Introduction
Aujourd’hui, nous voulons commencer douze ans avant 1917, en 1905, par une révolution que Lénine et Trotsky qualifièrent après coup de « répétition générale » ou de « puissant prologue de 1917 ».
C’est la première révolution dans le cadre du capitalisme mondialisé, l’impérialisme, cette période de guerre et de révolutions comme le qualifiait Lénine. Pour la première fois, s’opposaient frontalement les deux classes principales de la société capitaliste : le prolétariat et la bourgeoisie.
Dans la deuxième partie du topo, nous verrons comment les travailleurs ont mené leurs grèves, mis en place pour la première fois les soviets, ces assemblées populaires démocratiques. Comment ils ont affronté à une échelle de masse le pouvoir de l’Etat tsariste, posé le problème de leur propre pouvoir, le pouvoir des classes opprimées et exploitées.
Mais d’abord, nous voulons revenir sur cette période charnière de 1905, alors qu’après des années de développement de la première mondialisation, le capitalisme impérialiste est en situation de crise, ses contradictions entrainant le monde vers la guerre.
Le mouvement ouvrier est face alors à de nouvelles tâches : les révolutionnaires doivent comprendre la nouvelle situation et trouver les réponses politiques qui sont en phase avec la lutte des classes telle qu’elle est, et construire des partis utiles à cette lutte. Quelle révolution peut naitre de cette nouvelle situation ? Comment accomplir les tâches de la révolution bourgeoise, pour la démocratie, la réforme agraire, et celles d’une nouvelle révolution moderne, celle du prolétariat, pour la fin de l’exploitation et de la propriété privée ?
Par bien des côtés, on peut trouver des similitudes entre notre situation et les questions que se posaient les militants de cette époque. Il ne s’agit pas pour nous de voir dans cette histoire des modèles pour aujourd’hui, mais de comprendre comment les évolutions de la lutte des classes ont produit leurs propres solutions, et comment les révolutionnaires ont agi au sein des événements pour leur permettre d’aller le plus loin possible.
La première mondialisation crée de nouvelles conditions pour la révolution
Pour comprendre comment et pourquoi la révolution a éclaté en Russie, il nous faut revenir rapidement sur la situation du capitalisme à cette époque de « première mondialisation », et sur la place de la Russie, que Lénine qualifiait comme « le maillon le plus faible dans la chaîne capitaliste ».
Au cours du 19ème siècle, la Révolution industrielle, la modernisation de l’agriculture et le pillage colonial, avaient assuré le développement de principalement quatre pays, l’Angleterre et la France, puis l’Allemagne et les Etats-Unis, autour de trois grandes productions industrialisées : le textile, la fonte et l’acier, et le charbon.
La soif de profits, la concurrence, poussent alors les classes dominantes des autres pays à leur emboîter le pas, essayer de les rattraper, leur concurrencer des parts de marché. Elles agissent souvent sous l’impulsion des Etats qui compensaient la faiblesse de bourgeoisies nationales peu développées, sans capital suffisant, par une intervention étatique dans l’économie, pour financer des industries nouvelles et développer des marchés publics. C’est ce qu’a connu la Russie à cette époque. Cette situation de concurrence entre pays plus ou moins avancé a été qualifiée par Trotsky de « développement inégal et combiné ». Inégal, parce que ces pays étaient pénalisés par le retard pris. Mais combiné parce qu’ils pouvaient bénéficier d’avancées techniques déjà expérimentées par les autres, et donc démarrer leur industrialisation à un niveau plus évolué.
Cette concurrence internationale et ce développement rapide ont conduit à un nouveau stade de développement du capitalisme : l’impérialisme.
Le capital se concentrait dans de gigantesques monopoles ou trusts, General Electric, Standard Oil de Rockfeller, Krupp, etc. Le capital financier des banques et le capital industriel ont commencé à fusionner, créant des groupes d’une puissance telle qu’ils pouvaient se soumettre les Etats.
La marche en avant du capital avait engagé une course folle, pour exporter les marchandises, exporter les capitaux, développer la dette des Etats, et se disputer, y compris militairement, par la guerre, des territoires pour en contrôler les matières premières, en faire des débouchés pour le capital et les marchandises.
Bien avant la 1ère guerre mondiale de 14-18 qui a été l’aboutissement barbare du partage du monde entre les puissances impérialistes concurrentes, avaient éclaté ainsi de nombreuses guerres pour se disputer des territoires en Afrique du nord (la crise de Tanger), en Afrique du Sud (Guerre des Boers), en Asie (les expéditions du Tonkin), en Amérique aussi (tentative de conquêtes des USA sur Cuba), etc. On va y revenir ensuite avec la guerre russo-japonaise de 1904-1905 qui correspond entièrement à cette logique.
Lénine, dans son livre L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, écrit un peu plus tard, en 1916, a montré comment l’impérialisme a poussé et concentré les contradictions du capitalisme à un niveau intenable :
• les monopoles concentraient dans un cadre encore plus étroit la propriété privée entre les mains de quelques actionnaires en même temps qu’ils socialisaient la production à une échelle mondiale ;
• ils créaient dans les faits une classe ouvrière à une échelle internationale bien plus large que celle des quatre pays des débuts du capitalisme industriel ;
• la dette et les crédits d’Etat rendaient ceux-ci dépendant des groupes financiers ;
• l’expansion coloniale et les conquêtes mettaient à mal les Etats et classes dominantes des pays dominés, tout en ayant besoin de ces Etats et de ces classes pour maintenir l’ordre et piller les peuples.
Trotsky écrivait pour décrire cette situation : « Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis 1848, plus d'un demi-siècle de conquêtes incessantes du capitalisme dans le monde entier ; plus d'un demi-siècle pendant lequel la bourgeoisie a manifesté sa soif démente d'une domination pour laquelle elle n'hésite pas à se battre avec férocité. [...] En liant tous les pays entre eux par son mode de production et son commerce, le capitalisme a fait du monde entier un seul organisme économique et politique. ».
Là se situe le profond changement lié à l’impérialisme : l’interdépendance de toutes les économies, l’extension de la lutte des classes à une échelle internationale, opposant des bourgeoisies concurrentes entre elles, mais menant une même lutte de classes contre une classe ouvrière ayant les mêmes intérêts dans tous les pays, ce qui créait de nouvelles conditions pour une révolution mondiale.
La Russie tsariste, un régime miné par ses contradictions
Dans cette situation, quelle était la place de la Russie ?
La Russie tsariste du début du 20ème siècle est présentée souvent comme un pays particulièrement arriéré, en retard par rapport aux autres pays européens. En quelque sorte, un pays à part… mais la révolution a montré qu’avec la mondialisation de l’époque, il n’y avait déjà plus de pays « à part ».
Mais l’économie russe alliait l’industrie la plus concentrée de l’Europe à l’agriculture la plus primitive. Et certaines communautés pouvaient vivre au stade de la pêche et de la cueillette dans un pays où grandissaient les villes les plus modernes.
Au tournant du siècle, le pays compte environ 150 millions d’habitants, avec une très forte croissance. 87 % d’entre eux vivent à la campagne, 82 % sont des paysans. Le servage n’a été aboli que depuis les années 1860. Les techniques agricoles sont rudimentaires, les rendements sont très faibles. Les famines sont encore fréquentes, comme en 1891-1892, où elle fait plus de 100 000 morts. 15 % des paysans n’ont aucune terre pour travailler. 40 à 50 % des familles paysannes ont un revenu inférieur à ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui le « minimum vital ».
A l’opposé, 140 000 familles nobles, soit moins de un millième de la population, possèdent un quart de toutes les terres de Russie. Un comte formulait ainsi le programme politique de cette classe de grands propriétaires terriens : « Que votre devise et votre mot d’ordre soient : [on ne touchera] pas un pouce de nos terres, pas un grain de sable de nos champs, pas un brin d’herbe de nos prairies, pas une souche de nos forêts ! ».
Le blocage de l’agriculture à l’état le plus arriéré, rendait impossible tout développement d’une petite économie capitaliste, et par là, impossible aussi de réformer la situation des paysans. C’est une des contradictions qui explique que les révoltes paysannes, la lutte pour la terre, ont été au cœur des révolutions russes de 1905 et 1917.
Mais cette arriération de l’agriculture ne rend compte que d’une partie de la réalité car l’économie russe est aussi celle de l’industrialisation la plus moderne.
C’est l’intervention de l’Etat tsariste dans l’économie qui a entrainé une modernisation rapide de l’industrie, à très grande échelle, notamment par les commandes d’armement, une politique économique liée à l’expansion impérialiste de cet Etat contre les peuples voisins. Le budget militaire absorbait une part énorme du budget total de l’Etat pour entretenir une armée pléthorique d’un million de soldats. L’Etat était devenu le principal entrepreneur et banquier, détenant même pendant un temps le monopole des chemins de fer et de l’eau-de-vie. Pour des raisons militaires, il a développé le chemin de fer et le télégraphe sur le territoire, amenant d’un coup la modernité la plus avancée à des campagnes qui vivaient comme au Moyen-âge. A la fin du 19ème siècle, le réseau ferré atteint plus de 30 000 kilomètres, faisant travailler près de 700 000 personnes. Les ministres et financiers promoteurs de ce développement express, tous ces gens dupes de leur pouvoir, ne se doutaient même pas qu’ils favorisaient ainsi les moyens de communication et la propagation et les forces de la révolution.
L’impression que donnait cette puissance étatique, celle de l’autocratie tsariste, avec sa bureaucratie et sa police innombrables, était au contraire que toute révolution semblait impossible en Russie. En réalité, c’est le contraire qui se produisit, parce que cette puissance reposait sur des contradictions insolubles.
Pour financer le militarisme, les impôts sur les paysans et classes populaires étaient très lourds et ne suffisaient pas. L’Etat a dû avoir recours aux emprunts étrangers, au point qu’au début du 20ème siècle, le remboursement des seuls intérêts de la dette absorbe un tiers des revenus de l’Etat. Pour les petits bourgeois européens soucieux de valoriser leur épargne, comme certains disent, la Russie était le paradis des capitaux, comme avec les fameux emprunts russes.
Pour financer le développement industriel, les capitaux européens se précipitent en Russie, comme un véritable torrent d’or. Trotsky rapporte par exemple qu’entre 1840 et 1850, l’entreprise allemande Knopp « transporta en Russie, jusqu’au dernier boulon, le matériel de 122 filatures. Dans les régions du textile, circulait ce dicton : ‘A l’église, c’est le pope ; à la fabrique, c’est Knopp’ ». Et le même phénomène se produisit aussi dans la métallurgie et l’extraction du pétrole.
Les capitaux sont attirés par les profits qu’ils pouvaient réaliser dans ce pays où la dictature imposait aux ouvriers des journées de travail interminables et des salaires bien plus pas qu’en Europe et en Amérique. L’exploitation était d’autant plus brutale que le régime publiait des décrets extrêmement répressifs, comme celui-ci, en 1897, affirmant que l’inspection du travail condamnerait à des peines administratives les directeurs d’usine qui cèderaient aux revendications de grévistes !
L’industrie la plus massive et concentrée se développait à très grande vitesse, et avec elle le prolétariat moderne.
Par exemple, à la fin du 19ème siècle, sur 3 millions d’ouvriers d’industrie, 11 % à peine travaillent dans des petites entreprises de moins de 50 personnes, tandis que plus de 40 % travaillent dans des usines de plus de 1000 salariés. A titre de comparaison, en Allemagne au même moment, seuls 10 % des ouvriers travaillent dans des usines aussi grandes. Et ces trois millions d’ouvriers produisent la moitié du revenu du pays.
Avec la grande industrie, c’est aussi la ville moderne qui s’est développée, concentrant des centaines de milliers de prolétaires de toutes les catégories : ouvriers d’industrie, du commerce, des services, l’immense masse aussi des domestiques au service de l’aristocratie. Cette concentration urbaine a été un des facteurs expliquant le poids politique déterminant de la classe ouvrière dans la révolution par rapport à une paysannerie bien plus nombreuse, mais disséminée dans les campagnes.
Le régime tsariste était devant des contradictions insolubles, impossibles à réformer. Non seulement, le régime ne pouvait permettre ni aucune transformation de l’agriculture, ni aucun développement progressif d’un petit capitalisme de classes moyennes, ni aucune réforme démocratique réelle, mais il avait en plus perdu le contrôle du développement capitaliste qu’il avait initié, en devenant dépendant des capitaux européens. Et le développement capitaliste avait augmenté vigoureusement les forces et les moyens de la révolution.
Les grèves à l’origine de la révolution
Cette nouvelle classe ouvrière, nombreuse et concentrée dans des villes, jeune, durement exploitée et vivant dans un Etat répressif permanent a mené de nombreuses grèves.
Après des années de grèves sporadiques, isolées, tout au long des années 1870 et 80, pour la première fois, éclate une grève générale en mai-juin 1896. 40 000 ouvriers et ouvrières du textile de St Petersburg luttent ensemble notamment contre des journées de travail de 13, 14, 15h selon les usines et contre le salaire aux pièces. La goutte d’eau, c’est quand les patrons imposent trois journées de chômage non payées pour célébrer le couronnement de Nicolas II. Ainsi ce tsar a commencé sa carrière par une grève générale... et il la finit en 1917 par une révolution !
Cette première grande lutte coordonnée des travailleurs en Russie fut écrasée, avec plus d’un millier de militants ouvriers, arrêtés et déportés. Mais dès le mois de janvier suivant, en 1897, la grève éclate à nouveau, et cette fois, le régime cède et accorde à tous les ouvriers du pays la journée de travail de 11h30 !
Alexandra Kollontaï, militante socialiste, souligne le rôle des ouvrières dans cette période « À la fin des années 1890 et au début du XXe siècle, il y eut de nombreux troubles et une série de grèves dans les usines qui employaient principalement le travail féminin : à l’usine de tabac de Chapchal, dans les filatures Maxwell à Saint-Pétersbourg, etc. Le mouvement ouvrier russe se renforça et devint plus organisé. L’opposition du prolétariat féminin au régime tsariste grandit elle aussi. Un solide instinct de classe amena les ouvrières à soutenir les grèves ; elles étaient souvent responsables de l’initiation et de la conduite des grèves. »
Cette première grève générale aura des répercussions jusqu’à la révolution de 1905, neuf ans plus tard. D’autres grèves éclatent à Batoum dans le Caucase en 1902, à Bakou, dans le secteur du pétrole, toujours dans le Caucase en 1903-1904. Le puissant mouvement de 1896 va se répercuter comme une onde de choc et provoquer de multiples répliques touchant de nombreuses villes ouvrières.
Une nouvelle génération révolutionnaire
Les militants sociaux-démocrates sont engagés dans ces luttes. Ils participent à la naissance de cette situation nouvelle où le prolétariat moderne s’affirme comme une force sociale et politique capable de faire reculer le tsarisme, bien au delà de tout ce qui avait été possible dans les décennies précédentes.
Pendant des années, les militants révolutionnaires avaient été contraints à la clandestinité, arrêtés dès qu’ils étaient repérés.
Pour résumer à grands traits l’histoire des révolutionnaires en Russie, on peut dire que les premiers d’entre eux ont été les « Narodnikis », les « populistes », un mouvement des années 1860, issu de la paysannerie et de la petite bourgeoisie, défendant un socialisme paysan. Ce courant a évolué pour une part vers des petits groupes terroristes, qui réussirent à assassiner le tsar Alexandre II en 1881, et d’autre part vers des partis politiques comme les « socialistes-révolutionnaires » qui voyaient la classe paysanne comme la force motrice de la révolution.
A partir des années 1880, des militants commencent à construire une organisation marxiste en Russie « L’émancipation du travail ». Georges Plekhanov traduit et diffuse les œuvres de Marx. Opposé aux socialistes-révolutionnaires et à l’action terroriste clandestine, ils défendent l’idée que le développement du capitalisme prépare les conditions d’une révolution socialiste ouvrière, et non paysanne.
Avec la montée des grèves, de nouveaux problèmes se posent et les débats sont vifs parmi les militants révolutionnaires qui ont pu construire de nombreux cercles militants dans la plupart des villes ouvrières. C’est d’ailleurs dans la foulée de la vague de grève que les groupes marxistes vont réussir à s’organiser et lancer un journal pour toute la Russie, « L’Iskra », cela veut dire « l’étincelle » en 1901. Un journal qui proclame avec ambition que de « l’étincelle jaillira la flamme ».
Subjugués par la grève de masse et la puissance de la classe ouvrière, un courant « spontanéiste » se développe. Il théorise que les luttes se suffisent à elles-mêmes et qu’il fallait qu’elles restent sur le terrain économique. Ils pensent par exemple que « les caisses de grève valent mieux pour le mouvement qu'une centaine d'autres organisations ». Le seul objectif devait être la « lutte pour la situation économique », « les ouvriers pour les ouvriers », « l’autolibération » de la classe ouvrière. Et ces raisonnements étaient accompagnés d’une certaine démagogie contre les intellectuels socialistes. Tout cela conduirait naturellement à renverser le régime… sans poser les tâches de la construction d’un parti, d’une propagande nécessaire sur le terrain politique, pour la conquête des droits démocratiques, pour s’affronter à l’Etat, poser la perspective du pouvoir. Par bien des côtés, on peut retrouver des débats que nous pouvons avoir avec les « mouvementistes » d’aujourd’hui qui rejettent les partis et la politique.
D’autres militants s’en tenaient eux-aussi à la « lutte économique », c’est-à-dire syndicale, pensant que la seule perspective pour les travailleurs était de se limiter à gagner des droits, tant que le tsarisme n’aurait pas été renversé par une révolution bourgeoise qui instaurerait une république démocratique.
Lénine et ceux qui allaient constituer le courant bolchevik menèrent la bataille pour montrer que le « spontanéisme », comme « l’économisme », en renonçant à mener la bataille politique pour le pouvoir, se condamnaient à rester dépendant politiquement des courants réformistes.
Lénine expliquait alors que la grève devait être comprise comme « l’école de la guerre », l’apprentissage de la lutte de classe pour le pouvoir, et pas comme un moyen limité à la négociation d’un rapport de force de type syndical. Pour lui, il fallait trouver les moyens d’« unir la lutte gréviste au mouvement révolutionnaire » en faisant une large propagande socialiste dans la classe ouvrière, c’est-à-dire en faisant le lien entre les revendications « économiques » et la lutte pour les libertés politiques, contre les rapports d’exploitation, pour une transformation révolutionnaire de la société, la lutte pour construire au sein de la classe ouvrière un parti porteur de ce programme.
Cette façon de penser l’unité de la lutte sociale et de la lutte pour le pouvoir est un des acquis déterminants de l’expérience du courant bolchevik.
Au même moment, dans la IIème internationale, l’association qui regroupaient tous les partis qui se réclamaient du socialisme, ces deux questions étaient séparées avec d’un côté, un « programme minimum » pour les luttes et les élections, et d’un autre un « programme maximum » pour le socialisme, sans lien entre les deux.
Quelle révolution en Russie ?
Le prolongement de cette discussion, c’est aussi la question de la révolution.
Pour nombre de partis de la IIème internationale, dans le reste de l’Europe, la révolution était vue comme une perspective lointaine, une affirmation de principe, un positionnement moral, pour dire qu’on ne voulait plus de ce monde. Un jour viendrait où les conditions seraient mûres... mais pour eux ce n’était certainement pas le cas dans la Russie tsariste où la révolution bourgeoise n’avait pas encore eu lieu. Ce raisonnement était aussi le produit d’une adaptation du mouvement ouvrier en Allemagne et en France. Dans ces pays, la classe ouvrière avait conquis des droits, ses syndicats s’étaient peu à peu développés, ses partis avaient fait élire des maires et des députés... Sur la base de ce développement lent et puissant... c’était les conceptions réformistes qui prenaient le dessus.
Lénine et Trotsky avaient une toute autre philosophie. Ils ne voyaient pas le programme révolutionnaire comme une affirmation de principe, mais comme la compréhension et l’action au sein des processus qui travaillent la lutte de classe et conduisent vers la révolution. Des processus à travers lesquels les masses prennent conscience de la possibilité de changer leur sort, et aussi des voies et des moyens pour le faire elles-mêmes.
Nous avons montré comment la période d’avant 1905 est une période charnière qui a posé aux révolutionnaires le problème de comprendre quel développement allait connaître la lutte de classes, vers quel type de révolution, bourgeoise ou prolétarienne, pour la république ou pour le socialisme, alors même que le développement du capitalisme avait transformé en profondeur toute la société. Il ne s’agissait pas d’une discussion abstraite, mais d’une question de stratégie pour construire un parti capable de peser dans les événements au moment où la classe ouvrière avait montré ses capacités de mobilisation.
Ce sont ces débats qui étaient au cœur des congrès des militants russes et qui ont abouti à la séparation entre deux courants, les bolcheviks et les mencheviks.
Pour les militants qui constituent le courant des mencheviks la période des révolutions bourgeoises n’est pas terminée. La classe ouvrière se bat pour ses droits, mais il n’est pas possible qu’elle engage une révolution pour le socialisme. Il lui faut d’abord lutter en s’alliant avec la bourgeoisie libérale, pour imposer des droits démocratiques et sociaux au sein d’une république bourgeoise, pour se développer dans ce cadre et aller un jour vers le socialisme.
La démarche de Lénine était toute autre que celle des mencheviks. Comment la classe ouvrière qui luttait par les grèves contre l’union des patrons et de l’Etat tsariste pouvait-elle, par ailleurs, s’allier aux bourgeois contre le tsarisme ? Cela n’avait pas de sens. Il s’agissait bien pour les socialistes de formuler une perspective révolutionnaire indépendante pour le prolétariat.
Par ailleurs, comment la classe ouvrière, minoritaire dans ce pays, pouvait-elle agir pour une révolution victorieuse ? Cela paraissait impossible à Lénine qui cherchait une solution dans l’état réel de la lutte des classes. Il formula une autre hypothèse pour la révolution : une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » qui n’irait pas jusqu’au socialisme mais qui constituerait une perspective pour les deux seules forces sociales qui avaient tout intérêt au renversement du tsarisme.
Dans cette discussion, Trotsky était d’accord avec Lénine pour s’opposer au raisonnement des mencheviks. D’accord aussi pour comprendre que dans le cadre de l’impérialisme, une révolution ouvrière ne pouvait être qu’internationale, et que si elle restée isolée dans un seul pays, elle ne pouvait pas réussir.
Mais il pensait que l’hypothèse de Lénine était « irréalisable » parce que la paysannerie était trop éclatée, avec des intérêts divers, pour constituer une force sociale capable de mener une révolution jusqu’à l’instauration de son propre pouvoir, à égalité avec le prolétariat.
Trotsky a poussé jusqu’au bout l’analyse du rôle de plus en plus important qu’exercèrent les ouvriers dans les grands centres industriels de la Russie, qui, même minoritaires à l’échelle du pays, pesèrent sur la lutte des classes bien plus que toutes les autres forces qui avaient contesté le tsarisme auparavant. Il formule alors la théorie de la révolution permanente qui considère le prolétariat comme la force centrale et directrice de la révolution : « La Révolution russe, va, selon nous, créer les conditions dans lesquelles le pouvoir pourra passer aux mains du prolétariat avant que les politiciens du libéralisme bourgeois aient l’occasion de développer pleinement leur génie d’hommes d’État. [...] Le prolétariat en possession du pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme une classe émancipatrice ». Il poursuit : « en entrant dans le gouvernement, non pas en tant qu’otages, impuissants, mais comme force dirigeante, les représentants du prolétariat vont par cet acte même [...] mettre le collectivisme à l’ordre du jour ».
C’est la lutte des classes qui a donné sa réponse à ses débats.
La Guerre Russo-Japonaise, fuite en avant et facteur déclencheur
Dans la situation de blocage dans lequel le tsarisme se trouvait, incapable de permettre un développement économique de toute la société, le régime tsariste n’avait trouvé de solution que dans une fuite en avant expansionniste.
L’Empire russe compte alors plus de 80 « gouvernements » et soumet plus d’une centaine de peuples différents, dont les Russes représentent environ 45%. Tout au long du 19ème siècle, il s’étend en imposant sa domination sur les territoires de la Pologne, de la Finlande, en Géorgie, en Azerbaïdjan, en Arménie, au Kazakhstan, et bien d’autres.
Mais avec la guerre russo-japonaise, l’impérialisme russe rencontre un échec majeur. Le conflit commence en février 1904 et dure jusqu’en septembre 1905. Par bien des côtés, il annonce la 1ère guerre mondiale qui va éclater dix ans plus tard. Il s’agit là aussi d’une guerre impérialiste pour conquérir des territoires, l’Etat russe étant engagé dans une expansion à l’extrême orient pour conquérir un accès à l’océan Pacifique, comme d’ailleurs toutes les puissances européennes qui mènent bataille à la fin du 19ème siècle pour s’imposer en Asie.
La Chine affaiblie n’a pas les forces pour s’opposer à l’impérialisme européen. Le Japon modernise son armée pour faire face aux puissances européennes et conquérir des territoires. Quand l’Empire russe avance encore ses troupes pour contrôler la Mandchourie et la Corée, c’est un cran de trop pour l’Empire japonais. Il déclenche une attaque sur Port-Arthur, une ville portuaire clé pour le commerce maritime, ouvrant sur la Mer de Chine. La guerre commence. Plus de deux millions de soldats s’affrontent, avec des moyens techniques modernes du côté du Japon, une armée mal équipée et une flotte vieillissante du côté russe. Au cours de ces 18 mois de guerre, la Russie perd de nombreuses batailles. Elle est obligée d’abandonner Port-Arthur en janvier 1905, et la révolte populaire contre la guerre qui a été aussi un des facteurs de la révolution, l’obligera à négocier sa défaite, en septembre 1905, avec le Japon qui s'approprie la Corée, la région de Port-Arthur et une partie des îles Sakhaline. Les Russes doivent évacuer aussi la Mandchourie du Sud, rendue à la Chine.
Pour la première fois dans l'histoire contemporaine, une vieille puissance européenne est vaincue face à une nouvelle puissance asiatique. Surtout, le régime tsariste est profondément ébranlé, il a révélé à quel point il était parasitaire et affaibli.
Ça a été un élément clé de la crise politique à l’origine de la révolution... dont on va parler maintenant dans la deuxième partie.
François Minvielle