usines pour la journée de 8 heures. La classe ouvrière, consciente de sa force, imposait maintenant ses conditions au capital. Le soviet relaya la revendication de la journée de 8 h qui s'imposait à tous en appelant les ouvriers à l'établir de leur propre chef en quittant l'usine les 8 heures effectuées. Le mot d’ordre partout repris était : « les 8 heures et un fusil ».

Le mouvement mettait en pratique cette conviction des bolchéviks qu’il y avait un lien profond, une unité entre la lutte sociale et la lutte politique pour la conquête du pouvoir, que les revendications économiques et l’objectif politique du pouvoir se mêlaient dans un même mouvement des masses opprimées qui entraient en lutte. Chaque lutte revendicative d’un secteur ouvrier, aussi minime soit la revendication, contribuait au mouvement politique de la classe ouvrière dans son ensemble pour la conquête du pouvoir. Les marxistes dogmatiques n’y retrouvaient pas leurs petits.

A propos de la grève des typographes qui avait été à l’origine de la grève de masse d’octobre, Trotsky disait : « Et c’est cet évènement mineur, ni plus ni moins qui a pour résultat d’ouvrir la grève générale politique de toute la Russie ; on commençait par des signes de ponctuation et l’on devait, en fin de compte, jeter à bas l’absolutisme ».

Dans le courant de novembre, le mouvement gagnait à son tour la campagne, qui adoptait ses propres méthodes de lutte : les paysans confisquaient les terres des propriétaires, prenaient les stocks, le bétail, les foins, pour ravitailler immédiatement les villages miséreux et affamés, des grèves et boycotts pour une diminution du fermage ou des augmentations de salaires éclataient partout ; les paysans refusaient de fournir des recrues à l’armée, de payer l’impôt et les dettes.

Travaillée par la propagande des militants des partis révolutionnaires, entraînée, encouragée par la grève des ouvriers des villes, la révolte s'organisait ; la volonté d’unification du mouvement paysan déboucha sur l'organisation d’un congrès de l'Union paysanne.

La question se posait alors concrètement de mener la bataille décisive pour le renversement du régime. Les tâches et l'objectif étaient clairement et publiquement définis par le soviet de Petersburg : renforcer l'organisation du prolétariat, passer à l'organisation militaire des ouvriers, à leur armement. Les mots d’ordre du soviet découlaient de la situation elle-même, du niveau atteint par la lutte de classe. Aucun des deux camps, celui de l’autocratie d’un côté et des masses ouvrières de l’autre ne pouvait plus reculer. L’affrontement était inévitable. « Il devint clair qu'il n'y avait plus de retraite possible, ni du côté de la réaction, ni de l'autre, que la rencontre décisive était inévitable, et que ce n'était plus une question de mois ou de semaines, mais bien une question de jours. » (Trotsky)

L’autocratie tsariste en prit l’initiative. Le 3 décembre, le gouvernement fit arrêter le président et tout le soviet de Petersburg.

L'autocratie tsariste à laquelle se rallièrent les derniers pans de l'opposition libérale, étendit la loi martiale. La provocation gouvernementale donnait le coup d’envoi de la confrontation.

La révolution continuait à gagner du terrain. Mais il était clair qu’elle manquait de temps, qu’elle avait encore à gagner à elle de larges masses dans le pays, dans les campagnes...

Lorsque le gouvernement fit arrêter le soviet des députés, les ouvriers de Petersburg répondirent par la grève. Le mot d’ordre de la grève est repris dans plus de trente grandes villes du pays.

Le 6 décembre, alors que l’agitation gagne la garnison de Moscou, le soviet de Moscou décide avec les partis révolutionnaires de déclarer la grève politique générale pour le lendemain, 7 décembre, avec l’intention de la transformer en une insurrection armée (il représente à cette époque cent mille ouvriers).

À Petersburg, la grève démarre massivement le 8, prend toute son ampleur dans les jours suivants ; mais le 12, elle commence à décliner.

Les ouvriers comprennent plus clairement que partout ailleurs qu’il s’agit, cette fois, non d’une simple manifestation, mais d’une lutte à mort avec le pouvoir. Les ouvriers avaient face à eux les forces militaires les plus nombreuses, les plus organisées, dont le noyau était constitué des régiments de la garde du tsar, les plus fidèles à l’autocratie. Les ouvriers de Petersburg étaient pleinement conscients qu’ils n’avaient pas les forces, seuls, de l’insurrection révolutionnaire, tant que l’absolutisme n’était pas suffisamment ébranlé par le soulèvement du reste du pays. Seule, une victoire importante en province pouvait donner aux ouvriers de Pétersbourg la confiance pour lancer l’insurrection. Mais le mouvement en province n’avait pas l’ampleur et la profondeur suffisante et, après beaucoup d’hésitations, le mouvement bat finalement en retraite dans la capitale.

C’est à Moscou que les évènements allèrent le plus loin.

Les combattants des organisations révolutionnaires et des secteurs ouvriers les plus conscients, organisés militairement en milices légères, commençaient à désarmer les policiers dans la rue, tentaient de rallier à eux les bataillons de soldats lancés dans la ville par la réaction. Certains hésitaient, se laissaient gagner, ou refusaient de tirer sur les ouvriers et rentraient dans leurs casernes. Plusieurs bataillons de Cosaques, ébranlés, firent demi-tour devant les ouvriers. La révolution, armée, déterminée, prenait l’avantage.

Des barricades sont élevées dans la ville. Du 9 au 17, pendant 9 jours, les combats de rue opposent les milices ouvrières et les bataillons rapatriés en renfort de plusieurs villes de province. Il n’y a que quelques centaines d’ouvriers armés, qui utilisent la tactique de la guérilla contre la troupe, mais une population de centaines de milliers d’habitants qui dressent des barricades, approvisionnent les combattants, paralysent la troupe par tous les moyens. Le pouvoir fait alors donner les régiments les plus disciplinés, les plus fidèles à l’autocratie. Les forces sont inégales et le 17, après 9 jours d’insurrection, mesurant le rapport des forces, le soviet de Moscou décide du repli et de la fin de la grève.

La révolution s'acheva dans le sang. On dénombra plus de mille morts dans la capitale, près de quinze mille dans l'ensemble du pays. En quelques semaines, deux mille militants furent arrêtées à Moscou. La répression anti-ouvrière gagna la Russie tout entière. Le nombre total des incarcérés et déportés dépassait 50 000 au printemps 1906.

Beaucoup de conseilleurs du marxisme ont expliqué par la suite que les bolchéviks avaient commis une erreur, qu' « il fallait éviter la lutte ». Ils n’ont fait que révéler leur incompréhension de la lutte des classes. On n'arrête pas la révolution. Dans le cours de la lutte, par deux fois, le soviet de Petersburg avait retenu les masses ouvrières et reporté le moment de l'affrontement décisif avec le pouvoir. Mais il ne faisait que le reporter pour mieux s’y préparer et l’organiser. Le mouvement avait besoin de gagner à lui et d'entraîner de nouvelles forces. En expliquant clairement le rapport de force, les intentions de l'adversaire, le soviet avait à chaque étape défini les tâches qui restaient à accomplir pour créer les conditions de la victoire. Mais le véritable rapport de force ne peut se vérifier qu'à travers la confrontation des forces en présence. On pouvait reporter une manifestation, retarder une action, mais on ne pouvait pas ajourner la révolution.

La contre-révolution

La contre révolution donna un coup d’arrêt au mouvement et se déchaîna dans les mois et les années qui suivirent. Mais le mouvement ouvrier fut loin d’être écrasé ou vaincu. Une période de recul, de démoralisation s’ouvrit, autant pour les masses que pour les militants sociaux-démocrates qui consacrèrent toutes leurs forces à construire et renforcer les bases du parti révolutionnaire de masse dont les ouvriers avaient besoin pour les luttes à venir.

***

1905 a été la première révolution ouvrière moderne, dirigée par la classe ouvrière. La classe ouvrière a fait la démonstration qu’elle était la seule classe capable d’entraîner dans la lutte révolutionnaire toutes les autres classes intéressées au renversement du pouvoir.

C’est dans cette révolution que la classe ouvrière a expérimenté pour la première fois ses propres armes, celle de la grève de masse comme outil politique, qui s’imposait comme la forme évidente de la lutte de classe elle-même. La pratique tranchait les débats politiques. Et pour la première fois émergeait de la lutte elle-même la forme d’organisation et de direction la plus démocratique qui soit, le soviet, comme embryon du pouvoir ouvrier.

Une révolution que Lénine et Trotsky qualifièrent après coup de « répétition générale » ou de « puissant prologue de 1917 ». Puisque, dès 1910, la lutte des classes redémarrait en Russie.

Christine Héraud

Introduction
Aujourd’hui, nous voulons commencer douze ans avant 1917, en 1905, par une révolution que Lénine et Trotsky qualifièrent après coup de « répétition générale » ou de « puissant prologue de 1917 ».
C’est la première révolution dans le cadre du capitalisme mondialisé, l’impérialisme, cette période de guerre et de révolutions comme le qualifiait Lénine. Pour la première fois, s’opposaient frontalement les deux classes principales de la société capitaliste : le prolétariat et la bourgeoisie.
Dans la deuxième partie du topo, nous verrons comment les travailleurs ont mené leurs grèves, mis en place pour la première fois les soviets, ces assemblées populaires démocratiques. Comment ils ont affronté à une échelle de masse le pouvoir de l’Etat tsariste, posé le problème de leur propre pouvoir, le pouvoir des classes opprimées et exploitées.
Mais d’abord, nous voulons revenir sur cette période charnière de 1905, alors qu’après des années de développement de la première mondialisation, le capitalisme impérialiste est en situation de crise, ses contradictions entrainant le monde vers la guerre.
Le mouvement ouvrier est face alors à de nouvelles tâches : les révolutionnaires doivent comprendre la nouvelle situation et trouver les réponses politiques qui sont en phase avec la lutte des classes telle qu’elle est, et construire des partis utiles à cette lutte. Quelle révolution peut naitre de cette nouvelle situation ? Comment accomplir les tâches de la révolution bourgeoise, pour la démocratie, la réforme agraire, et celles d’une nouvelle révolution moderne, celle du prolétariat, pour la fin de l’exploitation et de la propriété privée ?
Par bien des côtés, on peut trouver des similitudes entre notre situation et les questions que se posaient les militants de cette époque. Il ne s’agit pas pour nous de voir dans cette histoire des modèles pour aujourd’hui, mais de comprendre comment les évolutions de la lutte des classes ont produit leurs propres solutions, et comment les révolutionnaires ont agi au sein des événements pour leur permettre d’aller le plus loin possible.
La première mondialisation crée de nouvelles conditions pour la révolution
Pour comprendre comment et pourquoi la révolution a éclaté en Russie, il nous faut revenir rapidement sur la situation du capitalisme à cette époque de « première mondialisation », et sur la place de la Russie, que Lénine qualifiait comme « le maillon le plus faible dans la chaîne capitaliste ».
Au cours du 19ème siècle, la Révolution industrielle, la modernisation de l’agriculture et le pillage colonial, avaient assuré le développement de principalement quatre pays, l’Angleterre et la France, puis l’Allemagne et les Etats-Unis, autour de trois grandes productions industrialisées : le textile, la fonte et l’acier, et le charbon.
La soif de profits, la concurrence, poussent alors les classes dominantes des autres pays à leur emboîter le pas, essayer de les rattraper, leur concurrencer des parts de marché. Elles agissent souvent sous l’impulsion des Etats qui compensaient la faiblesse de bourgeoisies nationales peu développées, sans capital suffisant, par une intervention étatique dans l’économie, pour financer des industries nouvelles et développer des marchés publics. C’est ce qu’a connu la Russie à cette époque. Cette situation de concurrence entre pays plus ou moins avancé a été qualifiée par Trotsky de « développement inégal et combiné ». Inégal, parce que ces pays étaient pénalisés par le retard pris. Mais combiné parce qu’ils pouvaient bénéficier d’avancées techniques déjà expérimentées par les autres, et donc démarrer leur industrialisation à un niveau plus évolué.
Cette concurrence internationale et ce développement rapide ont conduit à un nouveau stade de développement du capitalisme : l’impérialisme.
Le capital se concentrait dans de gigantesques monopoles ou trusts, General Electric, Standard Oil de Rockfeller, Krupp, etc. Le capital financier des banques et le capital industriel ont commencé à fusionner, créant des groupes d’une puissance telle qu’ils pouvaient se soumettre les Etats.
La marche en avant du capital avait engagé une course folle, pour exporter les marchandises, exporter les capitaux, développer la dette des Etats, et se disputer, y compris militairement, par la guerre, des territoires pour en contrôler les matières premières, en faire des débouchés pour le capital et les marchandises.
Bien avant la 1ère guerre mondiale de 14-18 qui a été l’aboutissement barbare du partage du monde entre les puissances impérialistes concurrentes, avaient éclaté ainsi de nombreuses guerres pour se disputer des territoires en Afrique du nord (la crise de Tanger), en Afrique du Sud (Guerre des Boers), en Asie (les expéditions du Tonkin), en Amérique aussi (tentative de conquêtes des USA sur Cuba), etc. On va y revenir ensuite avec la guerre russo-japonaise de 1904-1905 qui correspond entièrement à cette logique.
Lénine, dans son livre L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, écrit un peu plus tard, en 1916, a montré comment l’impérialisme a poussé et concentré les contradictions du capitalisme à un niveau intenable :
• les monopoles concentraient dans un cadre encore plus étroit la propriété privée entre les mains de quelques actionnaires en même temps qu’ils socialisaient la production à une échelle mondiale ;
• ils créaient dans les faits une classe ouvrière à une échelle internationale bien plus large que celle des quatre pays des débuts du capitalisme industriel ;
• la dette et les crédits d’Etat rendaient ceux-ci dépendant des groupes financiers ;
• l’expansion coloniale et les conquêtes mettaient à mal les Etats et classes dominantes des pays dominés, tout en ayant besoin de ces Etats et de ces classes pour maintenir l’ordre et piller les peuples.
Trotsky écrivait pour décrire cette situation : « Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis 1848, plus d'un demi-siècle de conquêtes incessantes du capitalisme dans le monde entier ; plus d'un demi-siècle pendant lequel la bourgeoisie a manifesté sa soif démente d'une domination pour laquelle elle n'hésite pas à se battre avec férocité. [...] En liant tous les pays entre eux par son mode de production et son commerce, le capitalisme a fait du monde entier un seul organisme économique et politique. ».
Là se situe le profond changement lié à l’impérialisme : l’interdépendance de toutes les économies, l’extension de la lutte des classes à une échelle internationale, opposant des bourgeoisies concurrentes entre elles, mais menant une même lutte de classes contre une classe ouvrière ayant les mêmes intérêts dans tous les pays, ce qui créait de nouvelles conditions pour une révolution mondiale.
La Russie tsariste, un régime miné par ses contradictions
Dans cette situation, quelle était la place de la Russie ?
La Russie tsariste du début du 20ème siècle est présentée souvent comme un pays particulièrement arriéré, en retard par rapport aux autres pays européens. En quelque sorte, un pays à part… mais la révolution a montré qu’avec la mondialisation de l’époque, il n’y avait déjà plus de pays « à part ».
Mais l’économie russe alliait l’industrie la plus concentrée de l’Europe à l’agriculture la plus primitive. Et certaines communautés pouvaient vivre au stade de la pêche et de la cueillette dans un pays où grandissaient les villes les plus modernes.
Au tournant du siècle, le pays compte environ 150 millions d’habitants, avec une très forte croissance. 87 % d’entre eux vivent à la campagne, 82 % sont des paysans. Le servage n’a été aboli que depuis les années 1860. Les techniques agricoles sont rudimentaires, les rendements sont très faibles. Les famines sont encore fréquentes, comme en 1891-1892, où elle fait plus de 100 000 morts. 15 % des paysans n’ont aucune terre pour travailler. 40 à 50 % des familles paysannes ont un revenu inférieur à ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui le « minimum vital ».
A l’opposé, 140 000 familles nobles, soit moins de un millième de la population, possèdent un quart de toutes les terres de Russie. Un comte formulait ainsi le programme politique de cette classe de grands propriétaires terriens : « Que votre devise et votre mot d’ordre soient : [on ne touchera] pas un pouce de nos terres, pas un grain de sable de nos champs, pas un brin d’herbe de nos prairies, pas une souche de nos forêts ! ».
Le blocage de l’agriculture à l’état le plus arriéré, rendait impossible tout développement d’une petite économie capitaliste, et par là, impossible aussi de réformer la situation des paysans. C’est une des contradictions qui explique que les révoltes paysannes, la lutte pour la terre, ont été au cœur des révolutions russes de 1905 et 1917.
Mais cette arriération de l’agriculture ne rend compte que d’une partie de la réalité car l’économie russe est aussi celle de l’industrialisation la plus moderne.
C’est l’intervention de l’Etat tsariste dans l’économie qui a entrainé une modernisation rapide de l’industrie, à très grande échelle, notamment par les commandes d’armement, une politique économique liée à l’expansion impérialiste de cet Etat contre les peuples voisins. Le budget militaire absorbait une part énorme du budget total de l’Etat pour entretenir une armée pléthorique d’un million de soldats. L’Etat était devenu le principal entrepreneur et banquier, détenant même pendant un temps le monopole des chemins de fer et de l’eau-de-vie. Pour des raisons militaires, il a développé le chemin de fer et le télégraphe sur le territoire, amenant d’un coup la modernité la plus avancée à des campagnes qui vivaient comme au Moyen-âge. A la fin du 19ème siècle, le réseau ferré atteint plus de 30 000 kilomètres, faisant travailler près de 700 000 personnes. Les ministres et financiers promoteurs de ce développement express, tous ces gens dupes de leur pouvoir, ne se doutaient même pas qu’ils favorisaient ainsi les moyens de communication et la propagation et les forces de la révolution.
L’impression que donnait cette puissance étatique, celle de l’autocratie tsariste, avec sa bureaucratie et sa police innombrables, était au contraire que toute révolution semblait impossible en Russie. En réalité, c’est le contraire qui se produisit, parce que cette puissance reposait sur des contradictions insolubles.
Pour financer le militarisme, les impôts sur les paysans et classes populaires étaient très lourds et ne suffisaient pas. L’Etat a dû avoir recours aux emprunts étrangers, au point qu’au début du 20ème siècle, le remboursement des seuls intérêts de la dette absorbe un tiers des revenus de l’Etat. Pour les petits bourgeois européens soucieux de valoriser leur épargne, comme certains disent, la Russie était le paradis des capitaux, comme avec les fameux emprunts russes.
Pour financer le développement industriel, les capitaux européens se précipitent en Russie, comme un véritable torrent d’or. Trotsky rapporte par exemple qu’entre 1840 et 1850, l’entreprise allemande Knopp « transporta en Russie, jusqu’au dernier boulon, le matériel de 122 filatures. Dans les régions du textile, circulait ce dicton : ‘A l’église, c’est le pope ; à la fabrique, c’est Knopp’ ». Et le même phénomène se produisit aussi dans la métallurgie et l’extraction du pétrole.
Les capitaux sont attirés par les profits qu’ils pouvaient réaliser dans ce pays où la dictature imposait aux ouvriers des journées de travail interminables et des salaires bien plus pas qu’en Europe et en Amérique. L’exploitation était d’autant plus brutale que le régime publiait des décrets extrêmement répressifs, comme celui-ci, en 1897, affirmant que l’inspection du travail condamnerait à des peines administratives les directeurs d’usine qui cèderaient aux revendications de grévistes !
L’industrie la plus massive et concentrée se développait à très grande vitesse, et avec elle le prolétariat moderne.
Par exemple, à la fin du 19ème siècle, sur 3 millions d’ouvriers d’industrie, 11 % à peine travaillent dans des petites entreprises de moins de 50 personnes, tandis que plus de 40 % travaillent dans des usines de plus de 1000 salariés. A titre de comparaison, en Allemagne au même moment, seuls 10 % des ouvriers travaillent dans des usines aussi grandes. Et ces trois millions d’ouvriers produisent la moitié du revenu du pays.
Avec la grande industrie, c’est aussi la ville moderne qui s’est développée, concentrant des centaines de milliers de prolétaires de toutes les catégories : ouvriers d’industrie, du commerce, des services, l’immense masse aussi des domestiques au service de l’aristocratie. Cette concentration urbaine a été un des facteurs expliquant le poids politique déterminant de la classe ouvrière dans la révolution par rapport à une paysannerie bien plus nombreuse, mais disséminée dans les campagnes.
Le régime tsariste était devant des contradictions insolubles, impossibles à réformer. Non seulement, le régime ne pouvait permettre ni aucune transformation de l’agriculture, ni aucun développement progressif d’un petit capitalisme de classes moyennes, ni aucune réforme démocratique réelle, mais il avait en plus perdu le contrôle du développement capitaliste qu’il avait initié, en devenant dépendant des capitaux européens. Et le développement capitaliste avait augmenté vigoureusement les forces et les moyens de la révolution.
Les grèves à l’origine de la révolution
Cette nouvelle classe ouvrière, nombreuse et concentrée dans des villes, jeune, durement exploitée et vivant dans un Etat répressif permanent a mené de nombreuses grèves.
Après des années de grèves sporadiques, isolées, tout au long des années 1870 et 80, pour la première fois, éclate une grève générale en mai-juin 1896. 40 000 ouvriers et ouvrières du textile de St Petersburg luttent ensemble notamment contre des journées de travail de 13, 14, 15h selon les usines et contre le salaire aux pièces. La goutte d’eau, c’est quand les patrons imposent trois journées de chômage non payées pour célébrer le couronnement de Nicolas II. Ainsi ce tsar a commencé sa carrière par une grève générale... et il la finit en 1917 par une révolution !
Cette première grande lutte coordonnée des travailleurs en Russie fut écrasée, avec plus d’un millier de militants ouvriers, arrêtés et déportés. Mais dès le mois de janvier suivant, en 1897, la grève éclate à nouveau, et cette fois, le régime cède et accorde à tous les ouvriers du pays la journée de travail de 11h30 !
Alexandra Kollontaï, militante socialiste, souligne le rôle des ouvrières dans cette période « À la fin des années 1890 et au début du XXe siècle, il y eut de nombreux troubles et une série de grèves dans les usines qui employaient principalement le travail féminin : à l’usine de tabac de Chapchal, dans les filatures Maxwell à Saint-Pétersbourg, etc. Le mouvement ouvrier russe se renforça et devint plus organisé. L’opposition du prolétariat féminin au régime tsariste grandit elle aussi. Un solide instinct de classe amena les ouvrières à soutenir les grèves ; elles étaient souvent responsables de l’initiation et de la conduite des grèves. »
Cette première grève générale aura des répercussions jusqu’à la révolution de 1905, neuf ans plus tard. D’autres grèves éclatent à Batoum dans le Caucase en 1902, à Bakou, dans le secteur du pétrole, toujours dans le Caucase en 1903-1904. Le puissant mouvement de 1896 va se répercuter comme une onde de choc et provoquer de multiples répliques touchant de nombreuses villes ouvrières.
Une nouvelle génération révolutionnaire
Les militants sociaux-démocrates sont engagés dans ces luttes. Ils participent à la naissance de cette situation nouvelle où le prolétariat moderne s’affirme comme une force sociale et politique capable de faire reculer le tsarisme, bien au delà de tout ce qui avait été possible dans les décennies précédentes.
Pendant des années, les militants révolutionnaires avaient été contraints à la clandestinité, arrêtés dès qu’ils étaient repérés.
Pour résumer à grands traits l’histoire des révolutionnaires en Russie, on peut dire que les premiers d’entre eux ont été les « Narodnikis », les « populistes », un mouvement des années 1860, issu de la paysannerie et de la petite bourgeoisie, défendant un socialisme paysan. Ce courant a évolué pour une part vers des petits groupes terroristes, qui réussirent à assassiner le tsar Alexandre II en 1881, et d’autre part vers des partis politiques comme les « socialistes-révolutionnaires » qui voyaient la classe paysanne comme la force motrice de la révolution.
A partir des années 1880, des militants commencent à construire une organisation marxiste en Russie « L’émancipation du travail ». Georges Plekhanov traduit et diffuse les œuvres de Marx. Opposé aux socialistes-révolutionnaires et à l’action terroriste clandestine, ils défendent l’idée que le développement du capitalisme prépare les conditions d’une révolution socialiste ouvrière, et non paysanne.
Avec la montée des grèves, de nouveaux problèmes se posent et les débats sont vifs parmi les militants révolutionnaires qui ont pu construire de nombreux cercles militants dans la plupart des villes ouvrières. C’est d’ailleurs dans la foulée de la vague de grève que les groupes marxistes vont réussir à s’organiser et lancer un journal pour toute la Russie, « L’Iskra », cela veut dire « l’étincelle » en 1901. Un journal qui proclame avec ambition que de « l’étincelle jaillira la flamme ».
Subjugués par la grève de masse et la puissance de la classe ouvrière, un courant « spontanéiste » se développe. Il théorise que les luttes se suffisent à elles-mêmes et qu’il fallait qu’elles restent sur le terrain économique. Ils pensent par exemple que « les caisses de grève valent mieux pour le mouvement qu'une centaine d'autres organisations ». Le seul objectif devait être la « lutte pour la situation économique », « les ouvriers pour les ouvriers », « l’autolibération » de la classe ouvrière. Et ces raisonnements étaient accompagnés d’une certaine démagogie contre les intellectuels socialistes. Tout cela conduirait naturellement à renverser le régime… sans poser les tâches de la construction d’un parti, d’une propagande nécessaire sur le terrain politique, pour la conquête des droits démocratiques, pour s’affronter à l’Etat, poser la perspective du pouvoir. Par bien des côtés, on peut retrouver des débats que nous pouvons avoir avec les « mouvementistes » d’aujourd’hui qui rejettent les partis et la politique.
D’autres militants s’en tenaient eux-aussi à la « lutte économique », c’est-à-dire syndicale, pensant que la seule perspective pour les travailleurs était de se limiter à gagner des droits, tant que le tsarisme n’aurait pas été renversé par une révolution bourgeoise qui instaurerait une république démocratique.
Lénine et ceux qui allaient constituer le courant bolchevik menèrent la bataille pour montrer que le « spontanéisme », comme « l’économisme », en renonçant à mener la bataille politique pour le pouvoir, se condamnaient à rester dépendant politiquement des courants réformistes.
Lénine expliquait alors que la grève devait être comprise comme « l’école de la guerre », l’apprentissage de la lutte de classe pour le pouvoir, et pas comme un moyen limité à la négociation d’un rapport de force de type syndical. Pour lui, il fallait trouver les moyens d’« unir la lutte gréviste au mouvement révolutionnaire » en faisant une large propagande socialiste dans la classe ouvrière, c’est-à-dire en faisant le lien entre les revendications « économiques » et la lutte pour les libertés politiques, contre les rapports d’exploitation, pour une transformation révolutionnaire de la société, la lutte pour construire au sein de la classe ouvrière un parti porteur de ce programme.
Cette façon de penser l’unité de la lutte sociale et de la lutte pour le pouvoir est un des acquis déterminants de l’expérience du courant bolchevik.
Au même moment, dans la IIème internationale, l’association qui regroupaient tous les partis qui se réclamaient du socialisme, ces deux questions étaient séparées avec d’un côté, un « programme minimum » pour les luttes et les élections, et d’un autre un « programme maximum » pour le socialisme, sans lien entre les deux.
Quelle révolution en Russie ?
Le prolongement de cette discussion, c’est aussi la question de la révolution.
Pour nombre de partis de la IIème internationale, dans le reste de l’Europe, la révolution était vue comme une perspective lointaine, une affirmation de principe, un positionnement moral, pour dire qu’on ne voulait plus de ce monde. Un jour viendrait où les conditions seraient mûres... mais pour eux ce n’était certainement pas le cas dans la Russie tsariste où la révolution bourgeoise n’avait pas encore eu lieu. Ce raisonnement était aussi le produit d’une adaptation du mouvement ouvrier en Allemagne et en France. Dans ces pays, la classe ouvrière avait conquis des droits, ses syndicats s’étaient peu à peu développés, ses partis avaient fait élire des maires et des députés... Sur la base de ce développement lent et puissant... c’était les conceptions réformistes qui prenaient le dessus.
Lénine et Trotsky avaient une toute autre philosophie. Ils ne voyaient pas le programme révolutionnaire comme une affirmation de principe, mais comme la compréhension et l’action au sein des processus qui travaillent la lutte de classe et conduisent vers la révolution. Des processus à travers lesquels les masses prennent conscience de la possibilité de changer leur sort, et aussi des voies et des moyens pour le faire elles-mêmes.
Nous avons montré comment la période d’avant 1905 est une période charnière qui a posé aux révolutionnaires le problème de comprendre quel développement allait connaître la lutte de classes, vers quel type de révolution, bourgeoise ou prolétarienne, pour la république ou pour le socialisme, alors même que le développement du capitalisme avait transformé en profondeur toute la société. Il ne s’agissait pas d’une discussion abstraite, mais d’une question de stratégie pour construire un parti capable de peser dans les événements au moment où la classe ouvrière avait montré ses capacités de mobilisation.
Ce sont ces débats qui étaient au cœur des congrès des militants russes et qui ont abouti à la séparation entre deux courants, les bolcheviks et les mencheviks.
Pour les militants qui constituent le courant des mencheviks la période des révolutions bourgeoises n’est pas terminée. La classe ouvrière se bat pour ses droits, mais il n’est pas possible qu’elle engage une révolution pour le socialisme. Il lui faut d’abord lutter en s’alliant avec la bourgeoisie libérale, pour imposer des droits démocratiques et sociaux au sein d’une république bourgeoise, pour se développer dans ce cadre et aller un jour vers le socialisme.
La démarche de Lénine était toute autre que celle des mencheviks. Comment la classe ouvrière qui luttait par les grèves contre l’union des patrons et de l’Etat tsariste pouvait-elle, par ailleurs, s’allier aux bourgeois contre le tsarisme ? Cela n’avait pas de sens. Il s’agissait bien pour les socialistes de formuler une perspective révolutionnaire indépendante pour le prolétariat.
Par ailleurs, comment la classe ouvrière, minoritaire dans ce pays, pouvait-elle agir pour une révolution victorieuse ? Cela paraissait impossible à Lénine qui cherchait une solution dans l’état réel de la lutte des classes. Il formula une autre hypothèse pour la révolution : une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » qui n’irait pas jusqu’au socialisme mais qui constituerait une perspective pour les deux seules forces sociales qui avaient tout intérêt au renversement du tsarisme.
Dans cette discussion, Trotsky était d’accord avec Lénine pour s’opposer au raisonnement des mencheviks. D’accord aussi pour comprendre que dans le cadre de l’impérialisme, une révolution ouvrière ne pouvait être qu’internationale, et que si elle restée isolée dans un seul pays, elle ne pouvait pas réussir.
Mais il pensait que l’hypothèse de Lénine était « irréalisable » parce que la paysannerie était trop éclatée, avec des intérêts divers, pour constituer une force sociale capable de mener une révolution jusqu’à l’instauration de son propre pouvoir, à égalité avec le prolétariat.
Trotsky a poussé jusqu’au bout l’analyse du rôle de plus en plus important qu’exercèrent les ouvriers dans les grands centres industriels de la Russie, qui, même minoritaires à l’échelle du pays, pesèrent sur la lutte des classes bien plus que toutes les autres forces qui avaient contesté le tsarisme auparavant. Il formule alors la théorie de la révolution permanente qui considère le prolétariat comme la force centrale et directrice de la révolution : « La Révolution russe, va, selon nous, créer les conditions dans lesquelles le pouvoir pourra passer aux mains du prolétariat avant que les politiciens du libéralisme bourgeois aient l’occasion de développer pleinement leur génie d’hommes d’État. [...] Le prolétariat en possession du pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme une classe émancipatrice ». Il poursuit : « en entrant dans le gouvernement, non pas en tant qu’otages, impuissants, mais comme force dirigeante, les représentants du prolétariat vont par cet acte même [...] mettre le collectivisme à l’ordre du jour ».
C’est la lutte des classes qui a donné sa réponse à ses débats.
La Guerre Russo-Japonaise, fuite en avant et facteur déclencheur
Dans la situation de blocage dans lequel le tsarisme se trouvait, incapable de permettre un développement économique de toute la société, le régime tsariste n’avait trouvé de solution que dans une fuite en avant expansionniste.
L’Empire russe compte alors plus de 80 « gouvernements » et soumet plus d’une centaine de peuples différents, dont les Russes représentent environ 45%. Tout au long du 19ème siècle, il s’étend en imposant sa domination sur les territoires de la Pologne, de la Finlande, en Géorgie, en Azerbaïdjan, en Arménie, au Kazakhstan, et bien d’autres.
Mais avec la guerre russo-japonaise, l’impérialisme russe rencontre un échec majeur. Le conflit commence en février 1904 et dure jusqu’en septembre 1905. Par bien des côtés, il annonce la 1ère guerre mondiale qui va éclater dix ans plus tard. Il s’agit là aussi d’une guerre impérialiste pour conquérir des territoires, l’Etat russe étant engagé dans une expansion à l’extrême orient pour conquérir un accès à l’océan Pacifique, comme d’ailleurs toutes les puissances européennes qui mènent bataille à la fin du 19ème siècle pour s’imposer en Asie.
La Chine affaiblie n’a pas les forces pour s’opposer à l’impérialisme européen. Le Japon modernise son armée pour faire face aux puissances européennes et conquérir des territoires. Quand l’Empire russe avance encore ses troupes pour contrôler la Mandchourie et la Corée, c’est un cran de trop pour l’Empire japonais. Il déclenche une attaque sur Port-Arthur, une ville portuaire clé pour le commerce maritime, ouvrant sur la Mer de Chine. La guerre commence. Plus de deux millions de soldats s’affrontent, avec des moyens techniques modernes du côté du Japon, une armée mal équipée et une flotte vieillissante du côté russe. Au cours de ces 18 mois de guerre, la Russie perd de nombreuses batailles. Elle est obligée d’abandonner Port-Arthur en janvier 1905, et la révolte populaire contre la guerre qui a été aussi un des facteurs de la révolution, l’obligera à négocier sa défaite, en septembre 1905, avec le Japon qui s'approprie la Corée, la région de Port-Arthur et une partie des îles Sakhaline. Les Russes doivent évacuer aussi la Mandchourie du Sud, rendue à la Chine.
Pour la première fois dans l'histoire contemporaine, une vieille puissance européenne est vaincue face à une nouvelle puissance asiatique. Surtout, le régime tsariste est profondément ébranlé, il a révélé à quel point il était parasitaire et affaibli.
Ça a été un élément clé de la crise politique à l’origine de la révolution... dont on va parler maintenant dans la deuxième partie.
François Minvielle

regression socialeLe mouvement de Macron est arrivé largement en tête du premier tour des législatives et il est assuré d’une majorité écrasante à l’Assemblée – plus de 400 sièges sur 577 – dont il va se servir pour tenter de casser les droits sociaux et démocratiques des travailleurs et de la population… avec l’appoint des députés de droite et de ce qu’il reste du PS, tous prêts à « faire réussir la France » comme ils disent !

Un profond désaveu

Plus de 51 % des électeurs se sont abstenus, et ceux qui ont voté ont majoritairement voulu rejeter les partis qui se sont partagé le pouvoir pour mener l’offensive depuis plus de trente ans. Une page est tournée. Ces élections illustrent s’il le fallait le caractère totalement antidémocratique de la Ve République mise en place par De Gaulle pour assurer la stabilité du pouvoir des capitalistes.

Pièce(s) jointe(s):
Télécharger ce fichier (tract-13 juin 17.pdf)version tract en pdf[ ]442 Ko