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Dossier paru dans Anticapitalistes ! n°77 du 21 décembre 2017. Coordonné par Isabelle Ufferte

Des années d’austérité et de coupes budgétaires

Pas un jour sans qu’on apprenne qu’un hôpital public est en déficit, que des lits vont être fermés, des postes supprimés, des services fusionnés ou… rayés de la carte, voire des établissements entiers tel l’Hôpital militaire public Robert Piqué, au bénéfice de la clinique privée Bagatelle ou encore, dans la région, la fermeture de la maternité de l’hôpital d’Oloron.

L’offensive est tous azimuts : du fait de la baisse des financements, les directions aux abois pour trouver des marges de manœuvre tentent de tondre le mouton encore plus ras. Les personnels sont les premiers visés : les protocoles RTT sont revus pour tenter de supprimer des jours de repos comme à Libourne ou à Charles Perrens, les logiciels « compteurs de temps » sont ajustés pour dépouiller les agents comme au CHU…

La transformation de services conventionnels en services en ambulatoire, avec sortie le jour-même sans hospitalisation la nuit, permet aux directions de réduire les « frais » d’hébergement et de suivi à leur plus simple expression… avec une conséquence immédiate : la dégradation des conditions de travail et de soins s’accélère dans des services de plus en plus déshumanisés.

En parallèle, les privatisations de secteurs ou de services se multiplient et partout les réorganisations sont synonymes d’intensification du travail. Les investissements dans de nouveaux bâtiments, aussi nécessaires soient-ils (et pour lesquels les millions ne semblent pas manquer !) se traduisent partout par des réductions d’effectifs.

A la fondation Bergonié, centre de lutte contre le cancer, la direction vient d’annoncer avoir brutalement découvert un déficit de 4 millions (au lieu de moins d’un million initialement prévu). Et elle prévient : « nous devons très vite rattraper un retard d’organisation, au regard des évolutions des pratiques médicales »… « Pas de plan social en vue » mais « on va limiter les embauches, les départs à la retraite ne seront pas forcément remplacés »… alors même que la construction d’un nouveau « Pôle chirurgical et interventionnel » vient de débuter.

Une situation de plus en plus insupportable pour les salarié-e-s dans les établissements comme en témoignent ici les luttes à la clinique du Tondu ou au CHU de Bordeaux (voir ci-dessous)

Nous reviendrons plus spécifiquement sur la situation en psychiatrie dans le prochain numéro. Un secteur de la santé particulièrement sinistré pour les patients et les personnels, ce que la lutte massive des collègues de l’hôpital psychiatrique de Rennes (en grève depuis 6 semaine à l’heure où nous écrivons) vient de mettre largement sur le devant de la scène.

Un vaste « plan social » dans les hôpitaux publics à l’échelle nationale

A l’APHM (Assistance publique des hôpitaux de Marseille), l’Etat conditionne une aide financière à la modernisation d’hôpitaux particulièrement dégradés à… la suppression de 800 et 1000 postes, dont 400 postes de soignants !

A l’APHP (hôpitaux de Paris) la dotation de l’Etat va baisser de 64 millions en 2018. Un minimum de 280 suppressions de postes est annoncé… à condition que l’activité se maintienne prévient la direction qui, dans le même temps, revient sur des « avantages sociaux », crèche, soins gratuits…

Au CHRU de Tours, un projet d’investissement immobilier a été adopté en vue de regrouper les activités des cinq sites sur deux seulement avec 400 suppressions d'emplois et 350 lits en moins.

Un phénomène massif qui touche l’ensemble des établissements de santé publics et que seules les mobilisations du personnel et de la population peuvent stopper pour imposer une toute autre logique : des budgets permettant des embauches massives et l’accès à la santé, gratuite et de proximité, pour toutes et tous…

4 jours de grève à la Polyclinique du Tondu 

En cette fin d’année, les luttes se multiplient à Bordeaux et alentours.

Cela a commencé avec la grève à la polyclinique du Tondu qui a duré 4 jours pleins, du 29 novembre au 2 décembre, avec un tiers du personnel en grève tenant un piquet chaque jour à l’entrée malgré le froid. Un coup de tonnerre dans cette clinique où il n’y avait pas eu de grève depuis 17 ans mais où le ras-le-bol et la colère s’accumulent depuis longtemps.

La clinique, qui doit bientôt déménager dans de nouveaux locaux à Floirac, a récemment été rachetée par le groupe Saint-Gatien qui se définit lui-même comme « un leader de l'hospitalisation privée en France, désormais constitué de 9 établissements »… Et les conditions de travail y sont telles qu’avant même la grève, 14 salariés avaient annoncé leur démission !

Malgré l’inexpérience, les grévistes se sont très vite organisé-e-s, trouvant des soutiens, popularisant leur mouvement et le prenant en main pour demander « une augmentation du nombre de personnel dans l’ensemble des services et des secteurs et une revalorisation de nos salaires ». Durant quatre jours, les grévistes ont tenu bon, malgré des pressions de tous ordres de la direction qui a entre autre fait réquisitionner de façon abusive des grévistes. Ils ont aussi exercé leur pression autre sur les élus, en particulier une élue de la liste libre « sensible » aux discours de la direction…

Celle-ci a finalement lâché quelques heures dans différents services et s'est engagée à plus de respect des personnels et des roulements. Elle a aussi accordé une prime ponctuelle de 130 euros. Aussi partielles soient-elles, ces avancées comptent et c'est surtout l'expérience de lutte, de démocratie et de solidarité qui a marqué les grévistes, avec la fierté de ce qu’elles et ils ont fait.

Au CHU, « Stop au racket des heures » !

Depuis le 7 décembre, c’est au CHU de Bordeaux (récemment classé 1er CHU de France !) que des salarié-e-s de divers services sont partis en grève, avec piquet de grève tous les matins de 7h à 12h sur le rond-point à l’entrée de Pellegrin. Les raisons de la colère : le décompte des heures lors des absences pour les personnels en horaires « dérogatoires » (9h, 10h30, 12h…) depuis un changement de logiciel. « Pour tous les horaires au-delà de 7h30 de jour ou 6h30 de nuit, les agents se retrouvent à rendre des heures quand ils ont été en absence justifiée ou autorisée (congés maladie, accident de travail, congés maternité/paternité, enfant malade, décès, etc… » expliquent les grévistes. La direction compte ces absences en 7 heures pour les agents de jour, 6h30 pour les agents de nuit (dont le temps de travail est de 32h30 par semaine)… Les agents en 12h peuvent ainsi se retrouver avec 5h30 en moins sur leur compteur pour une absence d’une journée !

Depuis plus d’un an, la Direction du CHU mène en bateau les agents, disant attendre une clarification des textes de loi. Dans un courrier en octobre dernier au syndicat SUD, le DG s’était engagé à appliquer la jurisprudence. Or l’arrêt de la cour administrative d’appel de Marseille en date du 13 juillet 2017 a très clairement déclaré cette pratique illégale… ce que la direction du CHU refuse de reconnaître !

Après une première délégation à une soixantaine à la direction le 6 décembre, dans le cadre d’un préavis déposé par SUD, l’AG a voté la grève à l’unanimité. Depuis, la grève a essentiellement touché les services les plus impactés : le Samu, la réanimation médicale, la réanimation pédiatrique… mais commence à prendre au-delà. Outre l’occupation du rond-point, les grévistes font le tour des services, s’adressent aux collègues des autres établissements… et ont été voir les autres syndicats pour les appeler à soutenir. Le syndicat FO a rejoint le mouvement après quelques jours. Le syndicat infirmier CNI s’est dit « solidaire » sans vraiment y participer. La CGT Pellegrin a finalement fait savoir sur son compte facebook qu’elle soutenait… au bout d’une semaine.

Mercredi 14 décembre, alors que le directeur général était invité sur la plateau de France bleue pour un débat d’une heure et demie sur le « 1er CHU de France », pas un mot sur les grévistes, et quand un camarade a voulu intervenir pour dénoncer le discours de la direction et dire la réalité des services, on l’a vite prié de ne pas « perturber » la messe… Mais le lendemain, ce sont une quarantaine de grévistes qui ont empêché la tenue du CHSCT central, obtenant un RV avec les grévistes et la directrice générale adjointe pour le vendredi.

La solidarité s’est très vite organisée à travers les réseaux militants et les réseaux sociaux : le collectif de lutte 33, Solidaires, des sections syndicales locales CGT, SUD, CNT, et les visites de soutien se succèdent au piquet, dont celle de Philippe Poutou, très appréciée, ou Loïc Prudhomme de la FI.

Isabelle Ufferte