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Août 1917: situation explosive, le Coq rouge et la montée des bolchéviks

L’échec lamentable du coup d’État de Kornilov a été le fruit d’une montée ouvrière immense, équivalente par son ampleur au recul après les journées de juillet. Le parti bolchévik, groupe propagandiste, va ainsi devenir une force de masse en quelques mois. C’est aussi une période de violents sabotages par tout ce que le pays compte de patrons et de professionnels liés à eux qui lock-outent, détruisent les machines, inondent les mines, etc., créant une réelle menace de famine.

Nous sommes en août 1917. Le « Coq rouge » de l’insurrection paysanne se réveille. Les moujiks ne veulent plus subir la « main noueuse de la faim » des classes dominantes pour étouffer la révolution. Ils ne demandent plus rien aux SR censés les représenter, ils vont eux-mêmes occuper les terres, les jardins fruitiers, couper le bois voire, bien que cela ne fasse pas l’unanimité entre eux, brûler les manoirs des propriétaires, même cadets ou libéraux.

Parallèlement, le lien se fait peu à peu et naturellement entre ouvriers politisés des villes et soldats qui se mélangent au front, mais aussi par l’enrôlement de paysans qui y rencontrent des agitateurs bolchéviks et retournent dans leurs villages non plus taiseux mais « parleurs » et bolchéviks, créant même des comités de paysans révolutionnaires.

Le contrôle ouvrier

Dans les villes, les ouvriers, qui avaient comme habitude de sortir des usines les chefs détestés en brouette, font face maintenant ouvertement à leurs patrons et administrateurs partisans du nouveau régime, qui se conduisent comme les pires des contremaîtres et policiers du tsarisme, en menaçant les ouvriers de les envoyer au front.

Les grèves se multiplient pour les salaires, les 8 h et sur tous les sujets (on exige par exemple de ne plus être tutoyé au travail, les garçons de café refusent les pourboires…) Mais cette fois, rien de spontané ! Ce sont les comités d’usines où dominent les bolchéviks qui dirigent et politisent ces conflits.

Ils sont maintenant au nombre de 400 000, surtout dans les usines et au front. Et s’ils exigent le contrôle ouvrier et la nationalisation des industries du sucre, du pétrole, de la métallurgie (entre des mains étrangères ou pas), ils ne parlent pas d’expropriation des capitalistes tant que les travailleurs ne sont pas encore prêts à diriger les usines.

Mais ils ont un excellent professeur, la vie elle-même. Et lorsqu’ils se retrouvent à ne plus pouvoir contrôler que des « murs » vides, les patrons s’étant enfuis avec les responsables et souvent la caisse, les ouvriers prennent les usines et les font tourner eux-mêmes, sans patrons, mais avec une « discipline fraternelle » jamais vue.

Rôle de Lénine dans la rupture avec les social-patriotes

Lénine, depuis sa cachette, s’informe sur l’état d’esprit des masses. Il sent qu’elles sont plus à gauche que le parti et le parti plus à gauche que sa direction. Celle-ci, cette vielle garde des bolchéviks, de même qu’elle a difficilement accepté ses Thèses d’avril, a du mal à rompre avec le raisonnement de « la révolution bourgeoise d’abord » et donc avec le soutien au gouvernement socialiste de la bourgeoisie nationale de Kerenski, les social patriotes, et à défendre la prise du pouvoir par les travailleurs dans les soviets. Comme l’écrivait Trotski :

« Lénine exigeait catégoriquement une rupture, non seulement avec le libéralisme bourgeois, mais avec tous les partisans d’une « défense nationale ». Il organisait la lutte à l’intérieur de son propre parti contre ces « vieux bolchéviks » qui avaient déjà joué plus d’une fois un triste rôle dans l’histoire de notre parti en ressassant sans rime ni raison une formule apprise par cœur au lieu d’étudier, dans son originalité singulière, la réalité nouvelle, vivante.

Des millions d’ouvriers et de paysans ignoraient encore notre parti, ne l’avaient pas encore découvert, ne savaient pas qu’il exprimait leurs tendances et, en même temps, notre parti ne comprenait pas encore toute sa puissance virtuelle ; c’est pourquoi, le parti se trouvait « cent fois plus à droite » que les ouvriers et les paysans.

Il fallait procéder au rassemblement, il fallait montrer au parti les millions d’hommes qui avaient besoin de lui, il fallait montrer le parti à ces millions d’hommes. On devait éviter de courir trop devant, mais on ne devait pas rester en arrière. Il était nécessaire de donner de patientes et persévérantes explications.

Lénine voyait, entendait et sentait avant tout l'ouvrier russe, cette classe ouvrière dont le nombre avait considérablement augmenté, qui n'avait pas encore oublié l'expérience de 1905, qui avait passé par l'école de la guerre, qui en avait connu les illusions, qui avait éprouvé les hypocrisies et les impostures de la défense nationale, et qui était prête maintenant à supporter les plus grands sacrifices et à risquer des efforts inouïs.

Il sentait l'âme du soldat, du soldat abasourdi par trois ans d'un carnage diabolique – sans raison et sans but –, du soldat éveillé par le tonnerre de la révolution et qui se disposait à prendre sa revanche de toutes (…) les humiliations, de tous les affronts, par une explosion de haine furieuse qui n'épargnerait rien.

(Lénine) entendait et sentait le moujik qui traînait encore les entraves d'un servage multiséculaire et qui, maintenant, grâce à la violente secousse de la guerre, avait aperçu pour la première fois la possibilité de prendre sa revanche sur tous les oppresseurs, les esclavagistes, les seigneurs : revanche épouvantable, implacable. »

Voilà ce qu'entendit et vit Lénine, voilà ce qu'il sentit physiquement, avec une irrésistible netteté, avec une certitude absolue, lorsque, après une longue absence, il prit contact avec le pays saisi par les spasmes de la révolution.

Et ce même Lénine de dire à l’adresse des socialistes du gouvernement :

« Imbéciles, vantards, crétins ! Vous pensez que l'histoire se fait dans les salons où de petits parvenus démocrates traitent familièrement, “ amis comme cochons ”, des libéraux titrés (…), de petits avocats de province, apprennent à baiser vivement les fines mains des Altesses ? Imbéciles ! Vantards ! Crétins !

L'histoire se fait dans les tranchées où le soldat, possédé par le cauchemar, par l'ivresse de la guerre, plante sa baïonnette dans le ventre de l'officier, et, ensuite, cramponné aux tampons d'un wagon, fuit vers son village natal pour y allumer l'incendie, pour planter “ le coq rouge ” sur le toit du propriétaire. » Lénine, p.64-67 puis 73-74

Lénine écrit alors une brochure que les bolchéviks diffusent massivement, La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer. Et ce alors que leurs imprimeries ont été fermées, certains de leurs dirigeants arrêtés. Car les comités d’usines trouvent le moyen de tout faire tourner, même quand c’est interdit, même quand il faut un peu forcer la main aux récalcitrants ! Plus que jamais, la liberté de la presse est imposée par la rue.

Là, encore une fois, Lénine dénonce le gouvernement Kerenski qui ne fait rien pour les problèmes vitaux de la population : la terre, la paix, le pain et la liberté pour toutes les nations opprimées, car il lui faut satisfaire la bourgeoisie patriote et sa guerre.

Lénine ne demande rien à ce gouvernement. Il le démasque, et appelle les masses à continuer à faire ce qu’elles font, à prendre leurs affaires en main, démocratiquement, en chassant l’ancienne bureaucratie de ses fonctions dans les villes et les campagnes, à ouvrir les livres de comptes des grands patrons, à les taxer, à sanctionner durement les récalcitrants, à récompenser les employés au service de la révolution. Une des façons de contraindre le personnel bourgeois à travailler et non plus à saboter ou à s’enfuir était de le faire surveiller par des militants souvent bolchéviks appelés « commissaires ». Nous en entendrons parler plus tard.

Des milices ouvrières et gardes rouges seront aussi mises en place pour contrôler les usines, protéger ceux qui se battent, en particulier dans les quartiers ouvriers : 10 000 en juillet, 20 000 en octobre, dont des femmes et des jeunes.

Car il s’agissait de tenir en se préparant pour s’emparer du pouvoir, en construisant ce que Lénine appelle momentanément la « dictature révolutionnaire de la démocratie dirigée par le prolétariat révolutionnaire » en temps de guerre. Car c’est la guerre de classe, et la guerre tout court.

Dernières gesticulations des socialistes de coalition puis de contre-révolution

Le gouvernement de Kerenski, qui voit qu’il perd tout soutien dans le pays alors que dans les soviets et comités d’usines, de paysans et de soldats où tout se joue, les bolchéviks deviennent majoritaires, veut contester leur légitimité. Il convoque alors des assemblées, des sortes d’États généraux du pays, la Conférence démocratique, puis un Pré-Parlement mi-septembre. Il s’arrange pour que les classes possédantes y soient surreprésentées et les bolchéviks en minorité. Dans le parti bolchévik, il y a débat sur y participer ou non.

Finalement, les bolchéviks y sont allés pour dire ce qu’ils avaient à dire. Ils avaient à leur tête Trotski, libéré par les marins en août, déjà parmi les plus appréciés des dirigeants bolchéviks et en septembre, à nouveau Président du très combatif Soviet de Petersburg, 12 ans après l’avoir été de celui de Saint Petersburg.

C’est encore une illustration de ce parti rompu au débat démocratique, que d’accepter dans ses rangs et à sa direction un militant issu d’une autre histoire, parvenu par d’autres voies aux mêmes conclusions révolutionnaires.

Ainsi, la Conférence démocratique du 27 septembre est une tentative de, comme ironise Trotski, la « fine fleur de la nation » du gouvernement et ses alliés, bavarder encore dans les salons en attendant que la contre-révolution ou les Alliés en finissent avec tout ce désordre, comme certains le demandent même ouvertement. Trotski, à la tête de la délégation bolchévique, répondit à leur sincère inquiétude sur ce qui allait se passer, la probable prise du pouvoir par les travailleurs défendue par Lénine, que ce serait « une bagatelle, un petit coup de révolver ». Et il finit par un appel aux masses à s’organiser encore plus audacieusement pour tout le pouvoir aux Soviets, soulevant les insultes de tout ce monde policé et outré par ses mots sauvages de bolchévik !

Dans le même temps, les troupes de Kerenski tiraient sans ménagement sur les soviets de paysans insurgés à Kalouga, Kazan, Tambov… Les sabotages et les grèves continuaient, acharnés. A une nouvelle conférence de ce type en octobre, Trotski fera une courte intervention pour les bolchéviks en disant à tous ces socialistes et autres démocrates d’aller « rejoindre leur place dans la poubelle de l’histoire », avant de partir préparer l’insurrection qui urge.

Le rôle du parti

Le rôle du parti est alors essentiel. Car si la « vapeur » existe, la colère des masses, leur mobilisation à l’arrière comme au front, dans les villes centrales comme dans les campagnes périphériques ; si on est arrivé à un point où la classe dirigeante est désorientée et son gouvernement valet discrédité, ce parti est là pour « expliquer patiemment » par l’agitation, par l’action, en organisant toutes les classes opprimées pour la prise du pouvoir. Le militant anarchiste et communiste Victor Serge l’explique ainsi :

« Ce que veulent confusément les marins de Cronstadt, les soldats de Kazan, les ouvriers de Petersburg (…), de partout, les paysans saccageant les demeures seigneuriales, ce qu’ils veulent tous sans avoir la possibilité d’exprimer nettement leurs aspirations, de les confronter avec les possibilités économiques et politiques, de s’assigner les fins les plus rationnelles, de choisir les moyens les plus propres de les atteindre, de choisir le moment le plus favorable à l’action, de s’entendre d’un bout à l’autre du pays, de s’informer les uns les autres, de se discipliner, de coordonner leur effort innombrable, de constituer en un mot, une force uniquement intelligente, instruite, volontaire, prodigieuse, ce qu’ils veulent tous, le parti l’exprime en termes clairs, et le fait. Le parti leur révèle ce qu’ils pensent. Le parti est le lien qui les unit entre eux, d’un bout à l’autre du pays. Le parti est leur conscience, leur intelligence, leur organisation. » L’An I de la révolution russe.

C’est simplement ce que Marx expliquait dans le Manifeste quand il disait que « les communistes n’ont pas d’intérêts distincts de ceux du prolétariat tout entier ».

L’insurrection

Il n’est plus possible en octobre, cela devient évident à des millions d’opprimés, de faire les réformes indispensables (avoir la terre, le pain, la paix et la liberté) sans prendre eux-mêmes le pouvoir des saboteurs et des fauteurs de guerre, avant la liquidation de la révolution par les meilleures armées du monde aux portes de la Russie. Le parti bolchévik va alors devoir affronter un nouveau problème, la prise du pouvoir.

Jamais le prolétariat n’avait pris le pouvoir, à l’exception des presque trois mois de la Commune de Paris. Il n’y avait donc aucun précédent sur comment s’en emparer, le détruire, en construire un autre et le garder. Les textes de Marx et Engels, précieux acquis du mouvement ouvrier, pouvaient guider mais non remplacer la vie et l’expérience des masses en Russie.

Si la prise du pouvoir ne pouvait être que massive, son organisation concrète ne pouvait être que l’œuvre d’une poignée d’hommes et de femmes prenant par surprise l’État major politique et militaire de la bourgeoisie et de ses alliés socialistes.

Ce travail a été paradoxalement facilité par l’attitude plus qu’ambiguë du gouvernement qui a une fois de plus déplacé des troupes de Petersburg vers le front ou le sud, exposant au feu des troupes ennemies cette ville rouge. Les comités de soldats et de la flotte, méfiants, ont refusé ce déplacement. Les bolchéviks en ont profité pour exiger un Comité de défense pour soi disant contrôler le bien fondé des mouvements de troupes sous l’égide du Soviet. Cela a engendré le CMR, Comité Militaire Révolutionnaire présidé par Trotski, et dont la mission sera, non de sauver la patrie russe, mais d’organiser militairement – et donc en partie secrètement - l’insurrection du prolétariat.

Sur le plan technique, cela n’a pas été le plus difficile. Les masses avaient appris à s’organiser partout, en ville, au front, avec leurs comités, leurs commissaires, et même militairement avec les Gardes rouges qui multiplient les cours dans les usines et les quartiers.

Quand par exemple, les standardistes télégraphes de Petersburg, sous les ordres d’élèves officiers réactionnaires, se sont mises en grève empêchant des communications indispensables, des gardes leur ont fait comprendre à l’aide de deux petits canons placés à l’entrée du centre comment mieux collaborer à l’intérêt collectif…

Le plus difficile a été à nouveau de vaincre les hésitations au sein même de la direction du parti. Zinoviev et Kamenev ont refusé la décision du parti de mettre l’insurrection à l’ordre du jour pour la veille du Congrès panrusse des Soviets du 26 octobre. Ils ont même été jusqu’à démissionner au moment le plus crucial, éventant l’insurrection et la mettant en danger, pour se raviser ensuite, préférant avoir « tort avec les travailleurs que raison sans eux ».

Dans le parti, encore une fois, la discipline militante n’a pas été le fait d’autorités morales ou hiérarchiques, mais du débat ferme. C’est l’intérêt commun qui le ressoudait, et non la contrainte.

Finalement, la prise du pouvoir se fera le 25 octobre 1917, presque naturellement et sans effusion de sang, par l’occupation rapide, discrète et musclée de tous les points névralgiques de la capitale en même temps par des travailleurs armés et leurs organisations. Le seul coup tiré l’a été depuis le croiseur Aurore au large de la Neva à Petersburg, une sommation symbolique qui n’a rien détruit ! L’insurrection sera plus difficile à organiser à Moscou, mais elle y sera victorieuse aussi.

C’est cette relative facilité qui a fait naître le mythe du Coup d’État bolchévique. Si c’en était un (l’heure exacte et les lieux ne pouvaient être connus de tous), il n’a pu être construit et mené que par une action très concertée et collective, avec la complicité active et consciente de milliers d’anonymes, gardes, paysans, soldats, ouvriers, hommes et femmes.

Le deuxième Congrès des Soviets et la prise du pouvoir par les bolchéviks

Le lendemain, le 26 octobre donc, le 2ème Congrès panrusse des Soviets a comme prévu et sous bonne garde entériné la prise du pouvoir par les soviets et la fin du gouvernement provisoire. C’était aussi la fin de la dualité des pouvoirs et de l’ancien Soviet qui avait tergiversé à prendre le pouvoir et refusé de gouverner sans le gouvernement socialiste. Quant à Kerenski, il va s’enfuir et se mettre à la tête de troupes contre le nouveau régime. Piteusement vaincu, il disparaîtra en exil.

Il y a ce jour-là un Congrès des Soviets de 650 délégués, une assemblée jamais vue dans l’histoire du XXème siècle. Une assemblée, non d’hommes riches et instruits portant costume, mais une assemblée plus jeune, « grise » et sale, comme les capotes de soldats, les blouses des paysans et des ouvriers fatigués et exaltés qui s’y pressent. Parmi les orateurs, il y a Lénine, le doyen, 47 ans, dont c’est la première apparition publique depuis juillet. Il est ovationné. Sans pathos, il commence son intervention en disant : « Et maintenant, nous allons commencer l’édification de la société socialiste ».

Le gouvernement soviétique qui va être aussitôt instauré, ne fait que légiférer sur ce que les masses ont déjà imposé. Il votera un décret sur la paix et un appel aux peuples à se soulever contre leurs dirigeants en Europe et à rejoindre la révolution. Car en aucun cas la révolution ne pourra réussir seule. Les révolutionnaires en sont convaincus. Ils publient des traités secrets qui montrent que les Alliés sont avides de conquêtes, et non de démocratie ni de paix.

On vote aussi un décret pour la terre à qui la travaille (donc, pas sa collectivisation qui n’est pas encore à l’ordre du jour pour les moujiks). Et un décret sur le contrôle ouvrier instauré aussitôt partout. Ces mesures seront suivies d’autres tout aussi importantes et urgentes pour les masses comme celle sur l’annulation de toutes les dettes, le monopole bancaire entre les mains de l’Etat soviétique.

Elles seront suivies du décret sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, même s’il fait débat. Car la région de l’Ukraine par exemple, fait sécession derrière des nationalistes bourgeois. Mais il fallait en finir avec la domination des Grands-russes (le peuple dominant en Russie). La moitié des habitants de la Russie n’en faisaient pas partie. C’étaient des minorités opprimées. 650 mesures discriminaient les Juifs qui n’avaient par exemple pas le droit de posséder la terre ou de vivre ailleurs que dans des ghettos, pas le droit de parler leur langue, etc.

Permettre à toutes les nationalités et minorités de décider de leur sort, de rester liées à la Russie ou de s’en séparer, était une étape démocratique indispensable pour des peuples sous le knout tsariste depuis des siècles. Ces mêmes peuples comprendraient par la suite que les nationalistes qu’ils avaient suivis serviraient de base arrière aux Armées blanches et aux contre-révolutionnaires de tous les pays, sans aucune mesure en faveur des ouvriers et des paysans, en encourageant à nouveau des pogroms de Juifs et d’autres minorités. Ces nationalités rejoindront d’elles-mêmes l’URSS en 1922.

La Constituante mort née

Bien-sûr, au moment de constituer le gouvernement, tous les politiciens de l’ancien régime, des plus à droite aux socialistes menchéviks et SR, ont dénoncé le nouveau gouvernement issu du Congrès, -appelé d’un nom qui sentait la poudre, le gouvernement des Commissaires du Peuple-, uniquement composé de bolchéviks dont Lénine, Trotski, Staline, Kollontai…

Ils ont aussitôt crié à la dictature et réclamé à grands cris la fameuse Constituante qui devait résoudre tous les problèmes… Malgré le contexte extrêmement agité, les élections ont eu lieu dès novembre. Dans le parti, il y a eu à nouveau discussion pour déterminer si les bolchéviks et leurs alliés socialistes révolutionnaires de gauche (avec la sympathie d’anarchistes) étaient légitimes pour gouverner sans les socialistes de l’ancien régime? Et s’ils devaient ou non participer à cette Constituante ?

Dans les élections à la Constituante, ce sont les SR qui ont été majoritaires, représentants de la vaste masse des paysans (même si une partie d’entre eux, sous la pression de la révolution, a rompu avec leur direction SR et constitué les SR de gauche proches des bolchéviks, sans avoir le temps d’être représentés à ces élections. Les bolchéviks ont été ultra majoritaires dans la classe ouvrière, mais elle était minoritaire dans le pays).

La droite contre révolutionnaire et les socialistes ses complices, étaient convaincus que leur légitimité par les urnes les remettrait naturellement au pouvoir pour faire ce qu’ils rêvaient de faire (ou voulaient laisser faire à la réaction nationale ou internationale) : rétablir l’ordre et liquider la révolution. Lors de la première séance de la Constituante le 19 janvier 1918, ils ont encore une fois bavardé et attendu en ne prenant aucune décision voulue par les masses. Les bolchéviks y ont lu une Déclaration aux peuples opprimés. Les menchéviks et les SR ont quitté la salle, certains d’entre eux exigeant le désarmement des Gardes rouges et un gouvernement sans Lénine ni Trotski !

L’heure n’était plus à la démocratie parlementaire, élitiste et hypocrite, mais à la démocratie des soviets qui légiférait et agissait directement contre les classes possédantes et la guerre, une démocratie bien supérieure. Ce sont les gardes fatigués qui surveillaient l’assemblée qui ont mis fin aux longues et stériles gesticulations de ce petit monde politique, en déclarant la séance terminée !

L’ancien monde retournait bien aux poubelles de l’histoire. Comme l’a dit Trotski en conclusion de son Histoire de la révolution russe (Tome 2), la Russie était connue avant octobre comme le pays du tsar, du pogrome, de la nagaïka. Après, elle allait internationaliser les mots comme bolchévik ou soviet !

Le problème de la paix

Cependant, le principal problème de la révolution n’était toujours pas résolu. Les grandes puissances ne voulaient pas arrêter leur guerre de rapine, surtout quand elles voyaient le front russe s’effondrer. Surtout qu’encouragées par la révolution, les fraternisations se multipliaient, la mettant en péril !

Alors, que faire ? Pas question de continuer la guerre de défense nationale de ceux qu’on venait de renverser. Mais fallait-il signer une paix séparée avec l’Allemagne après un armistice de courte durée ? Fallait-il au contraire engager une guerre révolutionnaire pour accélérer la révolution, alors que les troupes russes ne voulaient plus se battre, que le pays était économiquement saigné et de plus en plus menacé par les Armées blanches?

Lénine se bat pour que Trotski soit Ministre des Affaires étrangères, à la tête de la diplomatie russe, car il a confiance dans son appréciation d’une situation internationale qu’il connaît bien pour avoir milité dans plusieurs pays d’Europe durant son long exil. Il va se retrouver d’ailleurs à la même table que les représentants de l’impérialisme allemand qui l’avaient mis en prison.

Mais la position à avoir divise durement le parti. Lénine, partisan de la paix immédiate, est en minorité. Il accepte la position de Trotski d’arrêter la guerre sans signer la paix qui fait d’abord consensus. En effet, signer la paix immédiatement serait un soulagement pour la Russie, mais tournerait le dos aux soldats et marins allemands. En même temps, l’État-major allemand poursuit son offensive. Ses troupes avancent en Russie comme dans du beurre, les soldats russes sont épuisés. La révolution est en danger de mort !

Alors, Lénine va jusqu’à offrir sa démission du gouvernement pour exiger que la guerre soit arrêtée. Un groupe de bolchéviks derrière Boukharine, croyant que les soviets vont prendre le pouvoir rapidement et partout (il commence y avoir des soviets de soldats insurgés en Allemagne), refuse la paix et prône une guerre de conquête révolutionnaire de façon gauchiste.

Le parti aura à gérer cette très difficile crise externe en même temps qu’interne, avec un parti au bord de l’implosion au sujet de la paix. Il fera encore une fois la démonstration de sa capacité de débat et de décision, comme lors de l’insurrection. Cette fois, l’intervention étrangère de plus en plus coordonnée –et qui va bientôt mettre tous les impérialismes d’accord contre le nouveau régime soviétique- montre que Lénine avait raison.

La paix avec les brigands impérialistes est finalement signée à Brest-Litovsk le 3 mars 1918, après un armistice le 2 décembre. Elle est encore plus défavorable pour le régime soviétique que si elle avait été signée fin 1917 : il est amputé d’un tiers de sa population et de 75 % de sa production de fer et d’acier. Mais le débat devait être tranché encore une fois par les faits et une discussion franche dans le parti.

Révolution dans le mode de vie

Pour terminer, la révolution a aussi bouleversé le mode de vie de celles et ceux qui l’ont faite. Cela a donné des acquis brefs mais inégalés en matière de droits, de libertés pour les exploités, les femmes, les jeunes, sous la poussée des masses assoiffées de justice et de liberté.

Il est de bon ton de dire que le communisme ou ce qui s’en approche, comme la révolution russe, est marqué par la grisaille qui tue les individualités, les potentialités de chacun derrière la pensée et une direction unique. C’est tout le contraire que les bolchéviks au pouvoir ont essayé de faire en matière d’éducation, de culture et d’art, dans les limites de l’époque et un pays immense ravagé par la misère, la guerre puis la guerre civile.

La révolte des masses contre l’ancien ordre a en effet engendré une soif de transformations. Le gouvernement soviétique a instauré un Commissaire à l’Éducation, à la culture et à l’art, Lounatcharski, accompagné de Kroupskaïa, militante bolchévique de la première heure et compagne de Lénine. Le chantier de l’Éducation était immense, 73 % de la population ouvrière et paysanne était analphabète. On s’y attela pourtant, et le 10 décembre 1918, un décret obligea « toute personne cultivée à considérer comme son devoir d’instruire plusieurs illettrés » et plus tard, un autre à toute personne de 8 à 50 ans à apprendre à lire et à écrire « dans sa langue maternelle ou en russe, à son gré » (Il y avait en Russie 122 langues différentes !). Pour ce faire, on pouvait réquisitionner les bâtiments publics, les églises, les maisons, les salles d’usines ou de syndicats.

Dès le 29 octobre 1917, les établissements scolaires ont été mis sous contrôle de soviets d’éducation contrôlés par la population via des soviets locaux composés de représentants élus des élèves, des maîtres et de délégués du soviet de la localité, qui eux-mêmes faisaient remonter leurs initiatives à l’organisme national public, le Narkompros.

A partir de 1918, les soviets se mirent à élire les professeurs (En Russie, beaucoup étaient SR voire proches de l’ancien régime !) Pour la même raison, le système d’inspection des profs fut remplacé par un contrôle par les soviets et les curés chassés des écoles séparées de l’Église.

L’éducation fut d’entrée générale et polytechnique. Le 7 octobre 1918, un décret instaura l’école unique du travail mixte, laïque, gratuite et obligatoire, sans examens ni punitions jusqu’à 17 ans, du jardin d’enfants à l’université avec, fait nouveau dans le monde, des tentatives de crèches et d’écoles maternelles afin de libérer les femmes en particulier et leur permettre de s’instruire aussi. L’État devait fournir vêtements, chaussures et manuels, on essaya même les petits-déjeuners. Tout le personnel de l’école (concierge, femmes de service) devait recevoir une formation pédagogique. Les cours étaient théoriques mais aussi en lien avec les usines et les fermes ; dans le secondaire, par exemple, on enseignait aussi la photo et le modelage, avec des sorties…

Parallèlement, le gouvernement a voulu compléter cette éducation par le développement du théâtre et du cinéma, des bibliothèques, clubs de lecture, fêtes et l’art de l’affiche. Dans les « isbas de lecture », on pratiquait souvent la lecture collective, comme dans la rue durant la révolution. Il y eut même un décret pour la lecture à voix haute de journaux et brochures dans les campagnes analphabètes.

Les femmes n’ont pas eu besoin d’exiger le droit de vote et d’éligibilité. Elles l’ont pris, comme toute leur place dans la lutte. D’ailleurs, la première femme ministre de l’histoire a été bolchévique, Alexandra Kollontaï. Elle était féministe, défenseur de l’amour libre et du droit à la contraception et à l’avortement instaurés par le régime bolchévik dès 1918.

En décembre 1918, un décret abolit la prérogative masculine en matière familiale et parentale ainsi que l’incapacité juridique de la femme mariée. Il supprima l’indissolubilité du mariage. Le Code juridique de 1918 établit le mariage civil par consentement mutuel et permit le divorce à la demande d’un des partenaires. Il y eut égalité entre l’union libre et le mariage, entre la parenté dite naturelle et les enfants nés hors mariage. On instaura une aide à la femme seule et à ses enfants jusqu’à l’âge de 17 ans. On dépénalisa la prostitution, et plus tard, l’homosexualité.

Au Turkestan où les femmes vivaient enfermées, voilées et mariées dès l’âge de 9 ans, on exempta d’impôts les parents qui inscrivaient leurs filles à l’école. On interdit les violences, des refuges furent créés pour les victimes, femmes ou mineures.

Le 3ème Congrès des Soviets de janvier 1918 décida de respecter les nationalités et leurs particularités locales pourvu qu’elles ne se traduisent pas par des oppressions, notamment de la femme et des petites filles comme avec le port du voile, le système de la dot ou le mariage forcé.

En ce qui concerne les enfants, le 29 octobre 1917, le temps de travail fut fixé par décret à 8h quotidiennes et 48h hebdomadaires pour les adultes, mais celui des enfants de moins de 14 ans fut interdit et celui des 16-18 ans réduit à 6h par jour et le travail de nuit des femmes de moins de 16 ans interdit.

Le 9 janvier 1918, un décret supprima les tribunaux pour les mineurs de moins de 17 ans. On créa pour les aider et prévenir la délinquance, ce qui était nouveau dans le monde aussi, des foyers et orphelinats, mais aussi des maisons d’éducation ou des ateliers de vie collective.

Sous le tsarisme, les athées étaient condamnés au bagne. Le 20 janvier 1918, le nouveau régime décréta la religion affaire privée, donc, la liberté de conscience et de culte et les actes civils exécutés exclusivement par les autorités civiles. C’est alors que de nouveaux noms sont nés comme Oktobrina, Revolutsia, Marlen (comme Marx-Lénine)…

Le régime encouragea aussi la science et la recherche bien que beaucoup de spécialistes aient refusé de collaborer avec lui.

Les arts ont foisonné, et de riches débats sur l’art d’avant-garde ou l’art traditionnel ont animé les pièces de théâtre et autres spectacles (dont le cinéma, très moderne pour l’époque), comme les peintures murales ou affiches où se révélèrent des artistes comme le poète et dramaturge Maïakovski, les peintres Chagall ou Kandinsky… Leur art a été particulièrement novateur car durant ces premières années soviétiques, ils avaient une entière liberté de créer, dans une société en profond bouleversement.

Conclusion :

Cette révolution est riche d’enseignements que nous revendiquons. Elle est allée très loin par la force émancipatrice des masses et du parti bolchévik. Il fallait l’abattre. Staliniens puis bourgeois en ont donc fait des caricatures repoussantes.

Non, à la base du parti révolutionnaire qui a pris le pouvoir en Russie, il n’y avait pas un noyau de conspirateurs doctrinaires. Il y avait un parti appuyé sur les masses, sentant leurs besoins et en lutte pour la plus large démocratie, pour rendre le mouvement des masses conscient de lui-même et de sa force. Les masses combatives, même si avec des hauts et des bas, en ont été la « vapeur » indispensable.

Ce parti ne faisait pas de chaque décision une règle infaillible pour tous les temps qu’il faudrait asséner constamment. Il prenait des mesures pragmatiques, apportant des réponses concrètes aux différentes situations après les avoir collectivement analysées en fonction d’un but : le renversement du capitalisme, la prise du pouvoir par les travailleurs, avec la méthode du matérialisme historique.

C’est en ce sens que Trotski disait que le parti n’est pas qu’une association de propagande, pas plus que seulement une organisation d’action. Il écrit dans le Programme de Transition en 1938 que c’est « essentiellement en s’intégrant dans la lutte réelle des classes, en étant partie prenante dans les conflits partiels que l’organisation (le parti) peut s’implanter et travailler au regroupement des travailleurs en classe consciente. »

Rien à voir avec un « parti guide » au régime de caserne, muselant toute décision collective par des manœuvres d’appareil de petits ou grands chefs autoproclamés. Son autorité venait de son lien démocratique avec les masses et dans ses propres rangs, en respectant les rythmes, en les poussant, en menant les débats collectivement, par des engagements humains et d’idées et non la contrainte physique ni morale.

Les militants bolchéviks étaient profondément attachés au débat ouvert d’idées, même sévère. C’est ce qui a fait aussi que des personnalités très diverses et fortes ont pu militer ensemble tout en tranchant des problèmes très graves de façon vigoureuse.

La classe exploitée a besoin d’un parti pour organiser ses luttes. Mais elles peuvent exister sans lui. Là où le parti est indispensable, c’est pour l’analyse, l’étude des rapports de forces économiques, sociaux, par sa connaissance collective, son expérience accumulée à l’aide de l’outil de la théorie marxiste, des hommes, des événements dans leur perpétuelle transformation, à l’écoute de ce qu’impose aussi la vie, l’incroyable intelligence « détermination, passion, imagination » des masses en lutte, comme disait Lénine. Un parti dont la tactique et la stratégie ne sont ni totalement pragmatiques, ni du tout doctrinaires, mais en fonction des besoins et des possibilités du combat.

Les dirigeants bolchéviks s’étaient appropriés de ce qu’il y avait de meilleur dans la lutte des classes de l’Europe de leur temps, militant ouvertement, clandestinement ou en prison, selon les circonstances.

L’internationalisme ouvrier était leur marque de fabrique. Ils combattaient donc le chauvinisme, le repli sur ses frontières ou sur sa communauté, autant qu’ils méprisaient l’étroitesse d’esprit, les professeurs et autres érudits bavards et prétentieux de salon, le carriérisme, la mise en avant personnelle, sans sous-estimer, bien au contraire, le rôle que chaque individu peut jouer, en particulier à des moments cruciaux de l’histoire.

Ils voulaient, et leur parti en était l’outil, encourager autour d’eux à s’approprier le meilleur de la culture de leur temps, rendre les masses conscientes de leur rôle émancipateur, elles, dont le dévouement et l’esprit créatif sont sans limite quand elles sont libérées du fil à la patte vis-à-vis de forces réactionnaires démocratiques bourgeoises et qu’elles font, comme nous le disons aujourd’hui, elles-mêmes de la politique, leur propre politique, contre les routines d’appareil, contre les conformismes sociaux, contre les puissants, acteurs de la transformation radicale de leur vie.

Aujourd’hui, il existe des bases bien plus larges que celles de la Russie tsariste pour faire un tel parti. La classe ouvrière et salariée est plus nombreuse et éduquée dans le monde, la communication bien plus rapide avec les réseaux sociaux. L’économie encore plus mondialisée, rend les bases pour le socialisme encore plus mûres.

L’expérience de la révolution russe nous est donc indispensable pour comprendre comment peut se construire un tel parti, comment il a pu s’emparer du pouvoir –même s’il n’a pas pu le garder, on en discutera à la prochaine formation-.

Une nouvelle révolution, dans un monde transformé, avec une classe ouvrière et exploitée encore plus moderne, un parti digne du XXIème siècle, aussi démocratique que révolutionnaire, se hissant sur les épaules de l’expérience de celui d’octobre, est à l’ordre du jour. Et nous voulons y contribuer.

Monica Casanova

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