Propos recueillis par Philippe Poutou

Parle-nous un peu de ton film « je lutte donc je suis »

Comme mon précédent film « Ne vivons plus comme des esclaves », ce n’est pas un reportage journalistique, il s’agit de raconter le mouvement social nous-mêmes, en tentant de le faire le plus authentiquement possible en faisant témoigner des militants, des personnages plus ou moins connus. Il est question de nos luttes en Grèce et dans l’Etat Espagnol.

L’objectif est de faire converger trois courants majeurs de la lutte : la gauche politique, les milieux révolutionnaires et les écologistes. Il y a des personnages connus partie prenante des résistances comme Eric Toussaint qui est porte-parole du Comité Annulation de la Dette du Tiers monde (CADTM), Gabriel Colletis économiste franco-grec anti-libéral, Juan Gordillo maire de Marinaleda, Diego Canamero porte-parole du Syndicat des Travailleurs Andalous (SAT), des militants de courants révolutionnaires comme les anarchistes et marxistes autogestionnaires, des militants de la Cgt et de la Cnt espagnoles, des militants écologistes radicaux comme des zadistes en Grèce. Notamment des militants contre les chantiers d’éoliennes industrielles géantes de EDF en Crète. Un chantier imposé à la population, contre son avis, qui ne correspond pas à ses besoins : des villageois sont expulsés de leurs terres et de leurs maisons, l’écosystème est détruit car l’eau est détournée pour faire les barrages. Les conséquences sociales, économiques et écologiques sont dramatiques, avec la disparition des abeilles, des châtaigniers à cause des sources taries, les élevages sans pâturages, il n’y a plus d’apiculteurs, les villages ne fonctionnent plus, ni miel, ni lait de chèvre, sans oublier les habitants expulsés… C’est toutes ces résistances, ces gens qui luttent dont je veux raconter l’histoire.

Comment le film s’est fait, que se passe-t-il autour ?

Ce film existe grâce au mouvement social, grâce à la solidarité et à la participation bénévole de beaucoup de gens. J’ai essayé de faire parler autant de gens un peu connu que des gens inconnus. De nombreux musiciens français, grecs et espagnols ont fait des chansons pour le film, dont Angélique Ionatos et Manu Chao. La famille de Leo Ferré nous a confié deux chansons, ainsi que celle de Pavlos Fyssas alias killah P, rappeur grec assassiné le 18 septembre 2013 par les néo-nazis d’Aube Doré.

C’est aussi un film solidaire : chaque diffusion du film est l’occasion de vendre des DVD, livres et affiches. Le but est de récolter de l’argent pour financer de nombreuses initiatives, par exemple un dispensaire médical et un centre social autogéré à Athènes, l’équipement d’une occupation par les migrants (Notara 26), une HLM autogérée qui accueille des centaines de migrants, des cuisines sociales participatives, le forum des migrants de Crète, et payer des cautions pour faire libérer nos camarades en attente de jugement pour des actions de désobéissance. Il y a aussi une solidarité en direction de l'Espagne, comme le financement d’un convoi alimentaire pour les 150 familles de Sanlucar qui occupent 16 immeubles appartenant à des banques.

Comment le public accueille-t-il ton film ?

Les salles sont pleines presque partout. L’ambiance est marquée par l’émotion car c’est un film passionné. On a besoin de la sensibilité pour comprendre le monde et de la passion pour agir, il n’y a pas que la raison. Le film essaie de transmettre la passion de lutter, de ne pas baisser les bras. La lutte est un grand moment de fraternité, mais ce n’est pas non plus de la guimauve. On sait qu’il faut un rapport de force, qu’il faut résister et créer à la fois. Pour moi, lutter c’est être amoureux. Amoureux de l’utopie. Amoureux de ceux qui luttent avec nous. On essaie de réinventer le monde ensemble. C’est pourquoi je me méfie de l’ostracisme envers ceux qui n’ont pas la même étiquette politique à la condition qu’ils luttent pour l’humain, la vie, la Terre. La radicalité se voit dans les actes et pas dans les étiquettes. Qu’on ait des façons d’agir différentes, c’est très bien, évitons de tomber dans le dogmatisme et le sectarisme qui nous minent.

L’émotion après le film vient aussi des chansons qui touchent les gens. La plupart des chansons sont des créations pour le film. Il n’y a pas de révolution sans chanson.

Quelle est la situation en Grèce aujourd’hui, beaucoup moins médiatisée depuis la fin de l’été ?

On vient d’avoir plusieurs grèves générales le 12 novembre et le 3 décembre. Il y a eu les émeutes du 17 novembre pour l’anniversaire de l’insurrection contre la dictature des Colonels puis le 6 décembre pour l’anniversaire des émeutes de 2008. Ces dernières semaines, la situation est marquée par de nombreuses manifestations, occupations et blocages, par des émeutes, des ouvertures gratuites d’autoroutes par les ouvriers en lutte, et des collectifs de salariés poussent les syndicats à aller plus loin, à employer des procédés plus efficaces.

Il y a beaucoup d’assemblées dans les villages, dans les quartiers, les gens se politisent, se questionnent sur ce qui s’est passé, sur pourquoi après des luttes magnifiques on est arrivé dans une impasse. Le premier sujet, c’est comprendre ce qui s’est passé.

Le virage du 13 juillet de Tsipras a fait beaucoup de mal au moral de certaines personnes, beaucoup d’autres ne sont pas complètement surprises et sont déjà passées à l’action, à la riposte.

Il est incroyable aujourd’hui que certains espèrent encore en Tsipras. Depuis le 13 juillet, Tsipras a fait exactement et totalement le contraire de ce à quoi il s’était engagé lors de son élection du 25 janvier 2015 et suite à la victoire du référendum contre l’austérité du 5 juillet.

Tsipras a capitulé en signant la mise sous tutelle de la Grèce et la mise en esclavage de son peuple et le pillage de ses richesses. Ce qu’a fait Tsipras, c’est beaucoup plus grave que ce qu’avait fait Mitterrand lors du virage de la rigueur en 1983. Même sur le plan militaire et géostratégique, alors que Syriza avait une ligne pro-palestinienne, Tsipras a signé le 20 juillet un accord militaire avec Israël (Sofa) qui permet d’utiliser toutes les bases militaires du partenaire et réciproquement. A cela s’ajoute la criminalisation du mouvement social qui recommence comme sous la droite avec des sanctions de plus en plus lourdes. Le parlement est redevenu un bunker avec son manège de véhicules blindés. La TVA sur les produits de premières nécessités a encore augmenté. Les retraites sont encore diminuées, enfin le code du travail et d’autres acquis sociaux sont encore malmenés.

La liste est longue et impressionnante, c’est pourquoi les mensonges sur Tsipras sont de l’ordre de la manipulation, ceux qui parmi la gauche en France continuent de soutenir Tsipras soutiennent en réalité un gouvernement de collaboration et de droite dure.

Quelles perspectives aujourd’hui du côté de la résistance de la population ?

Ce qui s’est passé il y a cinq ans sur la rive sud de la méditerranée comme en Tunisie peut tout à fait se reproduire sur la rive nord dans les temps qui viennent. Après 7 ans de lutte, d’expériences, de créations d’alternatives, d’autogestion, d’expériences démocratiques nouvelles et directes, le mouvement social et révolutionnaire reste encore en capacité de proposer une alternative d’envergure. Il n’y a pas d’élections à venir pour les 4 ans qui viennent. L’aile droite de Syriza a exclu sa plateforme de gauche qui a créé un nouveau parti « Unité populaire ». Avec les militants d’autres forces de gauche radicales comme Antarsya et des mouvements antiautoritaires et libertaires, la lutte continue sous toutes les formes. Tout est loin d’être terminé en Grèce. Tenez bon, vous n’êtes pas au bout de vos surprises !