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"Il y a 150 ans, la  Commune de Paris"

Samedi 27 mars 2021 - 18h

Après cette première partie, une question vient à l’esprit : comment est-il possible, alors qu’on assiste aux avancées de plus en plus importantes, voire révolutionnaires, dans le domaine des connaissances scientifiques et technologiques, que puissent naitre des idées comme celles du « transhumanisme » ? La question n’est d’ailleurs pas tant de savoir si ce rêve est réaliste ou pas d’un point de vue pratique, mais bien de savoir comment peut émerger dans certains cerveaux l’idée d’y voir un avenir souhaitable pour l’humanité, comment elle peut se propager à d’autres jusqu’à devenir un « courant d’idées » partagé par plusieurs individus, avec une expression publique, des débats, etc. Autrement dit devenir ce que l’on peut appeler un courant idéologique.

Cette question dépasse la question du transhumanisme. Comment, par exemple, des milliers d’individus peuvent-il croire tuer et mourir pour défendre des « valeurs », religions, démocratie, civilisation, nation, alors qu’il est patent que les guerres dans lesquelles ils s’affrontent n’ont pour cause première que le contrôle des ressources naturelles, des routes commerciales, de l’exploitation du travail ? Comment peut-on être créationniste ou climato-septique face à des faits parfaitement établis ? D’où émerge le complotisme qui s’étale sur les réseaux sociaux ? Où trouve ses sources le relativisme qui récuse toute idée même de connaissance scientifique, prétend que toutes les opinions se valent, mettant les pires fadaises au même rang que les connaissances scientifiques les plus établies ?

Cela nous amène à nous poser la question de la nature des idéologies, de leurs rapports avec les connaissances scientifiques, le tout en lien avec l’évolution des sociétés dans lesquelles l’une et l’autre se développent. Il est impossible de prétendre y répondre autrement qu’à grandes lignes dans le cadre des limites de cette introduction. L’idée est plutôt de dégager des pistes de réflexion, en nous appuyant sur les outils méthodologiques du marxisme, le matérialisme historique.

Pour cela, nous allons diviser le développement en trois parties.

1– Dans la première, Matérialisme historique et idéologie, on tentera de définir ce que le marxisme entend par idéologie, les formes quelle revêt, comment elle s’est constituée à travers l’histoire des sociétés humaines.

2– Dans la seconde, De Copernic aux trous noirs en passant par Darwin et Marx, on développera à très grandes lignes comment, avec le développement de la bourgeoisie, son accession au pouvoir puis l’extension de son contrôle à l’ensemble de la planète, la science s’est détachée de l’idéologie pour acquérir une autonomie de plus en plus grande, mais sans pour autant s’en émanciper totalement.

3– et nous conclurons sur cette question : Progrès scientifiques et conservatisme de classe, une contradiction insurmontable ?

1– Matérialisme historique et idéologie

Marx écrivait : « Les représentations que se font les individus sont des idées soit sur leurs rapports avec la nature, soit sur leurs rapports entre eux, soit sur leur propre nature ; il est évident que, dans tous ces cas, ces représentations sont l’expression consciente – réelle ou imaginaire – de leurs rapports et de leurs activités réels, de leur production, de leur commerce, de leur comportement politique et social ».

Et il précisait : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » i

Par « être social », il faut entendre la forme que prennent les rapports qui s’établissent entre les différents individus d’une communauté humaine donnée. Ces rapports sociaux sont multiples, mais le premier en est le « rapport de production », à travers lequel les hommes s’organisent pour produire et se répartir les moyens de subsistance de la communauté. Nous considérons ce rapport comme « premier » parce que s’il n’existait pas, la société n’existerait tout simplement pas… Le « rapport de production », « la manière dont les sociétés humaines produisent et échangent leur moyens de subsistance » pour reprendre une formule d’Engelsii, est le fondement, économique, de toute société humaine.

Dire que « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être », c’est dire que les rapports sociaux qui régissent la vie d’une société humaine ne résultent pas de choix humains délibérés. Ce qui ne veut pas dire que les êtres humains ne contribuent pas à leur propre histoire. Mais ils le font de façon involontaire, d’abord par leur travail social, seule source de l’accumulation quantitative de richesses ainsi que du développement des connaissances technologiques et scientifiques, facteur essentiel de développement des sociétés. Et par la lutte des classes.

Poser que c’est « leur être social qui détermine leur conscience », c’est dire que les idées que se font les hommes de leur existence trouvent leur fondement dans les rapports sociaux qui régissent leur vie. Cette conscience devient, à l’échelle d’une société, ce que Marx appelle la « conscience sociale », l’idéologie. C’est-à-dire un ensemble de croyances, d’opinions, de théories globalement admises comme vraies par ses membres. Cette idéologie n’est pas hors-sol. Elle est le reflet déformé dans les consciences des rapports de production.

De ce fait, « L’idéologie dominante est celle de la classe dominante » écrivait Marx, et tout en elle tend à justifier la domination de classe. De nos jours un des éléments centraux de l’idéologie dominante est la conviction très largement partagée que les lois du marché et la propriété privée sont parfaitement normaux, légitimes, indépassables. La chose est certes entretenue en permanence par la propagande des médias et des « spécialistes économiques » qui s’y succèdent, mais ce ne sont pas eux qui créent l’idéologie, ils ne font que l’entretenir face à la révolte sociale qui monte. Car le fait qu’une idéologie soit dominante n’empêche bien évidemment pas qu’elle soit contestée. C’est ce que nous faisons dans notre combat politique, en essayant d’en comprendre les origines, pour pouvoir nous en émanciper.

Le fait que nous vivions dans une société de classe, rongée par de multiples clivages et contradictions, se reflète nécessairement dans cette idéologie et lui donne des formes complexes, contradictoires, parfois monstrueuses, comme on le voit actuellement.

Mais quelques grands axes se dégagent quand même derrière cette complexité.

Côté face, c’est l’individualisme, l’élitisme des « premiers de cordée », l’idée que leur place sociale vient de leur génie, de leur capacité à prendre des risques, que tout leur est dû et permis… jusqu’à imaginer, pour certains, pouvoir échapper à leur sort de mortel…

Côté pile, pour les classes exploitées, le sentiment que si on est dans le 36ème dessous, c’est parce qu’on n’est pas capable de mieux. Autrement dit la résignation, la soumission et la crainte devant un état de fait contre lequel on se croit impuissant. C’est la porte ouverte aux illusions religieuses comme aux illusions électorales. A quoi s’ajoute pour certains le sous-produit pourri de l’élitisme, le refus de se voir comme les derniers des derniers, se consoler en s’accrochant à la couleur de peau, à la « culture », à la religion, à « l’identité nationale », au genre… tous les préjugés qui sont exploités par les classes dominantes pour tenter de nous diviser, de nous associer à l’aggravation de notre propre exploitation.

Il y a bien sûr aussi la révolte, face aux inégalités sociales, au mépris social, riposte à la guerre de classe incessante menée par la bourgeoisie et ses Etats. Cette révolte est le facteur essentiel des changements sociaux. Mais nous savons bien qu’elle reste prisonnière de l’idéologie dominante, et à ce titre impuissante, tant qu’elle se borne à s’en prendre aux formes du pouvoir politique sans s’en prendre à ses véritables racines, économiques, les rapports d’exploitation, la propriété privée des moyens de production et d’échange.

L’idéologie dominante inclut bien d’autre conceptions, archaïques du point de vue des connaissances actuelles, mais bien enracinées… 

Anthropocentrisme, dualisme, idéalisme, finalisme…

Les idéologies n’ont bien évidemment pas attendu l’émergence des sociétés de classe pour se constituer. Elles se sont développées, enrichies, au fil de l’histoire de notre espèce.

Homo sapiens a pu prendre conscience très tôt de ses avantages par rapport aux autres espèces, qui lui ont permis non seulement de survivre dans une nature hostile, mais d’en tirer profit et de la transformer. C’est de là qu’émane certainement l’anthropocentrisme, la croyance que notre espèce est au dessus, en dehors de la nature. Une conviction bien enracinée et toujours bien vivace malgré tout ce qui prouve le contraire…

Ces avantages sont cependant bien réels. Ils émanent de l’évolution des espèces qui a fait émerger chez Homo sapiens quelques caractères physiques particuliers (taille du cerveau, forme du palais permettant le langage articulé, pouces opposables qui font de nos mains des outils universels inégalés, station debout…) mais aussi des caractères liés au comportement : capacité à communiquer, à coopérer, à éprouver de l’empathie, à s’attacher aux autres, qui existent dans d’autres espèces, mais à des degrés moindres. Capacité également à élaborer des projets, imaginer des solutions, les confronter à l’expérience, apprendre, mémoriser des connaissances tirées de la pratique, les transmettre…

Homo sapiens s’attache aux autres, éprouve de la douleur à la perte d’un proche, son cerveau en garde la mémoire, la vie des autres semble ainsi se prolonger après leur mort… De là certainement l’idée que la mort est le résultat de la séparation d’un corps matériel, qui pourrit, et d’un esprit qui continue à exister, autour de nous, peut-être éternellement… C’est là que l’on peut voir les origines matérielles du dualisme idéaliste, l’idée de la séparation de l’âme et du corps, de l’esprit et de la matière, ainsi que celle de la suprématie du premier sur la seconde.

Quant à la force d’imagination d’Homo sapiens, elle ne se cantonnait certainement pas aux questions liées à la production de la vie matérielle, à concevoir de nouveaux outils et de nouvelles stratégies de chasse. Elle servait aussi, comme aujourd’hui, à tenter d’apporter des réponses à des questions liées à la compréhension des phénomènes naturels pour mieux s’en protéger ou les exploiter, tout comme à des questions dites « philosophiques ».

Homo sapiens ne pouvait construire ses réponses qu’en extrapolant à un niveau global, universel, ce qu’il vivait sans sa communauté. Et c’est donc à sa propre image de « faiseur de projets » qu’il a imaginé des divinités toutes puissantes, super faiseurs de projets, créateurs de toutes choses. Toute notre existence, le cadre dans lequel elle se déroule, résulteraient ainsi d’un « plan » émis par un « esprit », déterminé par sa volonté, répondant à ses objectifs, à ses fins… Tels sont certainement les fondements du finalisme religieux, qui peut aussi, comme on le verra, prendre d’autres formes, remplaçant par exemple « Dieu » par une « Nature » qui se voit de ce fait attribuer une volonté surnaturelle… 

La suite s’enchaîne selon une même logique : Dieu nous ressemble, mais en réalité, c’est nous qui lui ressemblons, puisqu’il nous a créés… à son image, plus forts que les autres animaux, au-dessus de la nature… Et comment nous, les hommes, savons cela ? Et bien parce que les esprits, les divinités, Dieu nous l’ont « révélé », par exemple par le biais d’un prophète, Moïse… Cette « révélation » imaginaire prend la force d’une « vérité » devant laquelle chacun ne peut que s’incliner.

C’est ainsi que l’on peut comprendre, en s’appuyant sur les traces et repères archéologiques et historiques laissées par de multiples civilisations passées, comment se sont construits et entrelacés, dans la conscience collective, les ingrédients des idéologies dominantes. Ces idées, émanant de tous les domaines de la vie, ont fini par constituer des « systèmes philosophiques » (dont les philosophes de la Grèce antique sont parmi les précurseurs), cadres théoriques généraux au sein lesquels cohabitent de pures constructions idéologiques, fruit de la seule imagination mais aussi des connaissances objectives acquises par l’expérience à travers le travail.

 

Les idéologies, image et justification des rapports sociaux

Ces systèmes idéologiques sont le reflet et la justification des rapports sociaux qui régissent les sociétés dont ils émanent. Avec l’apparition des sociétés de classe, ils s’incarnent dans des institutions religieuses confortablement installées au sommet des rapports d’exploitation aux côtés des forces militaires de coercition. Leur fonction est de formaliser cette idéologie, de l’entretenir dans le cerveau des opprimés malgré la révolte que suscitent les rapports d’exploitation, de condamner au Ciel et sur Terre ceux qui la contestent. Car à la base de la contestation de l’idéologie, il y a la contestation du mode de production, de l’oppression de classe. Il y a la révolution en germe…

Dans les sociétés de classe, ce conflit permanent entre les classes sociales pour le partage du surproduit social se double d’un autre conflit, tout aussi permanent, entre les progrès réalisés dans le domaine des connaissances objectives et l’idéologie. Pendant des siècles, l’idéologie a dominé totalement, maniant contre les hérétiques, lorsque cela lui paraissait nécessaire, aussi bien la crainte du courroux divin futur que celle, bien réelle et immédiate, de la torture et de la mort. Cela condamnait les connaissances objectives à rester sous la domination de l’idéologie religieuse, à plier la réalité observée et tangible à la « vérité révélée », alors que les écarts entre les deux ne cessaient de se creuser.

Jusqu’à ce que, sous la poussée du développement économique, la gangue de l’idéologie ne finisse par se fendre…

2– De Copernic aux trous noirs en passant par Darwin et Marx…

En 1938, Einstein écrivaitiii « Les tentatives de lire le grand roman à mystères [de la physique] sont aussi vieilles que la pensée humaine elle-même. C’est cependant depuis un peu plus de trois cents ans que les savants ont commencé à comprendre le langage du roman. Depuis ce temps, qui est l’âge de Galilée et Newton, la lecture a fait des progrès rapides. Des techniques d’investigation, des méthodes systématiques pour trouver des fils conducteurs se sont développées. Quelques-unes des énigmes de la nature ont été résolues, bien que beaucoup de solutions se soient trouvées, à la lumière des recherches ultérieures, être provisoires et superficielles »…

Einstein pose ainsi Galilée et Newton comme les pères du développement de la science moderne, le début de son émancipation des interprétations purement idéologiques. Mais pourquoi Galilée et Newton, pourquoi à ce moment là ? Pour tenter d’y répondre, nous allons démarrer un siècle plutôt, avec Copernic (1473-1543), moine et astronome, qui avait 19 ans lorsque Christophe Colomb débarquait en Amérique. A ce moment-là, l’Eglise catholique, caution idéologique du féodalisme, faisait régner par la terreur la « vérité divine » dont elle se prétendait détentrice. Dont en particulier un modèle astronomique repris d’un savant grec qui vivait au 2ème siècle de notre ère, Ptolémée, parce que, conformément aux Ecritures, il plaçait la Terre au centre de l’Univers… Toute contestation de cette « vérité » pouvait conduire directement le mécréant à la torture ou au bûcher. 

Copernic trouvait ce modèle trop compliqué, et jugeait que tout devenait plus simple si on plaçait le Soleil au centre… Mais comme il connaissait son monde, il ne publia ses thèses sur l’héliocentrisme que l’année de sa mort. Il avait raison, l’Eglise s’empressa de condamner cette thèse comme hérétique.

Ce qui n’empêcha pas l’idée de poursuivre son chemin, jusqu’à en particulier Galilée (1564-1642). Celui-ci, nanti d’une lunette sommaire découvrit que la Lune était pleine de cratères, que Jupiter avait une tâche et quatre satellites qui lui tournaient autour… C’était remettre en cause l’image qu’imposait l’Eglise d’un univers séparé en deux : la Terre, lieu de toutes les imperfections, et le Ciel, où tout était perfection, donc où les planètes ne pouvaient être que des sphères parfaites…

Mais chacun fut contraint, en regardant dans la lunette de Galilée, de s’arranger avec la réalité. L’Eglise lui fit quand même un procès parce qu’il enseignait l’héliocentrisme de Copernic à ses disciples. Mais il échappa à la condamnation en admettant que l’héliocentrisme n’était qu’une vision de l’esprit parmi d’autres. Cette « relaxe » montre qu’un siècle après Copernic l’Eglise n’avait plus la force de s’opposer à l’avancée des sciences. Galilée en fondait alors les méthodes, basées sur la construction d’hypothèses issues d’observations et du raisonnement, et d'expériences permettant de les valider ou pas. Il posait les fondements des premières théories de la physique appliquée aux déplacements des solides.

C’est en appliquant ces méthodes, en les poussant plus loin sur la base des connaissances acquises, que Newton, né l’année de la mort de Galilée, développait, parmi bien d’autres travaux comme l’optique, sa théorie de la gravitation universelle utilisée encore de nos jours dans la résolution de l’essentiel des problèmes de mécanique terrestre. Newton était croyant, mais ses travaux ne lui créaient pas d’états d’âme particuliers. L’idéologie religieuse avait appris à s’accommoder du « mouvement »… tant que l’on pouvait encore trouver un endroit où pouvait s’introduire le doigt de Dieu, créateur de toute chose.

« Bien creusé, vieille taupe… »

La religion avait été contrainte de reculer parce qu’aucune pression idéologique, aucune répression aussi barbare soit elle n’est capable de s’opposer au travail de sape qui se produit de façon continue dans la structure économique de la société du fait du progrès des connaissances technologiques et scientifiques, c’est-à-dire du travail social. La société féodale était minée par ce mal, qui ronge toutes les sociétés et qui était porté par une classe sociale qui s’était développée en son sein, la bourgeoisie. Celle-ci s’appuyait sur ces innovations technologiques et scientifiques et les encourageait pour renforcer sa propre puissance économique. Le développement des sciences, la répression barbare à laquelle leurs acteurs s’exposaient de la part de l’Eglise, étaient des manifestations des conflits de classe qui s’y développaient et qui conduisirent à la Renaissance, à la Réforme protestante, aux révolutions anglaises du 17ème siècle, à la Révolution française de 1789…

Du créationnisme au matérialisme évolutionniste

Au moment de la Révolution française débutait en Angleterre la 1ère révolution industrielle, et avec ces deux révolutions commençait une ère d’expansion du capitalisme industriel et financier qui, en quelques deux siècles, a transformé radicalement l’organisation du monde. Les sciences, débarrassées du carcan des idéologies religieuses, pouvaient désormais se développer d’une façon bien plus autonome, jusqu’à apporter leurs propres réponses à la quasi-totalité des questions auxquelles les religions prétendaient détenir la « vérité ». à commencer par « les sciences de la vie »…

Classer, identifier les espèces animales et végétales est une préoccupation que partageaient déjà les philosophes de la Grèce antique. Un saut de deux millénaires nous amène en 1735 où Linné (1707-1778), un naturaliste suédois, publiait son « Système de la nature », dans lequel il avait classé et nommé quelques 6 000  plantes et 4 400 animaux ! Linné était créationniste et son système ne se voulait rien d’autre qu’un catalogue organisé des « merveilles de la création divine ».

Mais moins de dix ans plus tard, Buffon (1708-1788) commençait en France, avec plusieurs collaborateurs, la publication d’une encyclopédie en 36 volumes intitulée « Histoire naturelle ». Parler d’histoire pour la nature, c’est mettre en cause la thèse d’une création immuable, c’est parler de transformisme… Il doit venir s’en expliquer devant les pontes de la Sorbonne, alors bien évidemment sous la coupe de l’Eglise, devant qui il doit jurer de sa foi…

C’était en 1781… Huit ans plus tard, la Révolution française éclatait, emportant avec elle l’Eglise catholique et ses dernières capacités à s’opposer aux avancées scientifiques. Dans le domaine des sciences de la vie, la porte était désormais ouverte, entre autres, aux théories évolutionnistes développées par Lamarck (1744-1829) et Darwin (1809-1882).

Ce dernier publie en 1859  L’Origine des espèces par la sélection naturelle, dont le principe est le suivant : au cours du processus de reproduction, des différences minimes apparaissent au sein d’une même espèce, générant des aptitudes différentes, qui peuvent donner, dans des circonstances particulières, l’avantage à certains dans la lutte pour la vie. Les plus aptes survivent et se reproduisent, transmettant à leur descendance les caractères qui leur ont donné l’avantage… tandis que de nouvelles petites différences apparaissent… Dans ce processus permanent, il arrive que le niveau des modifications fasse émerger une nouvelle espèce…

Avec ce matérialisme évolutionniste, un coup fatal était porté au créationnisme et au finalisme : la nature n’a besoin ni d’un dieu créateur de toute chose, ni d’un plan préétabli pour évoluer. L’évolution résulte simplement de la nécessité, pour chaque être vivant, de s’adapter pour vivre, pour assurer la « production de son existence » selon une formule de Marx.

Un pas important était aussi franchi par rapport au matérialisme dit mécaniste qui s’était développé au cours du siècle des Lumières, principalement en France. Ce matérialisme récusait l’existence d’un dieu créateur et voyait dans les êtres vivants des mécanismes dont il suffisait, pour en comprendre le fonctionnement, de les « démonter », d’en faire l’analyse. Mais ces thèses offraient aux idéalistes la possibilité de défendre le créationnisme : vous dites que nous sommes faits comme des horloges, mais il fallait bien un grand horloger pour les fabriquer… Et elles ne posaient pas la question des origines de ces « horloges », alors que Darwin les voit comme résultant de la sélection naturelle.

Lorsque Darwin établit sa théorie, il n’existe encore aucune science sur l’hérédité. Il généralise à la vie sauvage les méthodes de sélection pratiquées depuis des millénaires par les agriculteurs pour les animaux domestiques et les plantes cultivées. Depuis, les recherches scientifiques ont permis d’étayer ses thèses par plusieurs méthodes. Elles se concrétisent en particulier dans l’établissement d’arbres phylogénétiques qui mettent en évidence les relations de filiation entre les diverses espèces vivantes, remontant des centaines de milliers d’années en arrière jusqu’au dernier être vivant monocellulaire LUCA, (Last Universal Commun Ancestor - dernier ancêtre commun universel), à partir duquel aurait commencé l’évolution par sélection naturelle.

L’émergence de l’écologie

A la même période, Haeckel, un biologiste darwiniste, publie en 1866 Morphologie générale des organismes dans lequel apparaît pour la première fois le terme « écologie », qu’il définit comme la « science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence ». Comme le dit la définition, il s’agissait de définir les relations qu’établissent les divers organismes vivants avec leur environnement, et donc aussi entre eux, c’est-à-dire le terrain sur lequel se déroule la lutte pour l’existence, l’évolution… Depuis, la science écologique s’est largement développée. L’écologie fait aussi la une de l’actualité, du fait des perturbations profondes créées dans les écosystèmes par le développement anarchique du capitalisme. Pour un développement de ce point, voir par exemple l’article Le capitalisme, responsable de la catastrophe climatique annoncée et principal obstacle pour y faire faceiv de Bruno Bajou.

La riposte de l’idéologie dominante, le darwinisme social…

Les théories de Darwin ont bien évidemment suscité une levée de boucliers parmi les créationnistes. Et ça n’est pas terminé… Mais pour l’essentiel, la bourgeoisie allait non seulement s’en accommoder, mais en tirer une justification de sa propre domination, s’en servir pour légitimer l’impérialisme qui commençait à se développer, son droit à soumettre les prétendues « races inférieures »… Spencer, un sociologue qui se réclamait du darwinisme, utilise la théorie de la sélection naturelle comme justification « scientifique » des inégalités sociales et des rapports de domination : il est normal que les plus forts écrasent les plus faibles, puisque c’est une loi de la nature… Galton défend l’eugénisme, application à l’espèce humaine du principe de la sélection artificielle utilisée dans l’agriculture pour ne conserver que les meilleurs… Hæckel, l’inventeur de l’écologie, était lui-même un défenseur des thèses du darwinisme social.

Ce « darwinisme social » s’accompagne d’une approche finaliste et anthropocentrique : les mécanismes de l’évolution décrits par Darwin ne seraient que le moyen choisi par « la Nature » pour faire évoluer les espèces vers l’Homme, considéré comme l’objectif final… Ce qui revient à attribuer à la dite « Nature » la capacité d’établir un plan, d’avoir un projet…

Mais Darwin n’y est pour rien. Dans un livre paru en 1871, La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, il développe une thèse qui va à l’encontre du « darwinisme social » : au cours de l’évolution, la sélection naturelle fait apparaître, en plus des caractères physiques, des caractères portant sur le comportement social qui ont atteint, pour notre espèce, un niveau tel qu’ils lui ont permis de s’émanciper des lois de la sélection naturelle pour les remplacer, petit à petit, par des règles sociales. Cette thèse était passée pratiquement inaperçue à l’époque, y compris par Marx et Engels qui avaient trouvé dans L’origine des espèces la confirmation de leurs propres développements matérialistes, mais semblent avoir pensé que Darwin était lui-même adepte du darwinisme social. Un chercheur français, Patrick Tort, militant du matérialisme évolutionniste, spécialiste de Darwin dont il s’est fait le défenseur, résume ainsi la thèse anthropologique de Darwin : « La sélection naturelle, principe directeur de l’évolution impliquant l’élimination des moins aptes dans la lutte pour l’existence, sélectionne dans l’humanité une forme de vie sociale dont la marche vers la « civilisation » tend à exclure de plus en plus, à travers le jeu lié de la morale et des institutions, les comportements éliminatoires. En termes simplifiés, la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s’oppose à la sélection naturelle ».v

Le matérialisme historique, la révolution en permanence

Cette « marche vers la civilisation » est globalement observable à l’échelle des quelques 300 000 ans qui nous séparent de nos premiers ancêtres. Mais elle n’a rien d’un long fleuve tranquille, elle est jalonnée de guerres entre les peuples, de révolutions et de leur répression, voire nous menace aujourd’hui d’élimination totale... Et c’est en fait à la tâche d’élaborer une explication scientifique à cette « marche vers la civilisation » particulièrement chaotique et à lui trouver une issue que Marx et Engels, contemporains de Darwin et révolutionnaires, s’étaient attelés dès leur jeunesse. Leur réponse est dans le matérialisme dialectique ou historique, qui applique aux évolutions des sociétés humaines les mêmes méthodes matérialistes et évolutionnistes que celles que Darwin applique aux êtres vivants.

On a vu comment les progrès des sciences et des techniques ont contribué, en lien avec la lutte des classes, au renversement du vieil ordre social féodal, dégageant du même coup le terrain à de nouveaux progrès, cette fois dans une société basée sur l’exploitation salariale, dominée par la bourgeoisie. Mais lorsque Marx et Engels commencent leurs travaux, cette société est déjà elle aussi traversée par des affrontements de classe : révolution en France en 1830, révolution de nouveau en France et Printemps des peuples dans une bonne partie de l’Europe en 1948, Commune de Paris en 1871, crises économiques à répétition… Pour les deux hommes, le monde est entré dans une époque de « révolution en permanence » dont il ne sortira que par l’abolition du salariat et de la propriété privée, l’établissement à l’échelle internationale d’une société des « producteurs associés ».

Cette « révolution en permanence » ne concerne pas seulement le domaine politique. Plus exactement, ces bouleversements politiques trouvent leurs fondements dans les bouleversements des forces productives, elles-mêmes sièges de véritables révolutions technologiques et scientifiques qui vont désormais se poursuivre de façon exponentielle.

L’ère des révolutions technologiques et scientifiques

Les révolutions sociale et industrielle de la bourgeoisie ont en effet bouleversé les façons de produire, entraîné une accélération considérable des progrès technologiques et de la recherche scientifique dont les disciplines se sont démultipliées : chimie, électricité, biologie, archéologie, médecine, etc.

Le développement des technologies a donné à la recherche scientifique des moyens de plus en plus efficaces. Réciproquement, les progrès scientifiques ont permis d’améliorer les procédés de production, de créer de nouveaux matériaux, de nouvelles sources d’énergie, en particulier avec la deuxième révolution industrielle de la fin du 19ème siècle basée sur le développement de l’énergie électrique et celui des moteurs thermiques, diesel et essence…

De développer également les moyens de communication. La découverte au cours de la deuxième moitié du 19ème siècle des ondes électromagnétiques est à la base des systèmes de communication moderne, de la bonne vieille radio hertzienne à la wifi et à la 4G, bientôt 5G…

Bousculant et complétant les fondements de la physique établis par Galilée et Newton, basés essentiellement sur le comportement de la matière prise comme un tout, les travaux sur les énergies et leur transformation, ainsi que la théorie des ondes électromagnétiques ouvraient la voie à de nouvelle avancées fondamentales dans le domaine de la physique. Elles commencèrent au passage du 19ème au 20ème siècle et se poursuivent encore aujourd’hui. Avec la découverte de la radioactivité, dont une des actrices les plus connues est Marie Curie, c’était la découverte que la matière est bien plus complexe que ce que l’on imaginait, source de radiations, capable de se transformer en énergie… D’autres chercheurs, comme Niels Bohr, commencèrent à développer la physique quantique, afin de pouvoir expliquer les phénomènes qui se passent au niveau des atomes et pour lesquels la mécanique de Newton est impuissante. Einstein, avec ses théories de la relativité, établit la relation entre masse et énergie (E=mc²) et remit en cause des notions que l’on croyait inébranlables : le temps ne s’écoule pas toujours de la même façon et peut même se figer ; l’espace se courbe sous l’effet de la masse…

De nombreux chercheurs collaborèrent à l’établissement de ces théories, complexes à comprendre et même à simplement admettre, bousculant la science physique, l’obligeant à se repenservi. Elles sont à la base du développement d’une multitude de technologies nouvelles, dont le nucléaire, l’électronique, etc.

Le big-bang

Elles aboutirent, à l’issue d’un demi-siècle d’efforts et de controverses théoriques à la théorie du big-bang dont on peut dire qu’elle fait aujourd’hui consensus dans le monde des physiciensvii.  Cette théorie est basée sur l’observation que l’Univers est en expansion. Jusque-là, on pensait que l’Univers lointain était composé d’étoiles fixes dans l’univers, c’est-à-dire dont la distance relative ne changeait pas. Mais les progrès dans les moyens d’observation ont permis de constater que l’on se trompait : la distance entre deux étoiles distantes augmente, l’univers est en expansion.

Cette expansion résulterait de « l’explosion » (le big bang) d’une « boule » d’énergie dans laquelle était concentrée toute la matière de l’univers. « Boule » est une facilité de langage, l’énergie n’a pas de forme, de dimension géométrique… Dire que toute la matière de l’univers est concentrée en énergie c’est donc dire que l’univers n’a aucune dimension, que l’espace n’existe pas, pas plus que le temps. Avec cette « explosion » commençait donc l’écoulement du temps, le déploiement de l’espace et les diverses phases de transformation qui conduisent de l’énergie initiale aux formes que revêt la matière telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Tout comme la théorie de Darwin définissait une origine à l’existence des espèces sur un terrain matérialiste, celle du big-bang propose une « origine » pour l’Univers dans son ensemble, matière, espace et temps... La question de savoir ce que l’on peut entendre par « origine » (y avait-il « quelque chose » « avant » le big bang ? Et si oui quoi ?…) est loin d’être résolue... Les recherches ont cependant permis de remonter dans le temps jusqu’à un instant qui se situe 10-43 seconde après le big bang (10-3 seconde = 1 /1000 secondes – 1 suivi de 3 zéros au dénominateur, 10-43 seconde, c’est donc 1 divisé par 1 suivi par 43 zéros…). Le scénario qui a été établi intègre l’apparition de la vie, puis l’évolution darwinienne tout comme l’histoire des civilisations. Cette origine temporelle a été calculée, elle se serait produite il y 13,7 milliards d’années…

Ainsi, les progrès scientifiques qui ont accompagné le développement du capitalisme industriel ont abouti à un schéma cohérent, global, un cadre général qui structure la coopération des diverses disciplines scientifiques. Il reste bien sûr une multitude de questions non résolues à l’étude desquelles collaborent d’innombrables équipes interdisciplinaires de chercheurs, par delà les frontières, tandis que d’autres questions émergent au fil des découvertes, pouvant aller, pourquoi pas, jusqu’à la remise en cause de la théorie du big-bang elle-même, tout comme les travaux des savants du 20ème siècle ont remis en cause la mécanique de Newton. Sans compter que pendant les travaux de recherche, l’évolution continue, ouvrant de nouveaux terrains à cette recherche.

Mais ce qui semble paradoxal, c’est qu’alors que cette cohérence scientifique atteint un niveau sans précédent, les conceptions les plus irrationnelles semblent fleurir de tout côtés. C’est que toutes ces avancées dans le domaine des connaissances objectives, la cohérence globale qu’elles manifestent, n’empêchent pas l’opposition entre progrès des connaissances objectives et idéologie dominante de continuer à se manifester.

3– Progrès des connaissances scientifiques et conservatisme de classe,
une contradiction insurmontable ?

Cette contradiction, que l’on a vu à l’œuvre du temps de Copernic et de Galilée, a pris dans la société capitaliste une dimension supplémentaire. D’une part chaque capitaliste, confronté à la concurrence, est sans cesse contraint d’augmenter la productivité du travail, de développer de nouveaux produits, d’innover. Et pour cela, de favoriser les progrès technologiques et scientifiques, l’un n’allant pas sans l’autre. D’autre part, cette nécessité de favoriser les progrès scientifiques et techniques est contradictoire avec le conservatisme inhérent aux idéologies dominantes, auquel le mode de production capitaliste n’échappe pas.

Comme l’avons discuté à de nombreuses reprises dans les réunions précédentes, les progrès considérables dans le domaine technologique (eux-mêmes inséparables des progrès scientifiques) se transforment en leur contraire du fait même qu’ils se produisent dans une société soumise aux intérêts privés d’une minorité. Tout ce qui pourrait permettre de diminuer le temps de travail, de supprimer les travaux pénibles, etc., se transforme en chômage et précarité pour les uns, en surexploitation pour les autres, tandis que la société semble entraînée dans une fuite en avant irrésistible vers diverses catastrophes, économiques, sociales, militaires, financières, environnementales…

Tout cela ne peut que se refléter dans le domaine des idées, exacerber la contradiction entre les dérives idéologiques les plus folles et un socle scientifique de plus en plus solide et cohérent. C’est une des formes que prend la contradiction entre le développement des forces productives et la propriété privée des moyens de production et d’échange dans la société capitaliste d’aujourd’hui.

On le voit de façon exacerbée avec les GAFA, la recherche et le développement sont plus que jamais sous le contrôle du financement des grandes entreprises capitalistes. Ils sont de ce fait au premier rang de la course permanente à la productivité, au développement de nouveaux produits, au premier rang du développement d’engins de mort de plus en plus sophistiqués, source des immenses gaspillages, destructions, guerres, crises climatiques qui alimentent les craintes face aux menaces qui pèsent sur notre vie, voire l’existence de notre propre espèce.

Ces craintes contribuent à renforcer l’idéologie dominante. De sommets pour le climat avortés en comités d’éthique bidons, l’idée émerge que le monde serait soumis, en plus des lois prétendument inexorables de l’économie, aux conséquences tout aussi catastrophiques qu'inévitables de progrès scientifiques et technologiques devenus totalement incontrôlables… Cela revient à désigner comme responsable une prétendue « science sans conscience » et à masquer ainsi les véritables causes de la fuite en avant vers la catastrophe : l’exploitation capitaliste, une économie soumise à la seule règle du profit maximum, d’une concurrence exacerbée dans une économie financière mondialisée au bord de la faillite.

Les formes aberrantes multiples que prend l’idéologie dominante aujourd’hui, tout en gardant ses fondements essentiels, bien ancrés dans les rapports de classe, sont à l’image de cette société, de ses conflits militaires, de ses affrontements sociaux, de cette marche aveugle vers la catastrophe.

Elles sont l’expression de la confusion, voire du désarroi de bien des esprits, désarmés face à un fonctionnement que personne n’est en mesure de maîtriser. L’expression de l’urgence qu'il y a à s’attaquer aux racines du problème, le pouvoir de la bourgeoisie, de le remplacer par celui des « producteurs associés », et cela, à l’échelle internationale.

C’est nécessaire et c’est également possible, comme le prouvent le degré atteint par la division internationale du travail, la socialisation des productions, les progrès des connaissances technologiques et scientifiques. Les conditions matérielles sont mûres pour que puisse s’instaurer, sur les ruines du capitalisme financier mondialisé une société débarrassée des rapports d’exploitation. 

L’idéologie qui émanera d’une telle société sera à l’image des rapports de production qui s’y établiront, dont l’objectif premier sera de satisfaire les besoins de chacun tout en évitant de détruire les équilibres écologiques, condition indispensable à la survie de notre espèce. Dans cette tâche sociale consciente, le niveau de connaissances atteint dans le domaine scientifique et technologique, enfin débarrassé du carcan des idéologies de classe, pourra désormais donner sa véritable mesure, au service de toutes et tous. 


i Marx, Préface à la Critique de l’économie politique

ii Engels, Socialisme utopique, socialisme scientifique

iii Einstein et Enfeld, L’évolution des idées en physique

iv http://npa-dr.org/index.php/9-article-lettre/222-le-capitalisme-responsable-de-la-catastrophe-climatique-annoncee-et-principal-obstacle-pour-y-faire-face

v Patrick Tort, Darwin et le darwinisme.

vi Manuel Klein, Il était sept fois la révolution

vii Luminet, L’invention du big-bang

1.    Des concepts à la révolution numérique des modes de vies

L'idée de faire faire à des machines des activités généralement réservées aux humains n'est pas nouvelle. On peut faire remonter à très loin l'origine de ces questionnements. Sans remonter trop loin dans le temps, on peut citer un philosophe comme Descartes, qui lui va se poser la question du « raisonnement automatique ». Selon lui, les mathématiques, une sorte de langue extrêmement formalisée, pouvaient permettre à une machine de faire des « déductions automatiques à partir d'un raisonnement ».

Cette réflexion sur la possibilité de modéliser le raisonnement humain sous entend dans le fond que le cerveau humain n'a pas de mystère divin insondable mais plutôt une complexité qu'aujourd'hui encore on a du mal à appréhender.

Avec le développement des techniques, apparaît la possibilité de reproduire non pas le raisonnement mais des gestes du corps humain. Le 18e siècle verra la pratique des automates, plus ou moins élaborés, dont certains sont capables d’aller jusqu’à reproduire la digestion du canard par exemple. Plus tard « l'automatisation » gagnera les manufactures puis les usines.

canard

Au 19e siècle, Babbage (1791-1871) est un mathématicien qui va conceptualiser précisément une « machine analytique » programmable qui parviendrait à faire des additions et soustraction, mais qui pourraient même être programmable pour déduire des raisonnements de logique formelle. L'idée de Descartes devient concrète. Babbage ne réalisera pas cette machine de son vivant mais ses descendants reprendront ses plans pour faire fonctionner une telle machine.

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De la même manière, Turing (1912), mathématicien célèbre pour avoir aidé, pendant la 2ème Guerre mondiale, les Alliés à décoder les cryptages allemands, va conceptualiser, avant sa réalisation technique, l'ordinateur. Selon lui, cela s'organiserait autour d'un « ruban » de données où des têtes de lectures viendraient chercher et lire selon la commande des données recherchées et un processeur calculerait et effectuerait les opérations demandées. C’est effectivement autour de ce système que fonctionnent les ordinateurs encore aujourd'hui. De la même manière Von Neumann va préfigurer la structure logique des ordinateurs, en interprétant le fonctionnement d'un cerveau humain.

von neumann

C'est en 1956 dans un atelier d'une université britannique qu'est pour la première fois posé le terme « intelligence artificielle » afin de répondre à des problématiques nouvelles : est-ce qu'une machine peut être véritablement intelligente et donc apprendre et pas simplement reproduire automatiquement un mouvement ?

Comme nous l'avons cité avec Turing ou Von Neumann, la technologie, avec l'ordinateur et le réseau Internet, tente de reproduire le schéma de « l'intelligence humaine », qui peut être entendu, parmi les multiples définition comme « la capacité d'agir de façon adaptée face à une situation donnée ». On y reviendra dans le questionnement sur l'IA mais cette capacité, que ce soit chez l'homme ou la machine, se base notamment sur la capacité à mobiliser des connaissances, et donc avoir un stock de connaissances, de données, pour réagir à une situation ou à une commande, en tenant compte des expériences précédentes. Après le questionnement de Descartes sur la possibilité de « systématiser le raisonnement », l'automatisation qui systématise un mouvement, l’IA postule donc de « systématiser le comportement ».

Ces questionnements vont se développer dans le contexte d'un bouleversement de l'accès aux nouvelles technologies qui va révolutionner les modes de vie. Dans les années 1990 à 2000, dans le monde occidental dans un premier temps, puis dans l'ensemble de la population mondiale, les ménages vont s'équiper rapidement en Technologies de l'Information et de la communication. Par exemple en 2004, 45 % de ménages français ont un ordinateur, en 2014 80 %.

Succédant à ARPANET, technologie militaire permettant la mise en réseau d'ordinateurs qui a commencé à être développée à la fin des années 70, Internet va exploser dans le monde entier à partir du milieu des années 90. Les connaissances, les productions médiatiques sont inexorablement partagées. Aucune loi ne semble pouvoir arrêter la soif mondiale de partage d'information : d'un article scientifique anglais sur un champignon à la dernière chanson d'un groupe kirghize tout semble accessible sur le net, le World Wide Web va en quelques années révolutionner notre accès à la connaissance, à la culture, à la possibilité de communiquer en temps réel avec le monde entier.

Parallèlement, inventé en 1973 par Motorola, le téléphone portable va véritablement être commercialisé à la fin des années 80 et début des années 90. En 2002 le nombre de lignes mobiles en France dépasse le nombre de lignes fixes.

En 2007 Apple commercialise l’iPhone, premier téléphone-ordinateur. En 2016, 77 % des français ont un smartphone, accès quasi permanent à la connaissance infini du monde par Internet, aux appels, au GPS…

En 2005, 15 % de la population mondiale utilisait Internet, en 2018 55 %, soit plus de 4 milliards de personnes.

Le téléphone portable n'a pas attendu poliment l'installation de lignes filaires dans le monde pour se développer. 7,7 milliards d'abonnements sont souscrits dans le monde, soit plus que la population humaine. Bien sûr, plusieurs personnes peuvent avoir plusieurs abonnements et il y a des disparités réelles, comme en Afrique où le taux de pénétration n’est que de 68 %, mais on peut dire que la couverture téléphonique mobile est quasi-totale.

Mobile Africa

2.    Les robots sont ils en train de nous remplacer au travail ?

Dans la machine de production capitaliste, ces nouvelles technologies vont aussi pénétrer. Dans la continuité de l'automatisation dans l'industrie, les robots industriels connaissent une progression importante, 121 000 étaient vendus dans le monde en 2009 alors que ce chiffre est passé à 381 000 en 2018 et 484 000 en 2019, soit une augmentation de 27 % en un an. Au premier rang des pays robotisés, la Corée du Sud avec 710 robots pour 10 000 salariés. La France, 18e, en compte 139 pour 10 000 employés.

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Si les robots sont presque courants dans l'industrie, ils se développent peu à peu dans les services. En tout cas c'est la perspective des industriels du secteur. Le Japon par exemple, confronté à un vieillissement de la population et un manque de soignants (370 000 soignants manquants) a comme ambition d'utiliser massivement des robots d’accompagnement qui pourraient aller jusqu'à soulever les patients pour la toilette, faire des courses, etc.

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Des soignants, dont une part essentiel du métier est le dialogue, remplacés par des robots ? En 2013, une étude d’un laboratoire de l’université d’Oxford, menée par Frey et Osbourne, semblait donner raison à cette possibilité. Selon elle, 47 % des emplois seraient remplacés d'ici quelques dizaines d'années par des robots ou des intelligences artificielles. Mais quelques années plus tard une étude de l'OCDE arrivait à une conclusion moins pessimiste, seuls 9 % des emplois seraient réellement menacés par un remplacement.

En fait cette bataille d’études réfracte un débat entre d'un côté les « technologues » de la nouvelle génération et de l'autre les économistes libéraux. En effet, pas tout à fait neutres, les deux chercheurs d’Oxford travaillent pour Future for Humanity Institute, un laboratoire dirigé par Nick Bostrom, chercheur connu pour ses positions transhumanistes. Quant à l'OCDE, pas besoin de longuement la présenter pour dire qu'elle est une institution libérale.

Pour résumer la position des « technologues », on peut dire que tout un pan des acteurs des nouvelles technologies, jusqu'aux grands patrons, est convaincu que la technologie se développe de manière inexorable, incontrôlable. Ce développement contre lequel on ne peut rien va entraîner mécaniquement des suppressions massives d’emplois et un « chômage technologique massif ». Philanthropes, leur seule solution serait le revenu universel, pour que ces millions de « travailleurs inadaptés » aient encore accès à quelques biens de consommation.

De l’autre côté, les économistes libéraux se basent sur la foi dans la théorie de l'économiste Schumpeter de la destruction créatrice. Une innovation technologique produit d'abord une destruction d'emplois, puis un regain d’emploi dans un nouveau secteur. Les emplois devraient donc muter dans des emplois à haute valeur technologique. D'ailleurs, la Corée du Sud, avec un taux de chômage très faible (et, comme on l'a cité, un fort taux de « robotisation » dans la production), serait un exemple de cela. Si cela ne se fait pas naturellement, il faudra que les gouvernements « adaptent » la main d'œuvre avec une profonde remise en question des dispositifs de formation pour une main d'œuvre qui doit se former « tout au long de sa vie » aux NTIC notamment.

Les deux courants semblent raisonner dans l'abstrait en n'analysant pas les rapports économiques et sociaux réels, les rapports de classe. D'ailleurs tous sont bien en peine pour expliquer ce qu'on nomme « le paradoxe de Solow » du nom de cet économiste qui a dit « on voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques sur la productivité » dans les années 90.

En effet il est admis en économie que le facteur décisif de la productivité est le progrès technique. Car si on enlève à la productivité globale le facteur humain et le facteur capital ce qui reste et fait la différence est le progrès technique. Qui dit progrès technique devrait dire augmentation de la productivité, donc des gains de productivité et donc du profit. Or la révolution des NTIC n'a pas eu l'effet escompté. Et aujourd’hui les dernières nouveautés sont bien loin de sortir le capitalisme de la crise chronique de surproduction. À cela on peut avancer plusieurs explications qui ne n’excluent pas.

Tout d'abord, l'usage d'un smartphone (à fortiori l'Iphone XX par rapport à l'Iphone précédent) ne révolutionne pas la productivité dans les bureaux où le traitement de texte par ordinateur, le téléphone et donc la possibilité de communiquer en temps réel sont là depuis plusieurs décennies. Entre le gadget technologique dont l'usage social est avéré et une technologie qui permet l'augmentation de la productivité, il y a une différence.

Ensuite le capitalisme s’affronte à son propre mur naturel, le besoin de rentabilité assez immédiate. Acheter un robot qui effectue une tâche relativement précise nécessite pour le capitaliste d’être sûr que celui-ci est plus rentable à relativement court terme que des salariés, car une fois acheté l'investissement est irréversible, en particulier alors que l’économie est aujourd’hui en panne de croissance. Amazon, ou certaines entreprises chinoises fixent par exemple le prix maximal pour un robot à deux années de salaires d'un ouvrier, ce que toutes les entreprises ne peuvent pas risquer.

Ainsi, dans bien des entreprises des gestes de manutention sont massivement fait par des êtres humains. Non pas que les entreprises n’auraient pas les robots : cela fait des dizaines d'années que des robots capables de porter des charges existent, mais le risque est d'investir dans un robot qui par définition est moins modulable. Si un humain est plus cher sur une tâche précise, il est aussi capable d'en effectuer d'autres ou d’être licencié si une baisse de la production d'un produit se fait ressentir, contrairement aux robots.

De plus, d'un point de vue global, « un chômage technologique massif » est difficilement viable et donc souhaitable pour le capitalisme, car la production, produite par des robots ou non, ne se transforme en profits qu'une fois vendue à des consommateurs, et donc à la population. L’idée du revenu universel semble une réponse possible… mais elle n'a aucun sens néanmoins car financer des millions de travailleurs « non productifs » en taxant les robots et ou le capital, ne se ferait pas sans résistance des patrons et donc sans affrontement global avec le capital. En d'autres termes, un revenu universel décent a sans doute autant de chance d’être réalisé par une loi que la réquisition des grandes entreprises sous le contrôle des salariés.

En fait, dans ces raisonnements, ce qui manque c'est bien évidemment la lutte des classes inscrite dans son contexte économique et social global. Comme le rappelle l’économiste Michel Husson, l'histoire récente a montré que l’augmentation des gains de productivité n’entraîne pas mécaniquement une augmentation du chômage. Durant les 30 glorieuses, en plein boom de l'automatisation et donc de l’augmentation de la productivité du aux progrès techniques, il y avait le quasi plein emploi. Au 20e siècle la productivité a été multipliée par 13 et pourtant le temps de travail a baissé de 44 %, car il y a eu des revendications, arrachées au prix de luttes sociales dans un contexte bien particulier.

Pour nous, marxistes, cela entraînera forcément des contradictions, des luttes, et dans tous les cas un objectif : l’utilisation des gains de productivité s’il y en a pour réduire le temps de travail. Bien sûr le rapport de force ne nous est pas toujours favorable, et dans ce contexte les suppressions d’emplois liées à la robotisation existent bel et bien.

En quelques dizaines d'années aux USA la robotisation aurait supprimée 670 000 emplois dans l'industrie. De plus aujourd’hui il n'y a pas que l'industrie qui est affectée. Aux USA toujours, Wal-Mart le géant de la grande distribution a supprimé l'emploi de 25 000 comptables, remplacés par des machines. Même Goldman Sachs, qui comptait jusqu'à 600 traders en 2000 n'en a aujourd’hui plus que 2… ainsi que 200 ingénieurs qui s'occupent des ordinateurs de trading. Les cols blancs sont selon certains promis à un remplacement rapide par des machines de plus en plus capables d'effectuer des tâches de service, par l'intelligence artificielle.

3.    L'intelligence artificielle au dessus de nous ?

« L'intelligence artificielle n'épargnera aucun métier » Le Figaro 10 mai 2019

« Des échecs au jeu de Go : quand l'intelligence artificielle dépasse l'humain » Nextimpact Mars 2016

Stephen Hawkins, célèbre astrophysicien, en 2014 : « Réussir à créer une intelligence artificielle pourrait être le plus grand événement de l’histoire de l’humanité », écrit-il, mais « cela pourrait être le dernier, si nous n’apprenons pas à éviter les risques ».

Voilà quelques exemples de titres ou de citations que l'on peut trouver dans la presse. Derrière la crainte exprimée implicitement ou explicitement, que se passe-t-il vraiment ? Un petit détour technique permet de mieux comprendre d'où viennent ces craintes.

Tout d'abord, en évoquant le développement des innovations technologiques, on voit bien que la différence entre un robot qui obéit à un codage informatique et l'intelligence artificielle est floue et poreuse. Il n'y a d'ailleurs pas de consensus autour de la définition de l'intelligence artificielle, car même la notion d'« intelligence » est complexe à définir dans le langage courant. Dans l'intelligence artificielle on peut résumer l'intelligence à ce qui est la faculté de « raisonner, apprendre, représenter des connaissances ». Cela va plus loin donc que la possibilité pour des machines de reproduire des schémas de pensée car il y a également la possibilité d'apprendre, pour « organiser le réel en pensée ». En même temps, l’expression même « intelligence artificielle » porte en elle ce qui semble être un oxymore, c’est-à-dire l’association de deux termes contradictoires. Volontaire ou non cela entretien la confusion sur les avancées et limites réelles de la technologie.

Il y a en réalité deux domaines bien distincts dans « l'intelligence artificielle ».

D'un côté le domaine « applicatif » de l'intelligence artificielle et tous les travaux qui débouchent sur des applications concrètes. De l'autre la recherche « au long cours » avec la recherche de l’IA dite « forte ».

1) Le domaine applicatif, l’état de la connaissance.

Lorsque l'intelligence artificielle s'est imposée comme domaine de recherche dans les années 2000, cela s'est fait d'abord dans un cadre assez théorique, en essayant de modéliser « l'intelligence ». La recherche applicative a donc d'abord pris du retard puis s’est accélérée avec les études portant sur la reconnaissance d'images. Dans ce domaine applicatif de l'Intelligence Artificielle, qui est celui que nous connaissons tous car nous l'utilisons à peu près au quotidien, on parle en fait bien plus volontiers « d'apprentissage », de « machine learning » (apprentissage automatique) que d'intelligence artificielle.

L’état réel des possibilités de ce que nous savons faire est ici. Pour Dorian Kodejla, chercheur en IA à Nantes : « d'un point de vue technique, dans le domaine de l'apprentissage automatique, on résout juste des problèmes spécifiques avec une base de données et des formules mathématiques. Ce que raconte la presse sur les réseaux de neurones, c'est beaucoup de marketing ».

Pourquoi différencier de simples codes informatiques alors ? Car si on parle ici d'apprentissage, ce n'est pas anodin. Les programmes sont ici capables d'apprendre de leurs erreurs pour être plus efficace, pour beaucoup d'entre eux il faut même les entraîner. Et leur structure est volontairement calquée sur celles des neurones biologiques.

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Les programmes de reconnaissances d'images ont fait d’énormes progrès lorsque les ingénieurs ont commencé à les baser sur la structure de l'œil animal dite « convolutif ». L’intégralité de l’œil ne reconnaît pas une image dans son ensemble d'un coup mais plusieurs couches de l'œil font un travail simultané et complémentaire : pour schématiser, une image est passée par une première couche qui va regarder à la loupe chaque partie de l’image successivement et s’intéresser par exemple aux couleurs, un deuxième réseau de neurone va découper l'image en plusieurs morceaux mais lui ne s’intéresser qu’aux formes etc. Un autre réseau de neurone dit de « pooling » va simplifier les résultats de chaque couche de filtre de neurone et enfin l'intégralité des successions de filtre va permettre de reconnaître tel ou tel objet avec des probabilités. C'est cette structure qui a été appliquée à ces programmes appelés « en réseau de neurones convolutifs », et c'est de là que vient le nom « deep learning » (plusieurs couches, profond = deep).

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Lorsqu'on apprend au logiciel (« ceci est une chèvre », « ceci n'est pas une chèvre ») il devient capable de faire correspondre tous les éléments de ce qui se rattachent à une chèvre. Ainsi, si dans une image qu'il n'a jamais vu, une chèvre est à moitié cachée par une clôture, à force d’entraînement et donc d’accumulation de données, le logiciel va être capable de reconnaître différentes formes (un museau et des oreilles par exemple) qui étaient systématiquement présentent dans les images où il y avait des chèvres. Cela va l'amener a conclure qu'il y a de bonnes probabilités que l'image qu'on lui montre contienne une chèvre. Ce qui nous semble donc « intelligent », c'est que ce type de logiciel est capable de « reconnaître » et en quelque sorte d'extrapoler, comme le fait un cerveau humain.

Ce type de structures et d’avancées, nous pouvons les utiliser tous les jours ou il ne tarderont pas à être démocratisés. Pour la traduction de texte par exemple, les outils qui utilisent l'IA sont plus proches d'une vraie traduction. Car au lieu de découper mot par mot et de juxtaposer les traductions littérales, les mots ou les phrases sont remplacés par des « vecteurs », ensembles de mots associés. Ainsi, par exemple, le mot « père » porte en lui la notion du lien familial et c’est cette notion qui est traduite dans la langue souhaitée. Cela permet de mieux traduire les mots, phrases ou expressions selon leur contexte.

Toute la recherche dans l'IA est donc là, réussir à faire qu'une machine soit capable face à un élément extérieur (un texte, une image) de mobiliser des connaissances (des donnés, donc un algorithme pour trier ces données) et agir en fonction : traduire le mot en tenant compte de son contexte, déceler l'image d'un animal.

Mais les limites par rapport à « l'intelligence humaine » sont précisément que si ces machines sont capables d’être suffisamment bien programmées pour donner cette illusion, elles ne le font que sur un domaine bien défini. C'est en cela qu'on peut dire que c'est une « illusion d'intelligence » car la machine est en fait entièrement spécialisée et donc bloquée. La machine humaine fonctionne naturellement comme ça, par apprentissages continus, qui servent de base à des apprentissages futurs, et n'est donc pas bridée. Elle est universelle contrairement au robot maître du jeu de Go qui est incapable de reconnaître une chèvre. L’architecture de notre réseau de neurone est évolutif, contrairement à un programme, qui peut mimer un réseau de neurone mais qui par définition est bloqué par le nombre et les capacités que l'humain lui a attribué, par les limites de son code et de son schéma de conception.

En schématisant le fonctionnement d'une IA, on comprend que les champs d’application de ces recherches sont multiples : robots d’accueil, voitures autonomes, enquête de police ou justice (« aide à la décision »), armée…

Si la structure du « réseau de neurone », donc le codage d'une IA est important, toutes les avancées dans ce domaine se font grâce à la possibilité pour l'IA d'avoir accès à un nombre de données gigantesque. Si pour reconnaître une chèvre une IA a dû apprendre sur des milliers d'images, c’est le même principe pour une voiture autonome qui doit connaître des milliers de situations de conduites, utiliser des logiciels perfectionnés de reconnaissance qui arrivent à faire la différence entre un feu rouge et un panneau de signalisation rouge, un humain et une pub d'un humain, etc.

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Nous tous nous contribuons, on pourrait presque dire qu'on le veuille ou non, à fournir des milliers et des milliers de données.

Les propriétaires de ces données, ce sont bien sûr notamment Google, Facebook ou encore Amazon. Chaque rentrée dans un moteur de recherche, chaque achat d'un vêtement sur internet, est à moyen terme une donnée qui est collectée pour ensuite être analysée par de l’intelligence artificielle. Dans le capitalisme, l'intelligence artificielle est bien sûr beaucoup utilisée pour mieux « comprendre » nos besoins, traduction : faire des incitations de ventes plus ciblées.

Mais, comme toujours, le progrès technique porte pourtant en lui de possibles formidables développements, constamment rabaissés à la possibilité de maximiser les profits de groupes privés dans le système capitaliste. Par exemple les recherches dans ce qui s'appelle la médecine 4P pour préventive, prédictive, personnalisée, participative. À l'aide de bio-banques, qui collectent des millions de données génétiques, de diagnostics, de virus et d'évolution de maladie, l’IA pourrait faciliter les hypothèses de développement d'épidémies et donc les moyens de les enrayer, analyser le développement des cancers dans la population etc.

Monopoles de multinationales privées, délégation de la responsabilité politique ou même éthique à des IA censées être neutres et objectives (dans une voiture autonome, l'IA doit-elle écraser la fillette qui traverse la route ou crasher la voiture avec le passager contre un mur pour éviter la mort de la fillette ?), disparition d'emplois… les problématiques liées à la technique de l'intelligence artificielle sont bien réelles… mais finalement bien loin du Frankenstein mécanique qui se mettrait à dominer son créateur, l'homme.

2) à la poursuite du mythe de l'IA forte

Malgré cela, certains n'en démordent pas : l'IA sera dans un avenir très proche autant voire plus intelligente qu'un humain.

Pour qualifier ce type d'IA, on parle ici d'intelligence artificielle « forte ». Ceux qui la recherche disent que l'IA serait forte lorsqu'elle aurait atteint le « point de singularité », c’est-à-dire le moment où l'IA aura atteint le même niveau d'intelligence que l’espèce humaine, capable de résoudre des problèmes pour lesquels elle n'a pas été développée ou entraînée et donc pouvant même avoir une volonté propre, qui pourrait donc l'amener à dominer l’espèce humaine pour mieux se développer.

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Dans leur quête effrénée des perspectives de développement de leurs profits, les grande firmes comme les GAFA, se sont engouffrées dans l’exploration des voies de recherche qui pourraient permettre de découvrir « l’IA forte. » Facebook avec le FAIR (Facebook Artificial Intelligence Researsh), ou Google avec Deepmind, les patrons des GAFA investissent des millions de dollars… à la poursuite de ce qui est peut être un mythe, ou, à notre stade de développement technique, une illusion.

Car selon Yann Le Cunn, un d’un des chercheurs star en IA, débauché par Facebook justement pour travailler au FAIR, l’état des connaissances et des possibilités techniques est extrêmement éloignée d'une IA dite forte, les chercheurs sont encore au stade de ne pas réussir à formuler des hypothèses viable de recherches. Pourtant les déclarations des patrons « nouvelles générations » ne vont pas dans ce sens : Elon Musk le patron de Tesla expliquait ainsi en 2017: « L’IA représente un risque fondamental pour l’avenir de la civilisation humaine », avançant même : « je suis au contact des IA les plus avancées et je crois que les gens devraient vraiment s’inquiéter ». 

Allant encore plus loin, un des apôtre de l’avènement de l'IA forte, Ray Kuzweil, a fixé à la manière d'un astrologue l'arrivée de « la singularité » pour 2049. Sa méthode de calcul : la loi de Moore, du nom d'un ingénieur américain qui avait analysé que le nombre de transistor de microprocesseurs dans les puces électroniques double tous les 2 ans alors que le prix de cette puce est inchangé. En extrapolation, cette « loi » décrit que la puissance de nos technologies suit une courbe exponentielle.

Mais comparaison n'est pas raison. Car si cette « loi » est plutôt vérifiée dans le domaine de la robotique, dans le domaine de la recherche de l'IA forte ce n'est pas le cas.

Cette vision prophétique à en fait bien plus à voir avec des craintes idéologiques que des réalités technologiques. De plus cette vision linéaire d'une IA mortifère évolue dans une abstraction totale des rapports de classes, sociaux et économiques.

La créature non-humaine avec une vie indépendante, voire qui échappe à son créateur, est une histoire redondante. Les créatures du Dieu-forgeron grec Hephaïstos, le Golem de terre chez les juifs, la créature de Frankenstein, 2001 l’odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, l’avant-dernier épisode de Game of Thrones avec Cleagane ou la série Westworld : la culture populaire est abreuvée de cette mythologie. Celle-ci puise sans doute ses racines dans la religion : à vouloir copier Dieu, créateur de toute chose, l'humanité est punie, car seul Dieu a le pouvoir de créer la vie.

Sans doute que cela influe aussi sur les prophètes de la Sillicon Valley. Mais cette idéologie d'une future toute puissance de la technologie devenue incontrôlable est à mettre en lien avec leur situation sociale. Ces multinationales sont au cœur de la production de ces nouvelles technologies. L'idée d'un développement déterministe, qui suivrait une loi naturelle immuable, des nouvelles technologies et donc de l’intelligence artificielle, est un bon moyen de se dédouaner entièrement des problématiques réelles que ces nouvelles technologies peuvent engendrer. Alors que ce sont les « enceintes connectés » (à qui on donne des ordres comme « Alexa mets moi de la musique ») de ces même entreprises qui sont au cœur d'un petit scandale, car il s'avère que les commandes vocales que l'on donne dans nos salons sont aussi à nouveau des données collectées par ces entreprises, ce sont en quelque sorte ces même dirigeants qui nous assurent être inquiets pour l'humanité à cause… de l'intelligence artificielle qu'ils s'évertuent de rechercher. Ce développement incontrôlable, divin car étranger à toute réalité économique et sociale, détruirait des millions d'emplois qu'on le veuille ou non… seule solution pour Bill Gates de Microsoft ou Elon Musk de Tesla : le revenu universel pour les travailleurs devenus inadaptés. De cette manière à aucun moment il n'est question de comment et à quel but est utilisé le progrès technique.

La fuite en avant dans la « peur » des nouvelles technologies engendre une idéologie encore plus « radicale » : le transhumanisme.

Ce courant se base sur deux fondements principaux :

- la « singularité » étant imminente, l'être humain doit s'adapter ou disparaître.

- le corps humain de chair et d'os est trop faible, s'adapter veut dire « s'augmenter », se « sculpter » : avec des puces connectées au réseau informatique, avec des parties du corps mécaniques, ou pourquoi pas en implémentant son cerveau dans un robot humanoïde.

Il ne s'agit ni plus ni moins que de la quête de l'immortalité version 21e siècle. Imprégnés de science fiction certains dans ce courant, qui se veut pourtant à la pointe des nouvelles technologies, passent même à côté des progrès dans les consensus scientifiques actuels, comme la reconnaissance que le corps humain est un tout agissant et non pas un cerveau qui donne des ordres à des muscles morts, ce qui est en totale contradiction avec l'idée « transhumaniste » qu'on pourrait implémenter son « esprit » dans un corps mécanique.

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Au global, l’idée transhumaniste, en tout cas pour ses défenseurs les plus célèbres, se base sur un postulat là encore typique de l'idéologie bourgeoise dominante des premiers de cordées : celles et ceux qui auront les moyens pourront se payer de quoi s'adapter aux machines devenues quasi toutes puissantes, le reste de l'espèce humaine sera lui condamné à être de vulgaires chimpanzés, incapables de s'adapter à la nouvelle société. Le progrès technologique formidable que l'humanité est en train de vivre, est-il condamné à aggraver les contradictions de classes qui existent dans le système capitaliste ? Pour la classe des capitalistes, c'est une évidence. Cette contradiction entre le développement extraordinaire de la science et le conservatisme social est, au fond, ce qui produit ces idéologies. Incapable et ne voulant surtout imaginer un système social égalitaire basé sur la coopération, la pensée dominante bourgeoise, résolument individualiste, se condamne à tordre les avancées et les limites réelles de ces progrès pour justifier l'ordre social présent et à venir.

Le développement des « nouvelles technologies de l’information et de la communication » (NTIC), le développement accéléré des sciences qui l’accompagne nous ont permis, indiscutablement, de bénéficier de progrès importants, dans le domaine médical, par exemple, ou dans la vie quotidienne, avec le développement de services comme Internet, entre autres. Mais ils suscitent en même temps bien des craintes, à commencer par celle, bien légitime, des suppressions massives d’emplois consécutives à une automatisation de plus en plus poussée des entreprises. D’autres relèvent de visions futuristes, voire parfois fantasmagoriques, celle de voir nos vies contrôlées par des robots dotés d’une super-intelligence artificielle, ou encore par ces « hommes augmentés » au cerveau remplis de puces électroniques que nous promettent les transhumanistes...

Comme à bien d'autres moments de l'histoire du capitalisme, les bouleversements techniques et scientifiques dont on serait en droit d'attendre une amélioration des conditions de travail et de vie se transforment, mises au service du capital, en leur contraire. Le meilleur s’accompagne du pire… Mais ce « pire » est-il la simple conséquence du développement des techniques et des sciences ? Et serait-il possible, pour s’en protéger, de revenir en arrière, d’imposer une sorte de moratoire sur le progrès ?

Marx écrivait dans sa préface à la Critique de l’économie politique : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. »

La crainte des progrès techniques et scientifiques ne masque-t-elle pas ainsi les véritables causes du danger : leur assujettissement aux lois du profit et de la concurrence ? Débarrasser les progrès technologiques de la malédiction qui semble les accompagner, permettre à chacun et à chacune d'en bénéficier pleinement, n’est-ce pas alors libérer la société des contraintes que lui impose une organisation sociale soumise aux lois de la propriété privée ?

Avant de débattre de ces questions, une introduction en deux parties était proposée :

1– Nouvelles technologies de l’information, intelligence artificielle… réalité et mythes– François Daurel

2– Science, idéologie, travail et lutte des classes– Daniel Minvielle

Les causes de la crise de 2007-2008.

La lame de fond : la baisse tendancielle du taux de profit.

L’explication des racines profondes des crises du capitalisme a été élément de débat qui a traversé le marxisme, et le traverse encore aujourd’hui au sujet de la crise de 2007-2008. L’approche présentée ici est celle qui interprète la crise comme une conséquence d’une dynamique fondamentale du fonctionnement de l’économie capitaliste explicitée par Karl Marx dans Le Capital : la baisse tendancielle du taux de profit.

La concurrence pousse les capitalistes à investir dans de nouvelles technologies pour accroître la productivité, c’est-à-dire la quantité de valeurs d’usage produites rapportées à l’ensemble du temps de travail (mort et vivant) pour les produire. Pour accroître la productivité, les capitalistes sont amenés à remplacer des travailleurs par des moyens de production (machines, ordinateurs, etc.), c’est-à-dire à remplacer du travail vivant par du travail mort et ainsi augmenter la composition organique du capital (le rapport entre capital constant et capital variable). Or, comme nous l’avons vu, la source de toute valeur vient de la force de travail (vivant), les moyens de production (le travail mort) ne faisant que transférer leur valeur dans la marchandise jusqu’à leur usure technique. Sur un marché particulier, si un capitaliste applique une nouvelle innovation et augmente la productivité horaire du travail, il pourra baisser le prix des marchandises. Il gagne alors un avantage concurrentiel sur ses concurrents, et gagne des parts de marché. Mais lorsque cette innovation va être généralisée à l’ensemble des concurrents, tous les concurrents baissent leur prix pour rattraper leur retard, ce qui fait baisser le prix moyen des marchandises vendues, et donc la valeur qui sera ensuite « partagée » entre salaires et profits. Si les salaires et le volume de la production restent les mêmes, ce sont donc les taux de profit qui vont baisser.

Mais cette baisse du taux de profit est bien entendue comme « tendancielle », c’est-à-dire qu’il s’agit d’une tendance, et que le taux de profit ne baisse pas sans discontinuer. En effet, Karl Marx identifiait des contre-tendances à cette baisse tendancielle du taux de profit, qui sont l’expression de la lutte permanente que sont amenés à mener les capitalistes contre cette tendance de fond, à travers par exemple l’intensification de l’exploitation de la force de travail ou l’expansion du crédit. Pour comprendre la crise de 2007-2008, il faut analyser les enchaînements et les conséquences de la baisse tendancielle du taux de profit au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Un certain nombre d’économistes marxistes ont utilisé les données rendues disponibles par la comptabilité nationale pour mesurer l’évolution du taux de profit sur le long terme, et beaucoup d’entre eux arrivent à un résultat qui permet d’identifier la tendance à la baisse du taux de profit ainsi que ses contre-tendances. Nous prenons ici la mesure du taux de profit effectuée par Esteban Maito sur l’ensemble de l’ensemble de la période (1950-2008), concernant 14 pays centraux et périphériques significatifs du point de vue de leur développement industriel, permettant de s’approcher de ce que le marxiste argentin Esteban Maito appelle un « taux de profit mondial ».

Les graphiques montrés ici est une moyenne simple de taux de profits nationaux, ce ne sont donc pas des taux de profits correspondants exactement à la formule de Marx. Un véritable taux de profit mondial serait une mesure de la plus-value totale divisée par le total du capital avancé au niveau mondial. Mais Michael Roberts explique qu’en pondérant chaque taux de profit national en fonction du PIB de chaque pays permet de s’en approcher. Esteban Maito a fait la comparaison (voir sur le deuxième la courbe noire « RoPW »), et on trouve une trajectoire semblable.

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On peut distinguer 4 périodes, qui correspondent à des cycles longs ascendants ou descendants en fonction de la dynamique du taux de profit :

De l’après-guerre à la moitié des années 1960 (ou fin des années 1960), une hausse des taux de profit : la reconstruction d’après-guerre est caractérisée par l’application des innovations techniques de la guerre dans l’économie civile, ainsi qu’une main d’œuvre disponible et peu chère dans les pays colonisés et dans les pays défaits de l’Axe par les Alliés. Cela permet dans un premier temps des taux de profit élevés, qui permettent un certain niveau de redistribution dans les pays impérialistes à travers la forme de l’« Etat-providence » qui gère le conflit de classe à travers la « négociation tripartite » (Etat, patronat, syndicats) et de manière à éviter la prise du pouvoir par les travailleurs. Telle était la base matérielle du réformisme keynésien des « Trente glorieuses ».

De la fin des années 1960 au début des années 1980, on observe une chute drastique des taux de profit : la composition organique du capital avait fortement augmenté avec la mécanisation et l’investissement dans de nouvelles industries, les salaires également car le rapport de force était plutôt en faveur des travailleurs étant donné l’épuisement relatif de l’armée de réserve. Aussi, les pays colonisés et surtout les pays pétroliers vont commencer à s’émanciper, et pratiquer des hausses de prix coordonnées sur le pétrole (les « crises pétrolières » de 1973 et 1979). Tout cela pèse fortement sur le taux de profit, en particulier dans les pays capitalistes centraux. Le taux de profit étant le moteur de l’investissement productif on observe également une stagnation/baisse de l’investissement productif, ce qui explique un retour à de faibles taux de croissance économique (taux positif de variation du PIB, qui donne une idée approximative du rythme d’accumulation du capital).

A partir du début des années 1980 commence la phase de l’offensive et de la mondialisation néolibérale : pour tenter restaurer les taux de profit, les classes dominantes mènent une offensive politique pour détruire les éléments de redistribution mis en place durant les compromis de classe d’après-guerre évoqués plus haut : attaque sur les salaires indirects (cotisations sociales et patronales), baisse des impôts sur les sociétés qui se reportent sur la taxation des classes populaires (augmentation de la TVA par exemple), privatisations des entreprises publiques et des services publics. Par conséquent, en cherchant à restaurer les taux de profits, les capitalistes entravent aussi la capacité des masses à consommer les marchandises qui sont produites. C’est au même moment qu’on observe une poussée du développement du commerce international : le capitalisme, à l’aide de la financiarisation qui augmente la vitesse de circulation du capital, cherche à repousser les limites géographiques de l’accumulation du capital pour contrecarrer la baisse du taux de profit en allant chercher de nouveaux débouchés de consommation (exportation de marchandises) et d’investissement (exportation de capitaux, les « investissements directs à l’étranger »). Comme on le voit sur le graphique, ces mutations permettent dans un premier temps de rehausser les taux de profit, mais pas suffisamment pour les ramener à leurs niveaux d’avant la crise des années 1970, et surtout, pas de manière durable. C’est dans le même temps le système capitaliste subit une mutation de structure, qui voit ressurgir la domination du capital financier.

La fuite en avant vers la financiarisation du système capitaliste ou l’excroissance du capital fictif

La financiarisation du système capitaliste dans les années 1980, c’est-à-dire le passage d’un financement des investissements par le crédit bancaire à un financement par l’intermédiaire des marchés financiers s’inscrit justement dans un contexte d’endettement croissant des entreprises et des Etats du fait de la crise des années 1970. Le crédit était venu au secours des profits. Le crédit est une des formes de ce que Karl Marx appelait le « capital fictif : pour Marx, la finance en général (crédits, actions) a pour rôle de mobiliser les réserves stagnantes d’argent (l’« épargne ») pour les mettre en mouvement et ainsi repousser les limites de la production en anticipant des profits futurs. Le capital financier est donc dit « fictif », non pas parce qu’il ne correspondrait forcément à aucune valeur matérielle, mais tout simplement parce qu’il n’a pas encore été réalisé dans la production et validé par la vente sur le marché de ce qui est produit. Néanmoins, étant donné son caractère caractère fictif, il est multipliable, dédoublable sans que cela ne doive correspondre à une valeur réelle.

Par exemple, une entreprise qui souhaite financer un nouvel investissement peut émettre des actions sur le marché primaire des actions (celui où les actions sont achetées pour la première fois). Le détenteur de l’action va percevoir des dividendes, qui sont des flux réels de valeur extorquée de l’exploitation de la force de travail. Mais ensuite ces actions sont échangées sur le marché secondaire, c’est-à-dire entre banques et institutions financières. Ici, le prix des actions (ce qu’on appelle la « capitalisation boursière ») dépend des fluctuations de l’offre et de la demande sur le marché financier, indépendamment des profits réalisés par la production que ces actions ont au départ financé.

C’est sur la base de cette explosion de la demande crédit à partir des années 1970 et des limites que rencontraient l’expansion de la production que se sont développés les marchés financiers. Ne trouvant de profitabilité assez élevée dans l’« économie réelle » pour y placer directement leurs capitaux, les capitalistes (par l’intermédiaire des institutions financières) se mettent à spéculer sur les marchés financiers, à développer des instruments financiers toujours plus sophistiqués et risqués qui permettent de dégager des marges plus importantes que les retours sur investissements productifs, mais donnent l’illusion qu’il est possible de s’approprier de la valeur sans passer par la production matérielle et réelle issue de l’exploitation de la force de travail. Cette accumulation de capital fictif improductif peut être observée sur le graphique ci-dessous :

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C’est en fait le ralentissement de l’accumulation réelle (même en prenant en compte le développement rapide de l’industrie en Chine dans les années 1990) qui accélère donc le rythme de l’accumulation fictive. On voit bien ici que contrairement à une idée répandue à gauche, il n’y a pas d’un côté la « finance prédatrice » qu’il faudrait dompter et de l’autre « l’économie réelle vertueuse », car c’est la baisse des taux de profit et la concentration de la production dans « l’économie réelle » qui crée les conditions de la financiarisation, de la domination du capital financier.

Cette accumulation de capital fictif est la base sur laquelle éclatent bulles spéculatives.

Nous sommes alors dans une situation ou une énorme masse de capitaux circulant dans le monde à la recherche de rentabilité. On a alors des phénomènes de suraccumulation et de surproduction qui apparaissent, et qui se manifestent sous la forme de bulles spéculatives : une bulle spéculative apparaît lorsque beaucoup de capitaux se placent en même temps sur un même marché de titres de propriété, ce qui en fait monter fortement le prix, qui se détache totalement de la valeur réellement crée par les productions réelles correspondant à ces titres. A un moment donné, l’écart est tel que la confiance dans ces titres est brisée, et ils sont revendus massivement sur le marché, ce qui fait drastiquement et brutalement chuter leur prix : c’est la panique financière, tous les détenteurs de ces titres s’en débarrassent le plus vite possible afin d’éviter de perdre trop d’argent.

Dans les années 1990-2000, on observe de plus en plus de ces bulles spéculatives (1994 crises Tequila, 1997 crise asiatique, 2000 bulle internet, 2001 crise argentine…), jusqu’à la crise des surprimes de 2007-2008 aux Etats-Unis qui a été la plus dévastatrice. Sur ce graphique qui rapporte les actifs financiers détenus par les ménages (placés par les fonds de pension, d’investissement, etc.) à leur revenu disponible, on remarque bien le gonflement et l’éclatement de ces bulles :

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Des enchaînements en cascade

Le déclenchement de la crise : l’éclatement d’une bulle spéculative sur le marché des crédits subprimes.

Au début des années 2000 aux Etats-Unis, les taux d’intérêt sont bas, du fait notamment de la politique monétaire de la Fed (Reserve Fédérale Américaine, banque centrale), qui a baissé son taux directeur (taux auquel la banque centrale prête de l’argent aux banques privées pour qu’elles puissent à leur tour prêter aux entreprises et aux ménages) pour tenter relancer la croissance après l’éclatement de la bulle internet en 2000. Mais cela ne fera qu’amplifier la suraccumulation de capital fictif : les banques n’investissent pas massivement dans l’appareil productif, elles accordent plutôt des crédits immobiliers à qui veut s’acheter ou construire un pavillon, peu importe ses capacités de remboursements.

Pour se faire encore plus d’argent, les banques vont utiliser la titrisation : elles transforment ces crédits immobiliers en titres financiers échangeables sur les marchés financiers, puis les vendent. De plus, chacun de ces titres mélange plusieurs crédits à des niveaux de risque (c’est-à-dire des niveaux de capacité de remboursement estimée des ménages concernés) différents, ce qui fait que plus personne n’est en mesure d’estimer le niveau de risque de ces titres, pas même les agence de notations (Moodys, Standard & Poors, Fitch etc.) dont c’est le travail de l’estimer.

Pour limiter la croissance de ces crédits immobiliers risqués, la banque centrale relève son taux directeur en 2005. Mais cela a pour conséquence que de plus en plus des ménages populaires qui les avaient contractés échouent à rembourser les crédits, car les banques privées relèvent mécaniquement leurs taux d’intérêt. En même temps, le prix de ces titres a fortement augmenté car les capitalistes financiers (banques, fonds d’investissement…) et les banques en achetaient de plus en plus pour spéculer dessus (voir plus haut). En juillet 2007, c’est la panique : voyant l’incohérence les défauts de paiements des ménages d’un côté et le prix exorbitant des titres de l’autre, tout le monde cherche à s’en débarrasser, et le prix des titres s’effondre alors (voir sur le graphique ci-dessous). C’est l’éclatement de la bulle spéculative.

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La contagion à l’ensemble du système financier et bancaire, puis à la sphère productive.

Les titres subprimes ayant été revendus à beaucoup d’institutions financières dans le monde (surtout dans les pays occidentaux), et leurs différents niveaux de risque n’étant plus estimables, l’éclatement de bulle immobilière a entraîné l’ensemble du système financier et bancaire dans la paralysie généralisée et la « crise de confiance ». Difficile de savoir qui détient ces titres pourris, en quelle quantité, et quels niveaux de risque y a-t-il dans les titres détenus, etc. Les prêts accordés aux fonds d’investissement, qui ont emprunté massivement pour spéculer sur ces titres, deviennent aussi tous suspects.

Cette « crise de confiance » paralyse l’ensemble du marché interbancaire, sur lequel les banques qui ont de l’argent en trop prêtent à celles qui n’en n’ont pas assez pour assurer leurs activités. Cela entraîne certaines banques dans la faillite, comme l’américaine Lehman Brothers en septembre 2008, et d’autres banques notamment en Europe.

Il s’en suit donc une contraction du crédit, c’est-à-dire que les entreprises ne trouvent plus de moyens de financer leur production et investissements à des taux d’intérêts supportables, ce qui entraîne des faillites d’entreprise, des licenciements etc. Cette récession a provoqué une dégradation des conditions de vie de la majorité de la population : des millions de prolétaires à travers le monde sont licenciés, expulsés de leurs logements - on recense plus de deux million d’expulsions et de saisies immobilières aux Etats-Unis entre 2007 et 2010 (2,9 millions de procédures de saisies en 2010 selon la société d’information immobilère RealtyTrac) - et voient leurs conditions de vie en général se dégrader.

Les « remèdes » apportés, pires que le mal.

Si la crise de 2007-2008 se manifeste comme une crise « financière », elle représente en réalité un premier moment d’éclatement des contradictions qui avaient commencé à se manifester, comme nous l’avons vu, dans les années 1970 avec la crise de profitabilité. Cette crise démontre que ni l’offensive néolibérale sur les salaires et les services publics, ni la fuite en avant vers la financiarisation du système n’ont permis aux capitalistes d’échapper à ces contradictions.

Depuis la crise, les gouvernements et les banques centrales cherchent des moyens de « réguler » le capitalisme, d’apporter des « remèdes » à cette crise. Mais aujourd’hui, tout laisse à penser que les remèdes ont été pires que le mal…

Les plans de relance budgétaire d’urgence ont conduit à la crise des « dettes souveraines »

Les gouvernements bourgeois des pays industrialisés ont réagi à cette crise en activant le levier budgétaire : entre 2008 et 2009, ils dépensent des milliards pour refinancer les banques (on estime par exemple que ces recapitalisations bancaires ont totalisé 300 milliards de dollars de la mi-2007 à la mi-2008), soutenir temporairement les entreprises dans leurs investissements, et soutenir les ménages à la consommation et financer des investissements publics.

La spirale récessive qui avait suivi le krach de 1929 est ainsi évitée pour la crise de 2008, mais les Etats se sont fortement endettés sur les marchés financiers pour financer ces mesures. Les mêmes capitalistes financiers, une fois refinancés par les Etats, prêtent aux Etats pour financer ces mesures. Après un redémarrage très limité de la croissance, les gouvernements appliquent donc des politiques d’austérité à partir de 2010 pour limiter les déficits publics qui font augmenter les taux d’intérêt sur la dette. Certains Etats comme la Grèce, l’Irlande et le Portugal sont entraînés, par un « effet boule de neige » (le déficit, fait augmenter le taux d’intérêt sur la dette, ce qui fait augmenter la dette, ce qui fait à nouveaux fait augmenter le taux, etc.) dans une spirale de l’endettement. Cet emballement est visible sur ce graphique qui présente l’évolution des taux d’intérêts sur les obligations d’Etat (titres de dette publique) dans la zone euro :

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L’Etat grec finit par être mis sous la tutelle financière de la « troïka », (FMI, Banque centrale européenne, commission européenne). La crise financière s’est transformée en crise des « dettes souveraines ».Cet endettement public va ensuite permettre aux gouvernements de justifier idéologiquement, avec des aspects moraux (« quand on emprunte à quelqu’un, on rembourse, sinon c’est du vol » ; justification plus facile pour le gouvernement allemand, puisqu’en allemand le mot dette – « Schuld » - est synonyme de « faute » ) l’accentuation des politiques néolibérales de coupes budgétaires et de privatisation des services publics.

Des politiques monétaires qui accentuent la spéculation

Également, le levier monétaire a été fortement utilisé : pour tenter de relancer le crédit, les banques centrales abaissent leurs taux directeurs jusqu’à atteindre des niveaux proches de 0% en 2009 (voir graphique ci-dessous) : elles financent donc les banques presque gratuitement en liquidités monétaires.

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L’instrument du taux directeur étant épuisé alors que le crédit aux investissements productif n’est pas reparti et que les gouvernements commencent à appliquer des politiques d’austérité budgétaire qui font baisser la consommation, les banques centrales (FED, BCE, Banque du Japon, Banque d’Angleterre) vont prendre le relai en menant des politiques dites d’ « assouplissement quantitatif » ou quantitative easing (voir graphique ci-dessous) : elles achètent des titres dont les banques veulent se débarrasser et y injectent en retour des liquidités. Le système financier mondial est sous perfusion des banques centrales.

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On estime par exemple qu’entre 2011 et 2017, la Banque centrale européenne a injecté plus de 4.000 milliards d'euros dans l'économie de la zone euro. Où est passé tout cet argent ? Pour les raisons déjà évoquées plus haut (taux de profit faibles), il n’ a pas servi à faire redémarrer l’investissement productif. Cet argent n’a fait qu’alimenter une nouvelle bulle spéculative sur les marchés financiers d’action [Marx expliquait dans Le Capital que ce qui guide les marchés d’action, c’est la différence entre le taux de profit général et les taux d’intérêt. Ces politiques des banques centrales ont fait fortement augmenter les prix des titres sur les marchés d’action. En effet, les faibles taux d’intérêts ont accru l’écart entre les profits réalisés en achetant des actions et le coût (très faible) du fait d’emprunter pour le faire. La spéculation est alors repartie de plus belle] et d’obligation qui sont repartis fortement « à la hausse » (voir graphique ci-dessous) comme avant la crise des subprimes :

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Une régulation bancaire contournée par la « finance de l’ombre »

Un troisième « remède » a été utilisé pour tenter de résoudre la crise : le levier réglementaire. Sous l’impulsion du G20 ont été signé en 2010 les accords de Bâle III, qui sont censés réguler les activités bancaires. Entre autres, ces accords imposent aux banques une augmentation de leurs ratios de fonds propres minimaux obligatoire (il passe de 8,5% à 10,5% si on totalise les différents ratios qui sont appliqués aux différents types d’actifs détenus), c’est-à-dire l’obligation pour les banques de détenir une somme minimale d’argent disponible (« liquidités ») dans leur propre coffre en proportion des actifs qu’ils détiennent, afin de pouvoir faire face à un manque de liquidités en cas de crise.

D’une part, on peut affirmer que cette nouvelle régulation n’empêchera pas les faillites bancaires en cas de nouvelle crise financière, car les variations des bilans bancaires en temps de crise sont de l’ordre 18% à 25%, bien au-delà des 10,5% de fonds propres minimaux obligatoires.

D’autre part, la régulation bancaire est aisément contournée par les banques, qui ont transféré une grande partie de leurs activités dans le secteur de la « finance de l’ombre » (en anglais « shadow banking »), qui désigne un ensemble « d’institutions financières qui prêtent et empruntent de l’argent sans être des banques traditionnelles, échappant ainsi à la régulation bancaire. Les gros bras de ce secteur sont les fonds spéculatifs, les fonds monétaires, les trusts d’investissement immobilier, les courtiers et les véhicules de financement structuré. » [Joseph Choonara, « L’économie politique d’une longue dépression », 2018. Initialement publié dans la revue International Socialism, traduit de l’anglais par le groupe A2C : https://autonomiedeclasse.wordpress.com/2018/05/16/leconomie-politique-dune-longue-depression/]

Le marxiste britannique Joseph Choonara explique qu’« au moment de la crise, la finance de l’ombre, mesurée par ses biens financiers, était probablement plus grande que le secteur bancaire traditionnel dans les économies avancées du nord. La finance de l’ombre fut affectée par la crise, mais elle a retrouvé son rythme de croisière en 2011, et sa valeur totale en 2016 était bien plus importante que sa valeur d’avant la crise » [ibidem], comme le graphique ci-dessous le montre :

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Par conséquent, les mêmes « remèdes » apportés par les gouvernements bourgeois et les institutions financières internationales à la crise de 2008 préparent en réalité les conditions de la prochaine crise financière. Aussi, tous les leviers de régulation permettant de limiter les effets de la prochaine crise, faute de pouvoir éviter cette dernière, semble avoir été épuisés.

La situation actuelle

De mi 2016 à 2018 : une « reprise » en trompe l’œil

Début 2018, de nombreux commentateurs et économistes prévoyaient que l’année 2018 serait celle de la « reprise » de la croissance économique mondiale, avec un taux de croissance mondial qui a effectivement dépassé la barre des 3% en 2017 (ce qui n’était pas arrivé depuis 2010 avec croissance qui avait suivi les plans de relance d’urgence), atteignant ensuite 3,7% en 2018. Mais cet optimisme était trompeur : d’une part, le taux de croissance mondial pas retrouvé ses niveaux d’avant la crise de 2007-2008. D’autre part, cette soi-disant « reprise » était fondée sur des bases très temporaires et fragiles

Selon le marxiste américain Michael Roberts, la « reprise » de la mi 2016 à 2018 il ne s’agirait que d’un cycle court (cycle « Kitchin », qui peut durer de quelques mois à deux ans) indépendant des taux de profits, concernant la variation des stocks et les fonds de roulement (qui servent à reproduire le cycle d’exploitation capitaliste en achetant les matières premières et en payant les salaires) : le secteur capitaliste peut ainsi croître à court terme sans qu’il n’y ait d’augmentation significative d’investissements en capital fixe (machines, bâtiments…), mais uniquement via une augmentation des stocks et donc de l’utilisation des capacités de production, mais rapidement, les stocks deviennent trop importants par rapport à la demande, et les capitalistes ralentissent la production pour écouler les stocks, et le taux de croissance repart donc à la baisse.

Lorsqu’on regarde par exemple le cas des Etats-Unis, cette « reprise » (4,2% de croissance au deuxième trimestre 2018) s’est essentiellement appuyée sur des baisses d’impôts sur les sociétés qui ont permis de restaurer à court terme les taux de profit des entreprises américaines, et des programmes de dépenses publiques dans les infrastructures et dans l’équipement militaire qui accroissent la dette des Etats-Unis.

L’optimisme des commentateurs bourgeois fut de courte durée, car aujourd’hui ce cycle court touche à sa fin. Le FMI a revu ses prévisions de croissance à la baisse pour 2019, et la tendance a déjà commencé s’inverser (voir le graphique ci-dessous).

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Plus que jamais, la suraccumulation de capital

Le système capitaliste dans son ensemble est aujourd’hui plus que jamais caractérisé par un phénomène de suraccumulation de capital, où trop peu de plus-value est réalisée par rapport au capital investi (le taux de profit est faible), ce qui pousse à l’endettement. Aussi, les investisseurs délaissent alors la production de marchandises et préfèrent, comme nous l’avons vu, les opérations financières.

Voilà pourquoi l’endettement mondial explose : la dette est aujourd’hui utilisée comme palliatif à l’utilisation improductive de la masse des capitaux en circulation et pour maintenir la production dans un contexte de sous-consommation, sous-consommation elle-même générée par l’intensification de l’exploitation des travailleurs-ses pour répondre à la baisse des taux de profit. Ainsi, la dette grandit sur les contradictions du système capitaliste, elle en est une des expressions.

Certains Etats (comme on l’a vu avec les Etats-Unis) s’endettent pour soutenir artificiellement l’investissement par la dépense publique, car ils ne peuvent pas les financer par un prélèvement sur la plus-value (par l’impôt sur les sociétés par exemple) qui ferait encore plus baisser le taux de profit et donc la capacité des entreprises à se maintenir dans la concurrence internationale.

Les taux d’intérêts restant très bas, les entreprises s’endettent facilement, non pas pour faire des investissements productifs conséquents, mais surtout pour racheter leurs propres actions, afin d’en faire augmenter le cours.

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Sur ce graphique (voir ci-dessus) représentant l’utilisation de leurs liquidités des 500 entreprises américaines les mieux cotées en bourse aujourd’hui, on voit qu’elles consacrent une part toujours plus grande de leur argent disponible (le profit réalisé ou les liquidités obtenues par l’endettement) à cette pratique (la fraction « buybacks » sur le graphique) ou à la rémunération des actionnaires (« dividends »), au détriment des investissements productifs (« capital expenditures » et « research and development »).

Dans certains pays comme en Afrique du Sud, les ménages s’endettent fortement car le crédit à la consommation est utilisé pour soutenir artificiellement leur consommation, alimentant alors de nouvelles bulles spéculatives.

Avant la crise de 2008, l’endettement mondial a énormément (entreprises, ménages, Etats) augmenté, et depuis la crise de 2008, il augmente plus vite que la production mondiale [voir graphique]. Il a atteint aujourd’hui 225% du PIB, autrement dit il y a en valeur 2,25 fois plus de dette en circulation que la valeur du PIB, qui est un indicateur que l’on pourrait associer à la valeur de la production réelle mais qui comptabilise lui-même des valeurs fictives.

Le « dilemme » des taux d’intérêt directeurs : des banques centrales impuissantes.

Pour limiter cette suraccumulation de capital, les mêmes banques centrales qui ont inondé les marchés financiers de liquidités monétaires en abaissant leurs taux directeurs à des niveaux proches de zéro et en pratiquant des politiques de quantitative easing cherchent aujourd’hui à « normaliser » leur politique, autrement dit à remonter leurs taux directeurs pour enrayer la création de bulles spéculatives.

Le problème c’est qu’avec leur politique – voir plus haut – les banques centrales ont réenclenché une dynamique de spéculation boursière qu’il ne semble plus possible d’arrêter. Les banquiers centraux sont conscients que s’ils remontent leurs taux directeurs, les taux d’intérêt vont augmenter, et donc il sera plus coûteux d’emprunter de l’argent pour spéculer sur les marchés financiers, ce qui pourrait déclencher une énorme panique financière entraînant un nouveau krach.

A partir de 2016, la banque centrale américaine a commencé à relever son taux directeur, prudemment, à coups de 0,25% (voir graphique ci-dessous) :

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Mais c’est bien la crainte d’un relèvement significatif des taux d’intérêts qui a provoqué la chute brutale du marché d’action américain (le « Dow Jones ») en février 2018. Le Dow Jones a subi une nouvelle chute brutale en octobre dernier, après laquelle Donald Trump a affirmé que « la Fed est devenue dingue », tandis que Steven Mnuchin, secrétaire du Trésor américain nous explique que : « Les marchés montent. Les marchés descendent. Je vois cela comme une correction normale. »

Ce n’est en réalité ni dû à une « correction normale », ni à une Fed qui serait « devenue dingue ». Il s’agit là de soubresauts révélateurs du caractère artificiel des hausses de cours observées ces dernières années, et de la maturité des conditions d’une nouvelle crise financière qui pourrait entraîner une purge dont on ne saurait pas jusqu’où elle pourrait aller. Face à cela les banques centrales sont impuissantes : soient elles relèvent leur taux directeur et font alors éclater la bulle, soit elles le maintiennent bas et continuent alors à l’alimenter jusqu’à ce qu’elle éclate d’elle-même.

Cet endettement, facilité par les banques centrales, fait se proliférer de plus en plus d’entreprises « zombies », c’est-à-dire des entreprises qui sans cet endettement et/ou des aides de l’Etat, ne survivrai pas à la concurrence acharnée sur le marché. Selon un récent rapport de l’OCDE, les firmes zombie ont tendance à être des entreprises plus grandes et plus anciennes, ce qui pourrait signifier que ce sont celles qui ont le plus de chances de recevoir une aide de l’état. Le rapport estime que 7.5% du capital au Royaume-Uni est investi dans des firmes zombie, et le taux grimpe à 19% pour l’Italie.

Aux Etats-Unis, la remontée des taux directeurs a aussi pour effet d’entraîner la faillite d’un certain nombre des entreprises zombies. Les faillites d’entreprises à une échelle mondiale ont atteint des en 2016 des sommets jamais vus depuis 2008 (voir graphique ci-dessous). Ce palmarès est dominé par les faillites d’entreprises américaines.

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Les pays « émergents » n’échappent pas à la crise

Après la grande crise de 2007-2008, les pays capitalistes dits « émergents » (Brésil, Argentine, Turquie, Chine, Afrique du Sud, Russie, etc.) étaient présentés comme les futurs moteurs du capitalisme financier mondialisé dans un contexte international de stagnation de la production.

Abreuvés d’argent bon marché distribué par les banques centrales des pays capitalistes avancés à relancer l’activité par le crédit bancaire après le krach, les capitalistes financiers se sont en fait empressés d’acheter toutes sortes de titres de propriété ou de créance (actions, obligations…) dans des pays où le capital circule assez librement comme le Brésil, l’Argentine, l’Afrique du Sud, la Russie et la Turquie. Échangeant des dollars contre les monnaies de ces pays pour acheter ces titres, ils ont fait monter le cours de ces monnaies (voir graphique ci-dessous), ce qui a pénalisé les exportations. (Si par exemple le taux de change en dollar du réal brésilien est au départ de 1 réal = 1,25 dollar (soit 1 dollar = 0,8 réal) et qu’il passe à 1 réal = 1,40 dollars (soit 1 dollar = 0,71 réal), le réal s’est apprécié (son cours a monté). En conséquence, les exportations brésiliennes vers les États-Unis seront moins compétitives, car un importateur nord-américain qui pouvait acheter avec 100 dollars pour 80 réaux de marchandises brésiliennes après avoir converti sa monnaie ne peut désormais en acheter que pour 71 réaux. Inversement, lorsque son cours baisse, passant à 1 réal = 1,10 dollar (soit 1 dollar = 0,90 réal), on parle de dépréciation, et dans ce cas les exportations Brésil sont plus compétitives mais ses importations sont rendues plus chères)

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Ces capitaux sont essentiellement fictifs : la profitabilité des investissements déclinant également dans la sphère productive de ces pays, ils préfèrent spéculer sur les marchés financiers locaux, plutôt que d’investir dans la recherche ou les infrastructures. Mais 10 ans plus tard, les moteurs s’enrayent.

Comme l’avait montré la « crise asiatique » en 1997, ils sont prêts à fuir brutalement lorsqu’ils anticipent que la tendance peut s’inverser. La Turquie et l’Argentine ont été les premières à céder en 2018. Avec le durcissement de la politique monétaire de la FED (Banque centrale US), les taux d’intérêt et donc l’attractivité des titres US (relativement à celle des autres titres) ont augmenté. Les capitaux spéculatifs ont effectué un retour brutal vers les États-Unis. Les capitalistes vendent alors leurs titres financiers, récupèrent l’argent et le convertissent en dollar sur le marché des changes pour ensuite pouvoir racheter des titres US, ce qui provoque la dépréciation des monnaies des pays émergents. Entre janvier et septembre 2018, la valeur du peso argentin par rapport au dollar, mesurée par le taux de change, a chuté de plus de 50 % (voir graphique ci-dessous).

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Au mois d’août, l’annonce par Trump de son intention de taxer les importations d’aluminium et d’acier turcs a déclenché la panique sur les marchés financiers turcs et la fuite des capitaux : la valeur en dollar de la livre turque s’est effondrée de 14 % à la mi-août, et au total de 30 % depuis début 2018.

Les pays capitalistes « émergents », dont l’« émergence » est de plus en plus remise en cause par la guerre commerciale en cours, n’échapperont pas aux contradictions du capitalisme mondialisé. La Turquie et l’Argentine sont peut-être les premiers dominos tombés d’une série plus longue : surendettés également, le Brésil, l’Afrique du Sud et le Mexique sont désormais menacés par la récession.

Le cas de la Chine

Phénomène plus significatif encore, l’économie chinoise, dont le taux de profit chute fortement et dont la croissance ralentit depuis peu, est aujourd’hui en proie à une bulle du crédit (surtout immobilier) sans précédent, que le krach chinois de 2015 n’avait pas totalement purgé. Il y a ainsi aujourd’hui en Chine en quantité de « villes fantôme », comme celle d’Ordos dans la Mongolie intérieure. Construite entre 2005 et 2010, cette ville d’une capacité d’accueil d’un million de personnes, ne comptait encore en 2014 qu’environ 100 000 habitants.

Le capitalisme chinois dépend beaucoup des exportations vers les pays occidentaux (les exportations de la Chine représentaient 30% du PIB en 2005, or la consommation des masses dans ces derniers pays baisse du fait de l’application des politiques d’austérité. Aussi, la consommation intérieure n’augmente pas au même rythme que la production du fait de faibles salaires, bien que ces derniers aient un peu augmenté dans le secteur formel ces dix dernières années sous l’effet d’une intensification de la lutte des classes : depuis 2006, le nombre de conflits du travail recensés en Chine a considérablement augmenté (voir graphique ci-dessous), ce qui a poussé les entreprises d’Etat et les multinationales à concéder des augmentations de salaires pour acheter la paix sociale.

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On observe alors aujourd’hui en Chine des « surcapacités de production », c’est-à-dire que certaines entreprises n’utilisent pas pleinement les machines et équipements existants dans les usines. Malgré, ça on trouve aussi des phénomènes de surproduction : certains secteurs ont un stock de marchandises excédentaire qu’elles n’arrivent pas à vendre sur le marché. Par exemple, en 2012 la capacité de production du secteur de l’acier chinois dépassait aujourd’hui la demande de 120 millions de tonnes (ce qui représente la production réelle du deuxième producteur mondial d’acier, le Japon). La même année, la production automobile de la Chine était de 18 millions de véhicules, sur ces 18 millions, 2 millions de véhicules neufs restaient à stagner sur des parkings. L’Etat chinois cherche alors à doper la consommation intérieure, mais cela ne peut se faire qu’au prix de hausses significatives des salaires ou de prélèvements sur le capital qui provoquent des délocalisations, qui d’ailleurs ont déjà commencé (implantation d’industries chinoises dans certains pays sous-développés d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud-est). L’appareil productif chinois est alors confronté à de graves difficultés qui sont le symptôme des contractions du système capitaliste chinois, accentuées par la crise mondiale de 2007-2008. Tout mène donc à penser que l’économie chinoise est menacée par un atterrissage brutal, ou en tout cas qu’elle n’échapperait pas à une nouvelle crise financière mondiale dont les conditions semblent réunies.  

Vers une nouvelle crise : la purge financière inévitable

L’histoire du capitalisme a montré que seules les crises permettent « purger » la suraccumulation de capital : par la faillite de nombreuses entreprises (dévalorisation des moyens de production, qui peuvent être rachetés à bas coût par d'autres grands capitalistes, pour qui le capital constant pèsera donc moins sur le taux de profit) et par la pression sur le salariat (dévalorisation du capital variable).

Mais dans le capitalisme actuel des grands monopoles, les capitaux sont très centralisés, et la faillite de grandes entreprises ou de grandes banques terrifie la classe capitaliste (too big to fail). Et comme nous l’avons vu, ces faillites ont été en grande partie empêchées par des renflouements massifs après 2008. Nous voyons que d’une part la crise de 2008 n’a pas permis la purge nécessaire à un rehaussement des taux de profit et de l’investissement productif, et que d’autre part les « remèdes » apportés ne font qu’accentuer les contradictions qui mèneront inévitablement à l’éclatement (on ne peut vraiment prévoir par quel bout : marchés d’action, monnaies émergentes, dette…) d’une nouvelle crise qui pourrait cette fois entraîner l’économie mondiale dans une récession mondiale d’une violence telle que nous ne l’avons jamais vécue depuis les années 1930, qui accentuerait la tendance actuelle à l’intensification des tensions entre grandes puissances impérialistes.

Capitalisme : investissement et accumulation

topo crise daniel001La propagande des classes dominantes présente l’accumulation des richesses par une minorité comme le résultat de soi-disant lois de l’économie auxquelles il serait impossible d’échapper, et dont seule, finalement, une minorité de « gagnants » serait en mesure de tirer profit.

Selon cette propagande, le capital aurait la propriété de s’auto-agrandir à travers des « cycles d’investissements ». Au début d’un cycle, le capitaliste engage une somme A dans un investissement qui peut avoir plusieurs formes : financier (prêter de l’argent en échange d’intérêts), commercial (acheter des marchandises pour les revendre ensuite avec bénéfice), productif (investir dans la production de marchandises pour les vendre ensuite en retirant un profit de l’opération), etc.

Après un certain temps - la durée du cycle -, l’investisseur récupère une somme A’ supérieure à la valeur A investie. La différence entre A’ et A constitue le profit P du cycle, et le taux de profit du cycle est égal au rapport du profit à la somme investie.

Le principe du capitalisme, quelle que soit la forme d’investissement à laquelle il se prête, repose sur la perpétuation de ce processus. L’argent récupéré à la fin d’un cycle est investi partiellement ou totalement dans un nouveau cycle, et ainsi de suite. D’où l’accumulation d’un capital toujours plus important comme le montre la courbe. Et il est clair que plus la durée du cycle est court, et plus l’accumulation réalisée en une année est importante : pour le capitalisme, le temps, c’est de l’argent !

Mais deux questions se posent : d’où vient cette richesse nouvelle qui augmente le capital investi ? Et d’où vient le capital investi au départ ?

Marx à répondu à ces questions en posant le travail comme seule source de la création de richesses nouvelles. Il s’est attaqué à dévoiler les mécanismes de fonctionnement de ce système économique et mis en évidence toute une série de contradictions, qui le conduisent inéluctablement à des crises. Parmi les sources multiples de ces contradictions, le fait que pour poursuivre son existence en tant que capital, celui-ci à besoin de terrains d’investissements en expansion permanente. C’est une des causes de ses fuites en avant folles vers des catastrophes que le « bon sens » semblerait devoir permettre d’éviter…

La loi de la valeur travail

Marx a répondu à la question de la création des richesses nouvelles, qui se concrétisent en capital, en développant la théorie de la valeur travail et celle de l’exploitation salariale.

Pour Marx comme pour Engels, l’économie, ça n’est pas la circulation du capital mais, d’abord, la façon dont les sociétés humaines organisent la production et les échanges de leurs moyens de subsistance. Dans le mode de production capitaliste, tel qu’il apparaissait à ses débuts du temps de Marx, seule une partie de ces moyens de subsistance, en particulier ceux issus de la production industrielle capitaliste, mais aussi celles produites par l'artisanat, se présentaient sous la forme de « marchandises », c’est-à-dire, par définition, de biens ou de services produits pour être vendus.

On peut dire qu’aujourd’hui, c’est l’ensemble de ces moyens de subsistance, en bien au-delà qui ont été convertis en marchandises tandis qui le capitalisme a étendu son emprise sur toute la vie de la société, à l’échelle de la planète, réduisant à la portion congrue, voire détruisant toutes les autres formes de production de biens et de services.

Le circuit élémentaire des investissements productifs

topo crise daniel002La production de marchandises dans le mode de production capitaliste repose sur une organisation particulière de l’économie, représentée de façon schématique sur l’illustration. Le bloc « terrain d’investissement » mis en évidence dans l’illustration précédente est décomposé en trois blocs reliés entre eux, selon un enchainement qui conduit des « ressources naturelles » à la marchandise «M » par le biais du bloc intitulé « production des biens et services ». Cette marchandise doit être ensuite vendue sur le « marché des biens et services » pour que le capitalisme puisse récupérer sa mise, si possible avec profit. Une partie des marchandises réalisées est achetée par le secteur de production lui-même : équipements nouveaux et matières premières, énergie, etc. (intrants) nécessaires à la production.

Ces deux blocs sont associés à un troisième, celui des « prolétaires » qui fournissent leur travail en échange d’un salaire. Salaire qui leur permet d’acquérir sur le marché les marchandises dont ils ont besoin pour vivre, autrement dit leurs moyens de subsistance.

Pour fonctionner, ce système de production et d’échanges à besoin de capitaux (A), apportés par son « propriétaire », le capitaliste, qui en retire, après la vente des marchandises (M), la valeur (A’). Le capital A se divise en deux parties, que Marx définit ainsi : le capital constant (Cc) qui sert à payer les équipements et les intrants, et le capital variable (V) qui paye les salaires.

Si l’on en croit les capitalistes et leurs économistes, l’échange entre capitalistes et prolétaires serait parfaitement équitable : le salaire serait le prix du travail du salarié. C’est une entourloupe !

Pour la démasquer, Marx analyse ce qui constitue la valeur d’une marchandise : il distingue la valeur d’usage, qui correspond au besoin que la marchandise est appelée à satisfaire, de sa valeur d’échange, son prix. Ce dernier n’a rien à voir avec son usage. Il s’établit sur les marchés en fonction de la quantité de travail social qui a été consommé pour sa fabrication.

Ce travail social est fourni par l’activité des salariés, qui louent une marchandise particulière au capitaliste, leur force de travail. Cette marchandise a une valeur d’usage, dont dispose le capitaliste : apporter une certaine quantité de valeur nouvelle au capital constant pour produire la marchandise, la valeur ajoutée. Elle a une valeur d’échange, le salaire V.

Une seule source de richesses nouvelles : le travail vivant

topo crise daniel003Condamné à vivre dans une société où tout devient marchandise, le prolétaire n’a pas d’autre choix que de louer au capitaliste la seule marchandise qu’il possède, sa force de travail, en échange d’un salaire, qui en est la valeur d’échange. Mais cette valeur ne correspond pas à la valeur nouvelle, valeur ajoutée, qui a été apportée par son travail et que le capitaliste s’approprie. Il y a bien longtemps que, du fait de la productivité du travail, un être humain produit en une journée bien plus de valeur que celle qu’il doit consommer pour subsister.

L’arnaque est là : le capitaliste achète avec le salaire une marchandise qui produit plus qu’elle ne consomme : il suffit de prolonger le temps de travail au-delà du temps nécessaire à produire l’équivalent du salaire. Le salariat est un rapport d’exploitation masqué derrière la légalité des lois de la bourgeoisie et la propagande qui la justifie.

La différence entre le salaire que paie le capitaliste et la valeur ajoutée par le salarié constitue la plus-value. Marx appelle travail vivant la valeur nouvelle ajoutée par le travailleur. La lutte des classes entre bourgeois et prolétaires commence avec la lutte pour le partage de ce travail vivant entre salaire et plus-value extorquée par les patrons. C’est de cette plus-value qu’est tiré le profit des cycles d’investissement productifs, mais aussi commerciaux et financiers, ces trois processus étant indissociables.

De ce fait, la plus-value tirée de l’exploitation du travail humain constitue le point de départ de toutes les richesses qui circulent et s’accumulent dans le système économique capitaliste et qui constituent le « capital », que Marx appelait du « travail mort ». Avec sa phrase : « Le capital est du travail mort, qui ne s'anime qu'en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d'autant plus vivant qu'il en suce davantage », il répond aux questions sur l’origine des richesses nouvelles, et sur le caractère « insatiable » des capitalistes, qui semblent ne jamais avoir assez des richesses qu’ils contrôlent.

C’est pour cela que Marx distingue le capital constant (Cc), qui ne fait circuler que du « travail mort » du capital variable V, variable parce que c’est la seule partie du capital qui grandit, en s’appropriant une partie du travail vivant apporté par les prolétaires. 

Comment se constitue la valeur au cours du procès production-réalisation ?

topo crise daniel004L’extorsion de la plus-value par le capitaliste constitue donc le point de départ du processus de création de richesses nouvelles. Mais pour que l’opération aille à son terme, une autre étape est indispensable : la vente de la marchandise produite, qui permet de réaliser la transformation de la plus-value en profit… ou pas !

Si l’on suit, de la gauche vers la droite, la progression de la transformation du capital, considéré comme du « travail mort » auquel s’ajoute du « travail vivant », on voit comment se constitue d’abord, dans le secteur « production », la valeur M de la marchandise, ainsi que ses diverses composantes.

A noter sur la figure la décomposition du capital constant Cc en Ccf : capital constant fixe, correspondant au coût des équipements, et Ccc : capital constant circulant, correspondant aux intrants.

Dans la vie d’une entreprise, il existe en fait deux cycles d’investissements distincts :

  • un cycle court, correspondant à la production d’une unité de production (une voiture, un immeuble…), qui consomme le capital constant circulant (coût des matières d’œuvre et autres intrants), et le capital variable, coût de la force de travail utilisée au cours de ce cycle court.
  • un cycle long, celui du capital constant fixe, correspondant au renouvellement des équipements, soit qu’ils soient devenus hors d’usage par usure, soit qu’ils soient devenus obsolètes du fait des progrès techniques. Dans la comptabilité des entreprises, le remboursement de ce capital avancé se fait progressivement, sous la forme de l’amortissement.

Différents facteurs caractérisent la production :

  • Le taux d’exploitation, Pl / V, expression du rapport des forces entre travailleurs et patrons pour le partage de la valeur ajoutée.
  • La composition organique du capital, Cc/V, qui caractérise d’une façon plus ou moins précise, la modernité des entreprises : dire que Cc est plus élevé par rapport à V, c’est dire qu’il y a plus de machines par rapport au nombre d’ouvriers, et donc, en principe, que chaque ouvrier produit plus dans un temps de travail donné. Mais il y a un problème : c’est l’exploitation salarié qui crée le profit. Baisser la part du travail dans le capital investi, c’est aussi baisser la source de production du profit par rapport au capital total investi… Cela constitue une des contradictions centrales du capitalisme, que Marx met en évidence et formule sous la forme d’une loi dite de la baisse tendancielle du taux de profit. C’est une des raisons qui pousse les capitalistes à mener en permanence la guerre de classe : compenser la tendance à la baisse des taux de profit en tentant d’arracher toujours plus de plus-value dans la valeur ajoutée. Mais il faut noter également que cette loi s’établit dans des conditions données, et que diverses « contre tendances », que Marx décrit, jouent pour compenser ses effets, d’autant que bien d’autres facteurs interviennent également pour perturber les perspectives de profit…

Car la production n’est rien sans la réalisation, au cours de laquelle jouent d’autres facteurs : jeu de l’offre et de la demande, degré de solvabilité des marchés, concurrence entre capitalistes… On reviendra plus loin sur ces facteurs et comment ils constituent d’autres facteurs essentiels de crise du capitalisme.

Pour comprendre ce qui se joue, il faut d’abord partir du fait que lorsqu’une entreprise choisit d’investir dans une production donnée, elle le fait en se basant sur une perspective de vente : par une analyse de l’état du marché à un moment donné, elle évalue le prix auquel elle pense pouvoir vendre sa marchandise (A’, « prix du marché ») et en déduit, en évaluant les coûts de production qui, eux, sont connus à l’instant où elle fait son étude, le profit qu’elle peut espérer en tirer. Mais il s’écoule nécessairement un certain temps entre le moment où l’investissement A est réalisé et où la marchandise est réellement sur le marché. Au cours de ce temps, le « prix du marché » a pu changer. De ce fait, la valeur réelle A’ à laquelle se vend la marchandise peut être égale, supérieure ou inférieure à la valeur M supposée s’être constituée au cours du processus de production. C’est pourquoi il faut attendre le résultat du processus global pour connaitre le profit, et donc la plus-value, réellement réalisée.

Dans le mode de production capitaliste, les investissements productifs sont un pari, une « spéculation » basée sur une perspective de profit… Perspective que les capitalistes détruisent eux-mêmes en réduisant en permanence les conditions de réalisation : en aggravant les conditions d’exploitation pour augmenter la part de plus-value prélevée sur la valeur ajoutée, ils diminuent de ce fait les salaires et donc les perspectives de vente de leurs marchandises, avec des conséquences sur lesquelles on reviendra plus tard.

Socialisation et globalisation de la propriété, des moyens de production et des échanges

topo crise daniel005Les lois, les tendances, les contradictions que l’on vient d’évoquer et qui fondent le rapport de production capitaliste n’ont pas changé depuis Marx, et la lutte pour le partage de la valeur ajoutée entre plus-value et salaire reste toujours le fondement de la guerre de classe que se livrent la bourgeoisie et le prolétariat. Mais la structure actuelle du système capitaliste, résultat d’un siècle et demi d’évolutions, n’a plus grand-chose à voir avec celle du temps de Marx telle qu’elle est illustrée très schématiquement sur l’illustration : un capitalisme industriel avec ses patrons-propriétaires de leurs entreprises, une production nécessairement limitée, destinée à un marché proche, et un capitalisme bancaire indépendant, qui fournit si nécessaire des crédits au capitalisme industriel en échange d’intérêts. Le tout dans une société encore dominée par la production agricole et où toute une partie de l’économie échappe au capitalisme industriel.

Dans le capitalisme industriel du milieu du XIXe siècle qu’analyse Marx, la propriété des entreprises était concentrée entre les mains de capitalistes individuels, de familles, parfois de sociétés de quelques membres. Mais dès la fin du XIXe, les besoins de plus en plus importants de capitaux imposés par la construction des chemins de fer, les conquêtes coloniales impérialistes, n’ont pu être satisfaits qu’à travers la constitution de grandes sociétés financières. Cela a entraîné petit à petit la dissolution de la propriété individuelle des entreprises au sein de sociétés par actions, souvent contrôlées par de grandes banques. Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, écrit en 1916, Lénine explique comment s’est produite la fusion du capital bancaire et du capital industriel pour constituer le capital financier, tandis que les entreprises s’étaient concentrées pour se structurer en trusts et monopoles. En France et en particulier dans la région, cette fusion du capital bancaire et du capital industriel est parfaitement incarnée par les frères Pereire, symboles de l’ « Esprit d’entreprise du XIXème siècle »…

Titres, marchés financiers, liquidité du capital, spéculation… 

topo crise daniel006Sauf pour les petites entreprises – c’est encore le cas aujourd’hui – et dès la deuxième moitié du XIXème siècle, la propriété privée des moyens de production et d’échange a quitté la forme d’une propriété directe pour passer par le biais de la possession de « titres », actions ou obligations. La propriété de telle ou telle entreprise (telle ou telle dette) est ainsi répartie entre plusieurs mains et les profits sont répartis au prorata du nombre de titres détenus par chacun.

Mais ces titres peuvent aussi s’échanger comme des marchandises sur des marchés spécialisés : la circulation des capitaux est ainsi libérée des lenteurs imposées par les démarches administratives qui marquent la vente ou l’achat d’une entreprise : on peut vendre ses parts d’une entreprise et acheter celles d’une autre en une seule opération boursière et ainsi s’adapter très rapidement aux évolutions des perspectives de profit. Le capital devient ainsi très mobile, on dit qu’il est « liquide », la propriété se trouve de plus en plus répartie entre des mains diverses, socialisée.

En même temps, cela permet de spéculer sur l’évolution des valeurs de marché de ces titres, ce qui est à la base de la constitution d’immenses bulles spéculatives. L’exemple le plus connu, parce que présenté en continu dans la presse et les chaines spécialisées de la télévision est celui de la « capitalisation boursière » des sociétés, obtenu en multipliant le nombre d’actions par leur valeur à un instant donné. Or la valeur des actions d’une entreprise donnée s’établit chaque jour à travers des milliers d’échanges dont la seule raison d’être, pour les spéculateurs qui s’y livrent, est d’essayer de gagner de l’argent dans la transaction.

Ce processus a sa propre logique, qui se traduit par un comportement « moutonnier » du monde des traders : la soif de « bonnes affaires », la disponibilité de capitaux, semble créer une demande infinie, poussant la valeur des actions à la hausse permanente. C’est que l’on peut observer quand on suit l’histoire de l’évolution des titres boursiers ou d’indices comme le CAC40 : ils semblent avoir la propriété de grimper sans cesse, malgré des périodes de baisse de plus ou moins longue durée…

Jusqu’à, parfois, des effondrements brutaux. Du fait de la fuite en avant spéculative, la capitalisation boursière d’une entreprise finit par devenir démesurée par rapport à sa valeur réelle, c’est-à-dire ce que l’on obtiendrait en vendant les biens qui la constituent. L’écart entre capitalisation boursière et valeur réelle est appelé « capital fictif », il constitue une « bulle spéculative ». Et il suffit parfois de peu de chose, une mauvaise nouvelle concernant les perspectives de profit et donc des dividendes qui leur sont associés, pour que la tendance « moutonnière » s’inverse : la course à l’achat d’actions se transforme en course à la vente, l’offre devient supérieure à la demande, le cours de l’action s’effondre, et avec elle la capitalisation boursière de l’entreprise. On peut arriver à la situation paradoxale où cette capitalisation boursière devient inférieure à la valeur réelle de l’entreprise, ce qui permet à des « prédateurs » financiers de prendre le contrôle de l’entreprise en rachetant une partie des actions désormais à prix très bas…

D’où une double crainte des grands actionnaires des grands groupes industriels et financiers : leur fortune, pour une bonne part constituée par leur portefeuille d’actions, évolue au gré de la valeur de ces dernières. Elle peut donc fondre du jour au lendemain en cas de « perte de confiance » des spéculateurs, sans compter que cet effondrement éventuel peut leur faire perdre le contrôle de l’entreprise. C’est une des raisons pour lesquelles les grands groupes entretiennent eux-mêmes la demande sur le marché des actions, en en rachetant une partie, en multipliant leur valeur, tandis qu’ils versent de copieux dividendes à leurs actionnaires pour les inciter à garder leurs actions.

Le marché boursier des actions d’entreprises est le plus connu puisque mis en évidence quotidiennement dans les médias. Mais il en existe d’autres, sur lesquels se livrent les mêmes opérations spéculatives : marché des changes monétaires, marché de la dette, marchés des matières premières, marché des métaux précieux, etc.

De fait, la mise en avant quotidienne par les médias des évolutions des Bourses d’actions est l’arbre qui cache la forêt : la spéculation sur les actions n’est une part minime de la spéculation globale sur l’ensemble des marchés financiers, même si un effondrement sur ce secteur a des conséquences immédiates sur la production. Les spéculations financières les plus importantes, et de loin, se livrent sur le marché des changes monétaires, suivi des marchés de la dette. C’est en particulier sur ces marchés que se préparent les effondrements financiers qui menacent de se produire aujourd’hui, entrainant le reste de l’économie dans leur sillage, comme cela s’est produit en 2007.

Financiarisation, socialisation de la propriété privée des moyens de production

topo crise daniel007Derrière ces processus spéculatifs à travers lesquels les capitalistes individuels se livrent à une concurrence effrénée pour s’accaparer la plus-value produite par les travailleurs se dessine une nouvelle organisation interne de la bourgeoisie, du point de vue de la propriété. En 1916, Lénine décrivait comment le capital industriel et le capital bancaire s’étaient associés pour constituer le capital financier, et comment ce dernier dirigeait désormais d’immenses structures d’entreprises, trusts et monopôles, étendant leurs tentacules sur d’immenses territoires coloniaux, dans un monde que s’étaient partagé une poignée de puissances impérialistes.

Depuis, ce processus n’a cessé de s’accentuer, à travers crises, guerres, révolutions...

L’état des lieux aujourd’hui, c’est une économie mondiale contrôlée par un système financier composé de banques, de fonds d’investissement, de compagnies d’assurances, de holdings de multinationales, mais aussi de marchés financiers sur lesquels s’échangent une multitude de titres (actions, obligations et autres).

Une oligarchie financière, caste extrêmement minoritaire constituée des grands actionnaires de ces institutions financières, vit en parasite sur l’ensemble de la société. Elle investit sous une multitude de formes les capitaux qu’elle contrôle dans la sphère financière et s’accapare une part toujours plus grande des richesses tirées du travail, qu’elle joue au casino de la spéculation. Et quand on dit qu’elle vit en parasite, ça n’est pas une formule, mais bien une réalité : non seulement son rôle social est nul, mais en « suçant comme un vampire le travail vivant », elle conduit l’humanité dans le mur !

La structure des multinationales ou comment l’oligarchie financière règne sur le monde

topo crise daniel008Cette oligarchie financière contrôle par le biais des titres qui circulent dans la sphère de la finance et des participations en cascade au sein des grandes multinationales, l’ensemble de l’économie mondiale. En 2016, selon Recherches économiques, 147 multinationales contrôlaient l’économie mondiale. Ce contrôle passe par des liaisons en cascade qui partent du sommet financier, la holding, se divisent de divers secteurs, puis en divers niveaux de filiales pour aboutir aux couches terminales de sous-traitants, eux-mêmes pouvant faire partie de la firme ou pas...

Toyota a été précurseur dans ce domaine, comme le montre l’organigramme correspondant à son organisation… en 1977.  

L’oligarchie financière est un lieu d’alliances entre grands investisseurs, à travers des participations croisées, machin investit chez truc, qui investit chez chose et machin… La compagnie d’assurances Axa serait au 4ème rang mondial des sociétés qui possèdent le plus de participations croisées.

Elle reste en même temps le terrain d’une concurrence acharnée. La bataille actuelle au sein de l’Alliance Nissan-Renault autour des malversations de Ghosn est une illustration de la profonde contradiction qui marque le capitalisme arrivé au stade des grandes multinationales : créer des alliances pour s’unir contre la concurrence n’empêche pas de continuer à s’affronter au sein de l’alliance pour savoir qui des deux groupes d’actionnaires principaux imposera sa loi pour en tirer le plus de profit…  

« NTIC », divisions du travail, socialisation de la production, « chaînes de valeur », internationalisation du marché du travail 

topo crise daniel009En se développant, le capitalisme n’a pas seulement modifié et concentré le pouvoir économique de la bourgeoisie et la façon dont il s’exerce sur la société actuelle. Il a aussi profondément modifié les forces productives, aussi bien du point de vue matériel, technologique et scientifique, que sociologique.

La période actuelle est caractérisée par la mise en œuvre des Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Elle a donné au capitalisme à la recherche de nouveaux terrains d’investissement et surtout d’une main d’œuvre à bas coup les moyens d’étendre à la planète entière les canaux par lesquels extraire la plus-value. Le résultat en est aujourd’hui une économie mondiale intégrée, un degré de division du travail et de socialisation de la production considérables, passant par des « chaines de valeur » qui organisent les diverses étapes de la production d’une marchandise à travers une multitude de lieux de production et de réseaux de communication et de transport.

Ce processus, commencé dans les années 1980, a étendu le rapport salarial dans le monde entier, l’apparition d’une classe ouvrière innombrable, avec pour effet la création d’un marché du travail mondialisé, qui, par la concurrence qu’il introduit, pèse lourdement dans le rapport de force dans les anciennes puissances industrielles.

Le capitalisme, en se développant sous le coup de ses propres mécanismes internes, de la concurrence et de la lutte des classes n’a pas fait que socialiser et concentrer la propriété privée des moyens de production et d’échange. Elle a aussi socialisé la production des richesses à un degré jamais atteint, réunissant les conditions objectives d’un changement révolutionnaire de la société.

Etats de classe, au service de l’oligarchie financière

topo crise daniel011Pour Marx, dans les sociétés bourgeoises, « le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise toute entière »… Il écrit cela alors que le pouvoir de la bourgeoisie est en train de s’établir et que les jeux de pouvoir traduisent les affrontements entre diverses couches des classes dominantes.

Les choses ont changé aujourd’hui, mais dans le sens où le jeu des Etats devient de plus en plus clair, au service de l’oligarchie financière par le biais de ses maillons nationaux, ainsi qu'à travers les diverses institutions internationales au sein desquelles la bourgeoisie tente tant bien que mal de se coordonner, d'assurer une "gouvernance mondiale" qui apparait de plus en plus mise à mal par l'exacerbation de la concurrence.

Les Etats servent tout d’abord les plus riches par leur action politique, l’enchaînement des offensives contre le monde du travail qui n’a pas cessé depuis des décennies, pour l’augmentation de la plus value au détriment des salaires, la destruction des protections légales des travailleurs face au patronat, etc.

La fiscalité est un autre aspect de cette intervention de l’Etat dans le transfert des richesses produites par le travail. Selon la propagande de la bourgeoisie, mais aussi des partis réformistes qui voudraient nous y faire croire, l’Etat aurait un rôle d’intermédiaire pour un équilibrage de la répartition des richesses au sein de la société entre les plus riches et les plus pauvres. Cela passerait par un double flux d’argent, celui de l’impôt, montant de la population vers les caisses de l’Etat, et celui de la « redistribution », descendant de l’Etat vers la population (allocations diverses aux plus démunis, services publics gratuits,…).

Ce schéma est une idéalisation de la période qui a suivi la Deuxième guerre mondiale, les soi-disant Trente glorieuse, prétendu règne d’un Etat providence qui s’était effondré avec la crise des années 1970. Mais le mythe a bien du mal aujourd’hui à se maintenir. Le mouvement des gilets jaunes est né de la révolte contre une fiscalité clairement à deux vitesses, augmentation des taxes qui frappent les plus pauvres alors qu’était supprimé l’ISF. Quant à la « redistribution », elle s’adresse surtout aux grands patrons, sous forme de divers cadeaux sous prétexte de soutien de l’emploi, tandis que les services publics subissent casse sur casse, tout comme les prestations sociales.

Au jeu de l’injustice fiscale et de la « redistribution » à rebours au profit des plus riches, les Etats ajoutent la dette publique, qui assure un transfert permanent, sous forme d’intérêts, d’argent issu des contribuables, vers les marchés financiers, et en fin de compte, vers les plus riches. Prêter de l’argent aux Etats ouvre aux organismes financiers à la recherche permanente de terrains d’investissements nouveaux des perspectives en principe sûres… sauf aléas, bien sûr, comme celui de la crise de la dette européenne en 2010 2011.

La dette des ménages au secours des profits

topo crise daniel012La dette publique est un des canaux par lequel la bourgeoisie récupère une partie des salaires qu’elle a versé par l’intermédiaire des Etats.

La dette privée, dite « des ménages », en est un second. Les salaires insuffisants font qu’il est souvent nécessaire, pour bien des personnes, de faire appel à un crédit, faute de disposer d’économies pour faire face à un imprévu. Mais c'est surtout une aubaine pour la bourgeoisie, il suffit pour s'en convaincre de voir la floraison de publicités pour les crédits à la consommation, etc.

Prêter de l’argent aux ménages joue deux rôles pour la bourgeoisie :

  • Elle est un terrain d’investissement pour des capitaux en croissance perpétuelle et une source de ponction sur les revenus du travail, une façon pour la bourgeoisie de s'accaparer une partie des salaires versés.
  • Elle soutient un certain degré de solvabilité des marchés, pour garantir la réalisation de la plus value, donc des profits.

Elle accumule en même temps de nouveaux risques pour le système financier, du au fait que l'endettement privé croissant conduit de plus en plus de personnes à des situations de sur-endettement, à l'incapacité de rembourser leurs dettes.

Les flux de richesses tirées du travail vivant sont à sens unique

topo crise daniel013Pour conclure cette partie, ce schéma de circulation des richesses au sein des grandes relations entre les divers éléments de la société fait apparaitre clairement un double mécanisme d’accaparement des produits du travail par les sommets de la finance et de la bourgeoisie. Celui tiré de l’exploitation salariée, la plus value, et celui récupéré sur les salaires, par le biais de la fiscalité et de la dette publique d’une part, de la dette des ménages d’autre part.

 

Les grandes contradictions du capitalisme financier mondialisé

Il n'est pas possible de développer ici l'ensemble des contradictions qui sont inhérentes au système capitaliste et n'ont fait que se développer au fur et à mesure de son expansion internationale, pour atteindre aujourd'hui des proportions et un degré de gravité extrêmement importants, allant jusqu'à mettre en jeu l'existence même de l'humanité, ou du moins la menaçant d'une régression sans précédents.

Nous nous contenterons d'en souligner quelques aspects.

Inégalités insupportables, germe des crises politiques

topo crise daniel014Ces processus de pillage se produisent à l’échelle mondiale sans s’arrêter aux frontières. Le schéma produit par l’ONG OXFAM début 2017 est une illustration la polarisation des richesses entre quelques mains qui en résulte.

Au centre de l’échelle verticale, ce sont les « classes moyennes » qui s’appauvrissent relativement, se sentent « déclassées ». L’ascenseur social en panne…

En bas, ce sont des millions et des millions de personnes qui sont dans une misère extrême, meurent de famine ou faute de soins, cherchent le salut dans l’émigration au risque de leur vie. Ces injustices sociales terribles se retournent politiquement contre ceux qui en sont responsables, générant un état de crise politique permanent.

La soif insatiable de profits limite leur réalisation et bloque la croissance

topo crise daniel015Au cœur de l’exploitation salariale, un autre processus est à l’œuvre : la politique des classes dominantes et de leurs Etats, qui consiste à augmenter le taux d’exploitation tandis que les salaires sont ponctionnés par la dette publique et privée entraine inévitablement une baisse relative du pouvoir d’achat global des classes laborieuses, avec deux conséquences : en limitant le marché solvable, elle est source de récession économique chronique, tandis que le surendettement menace les organismes de crédit de ne pouvoir récupérer leurs créances pour insolvabilité des emprunteurs.

Marx écrivait dans le Capital : « La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation de la société ».

La fuite en avant de la spéculation et de la dette prépare le krach

topo crise daniel016La crise de 2007-2008 a eu pour élément déclencheur le surendettement des ménages pauvres américains, poussés à acheter des maisons à crédit. Comme le montrera Rémi, le phénomène s'est répendu à l'ensemble du secteur financier et productif, du fait même des bulles financières que la spéculation à outrance y avait créé. Dix ans après, force est de constater que les soi-disant remèdes au nom desquels les gouvernements nous ont imposé leur politique d'austérité n'ont rien changé : l'endettement continue à prospérer, tout comme la spéculation. Comme on le voit sur l'illustration, la production des richesses, que l'on peut mesurer par le PIB mondial, ne reorésente qu'une très faible part face aux marchés spéculatifs qui continuent de prospérer.

Le capitalisme détruit les équilibres écologiques

topo crise daniel017Pour terminer de bref inventaire des menaces que fait régner le capitalisme financier mondialisé, il y a bien sûr celui des conséquences sur l'environnement.

Réchauffement climatique, épuisement des ressources, pollution… Par ses fuites en avant incontrôlables, le capitalisme, en détruisant les équilibres écologiques, met en cause l’existence même de l’humanité, tout au moins son niveau de développement actuel.

"Capitalisme vert", sommets du climat se suivent et se ressemblent... Le capitalisme est tout aussi impuissant face aux enjeux que posent les questions écologiques que face aux conséquences financières et économiques d'une logique qui le définit : recherche du profit maximum, propriété privée des moyens de production et d'échange, le tout dans un monde où toutes les relations sont régies par 'les lois du marché".

 

 

 

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