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Réunion-débat du NPA 33 – 3 mars 2018 - Laurent Delage et François Minvielle


Peut-on changer le monde ? Alors que le capitalisme financier et industriel a imposé sa mainmise sur toute la planète, et que tous les Etats sont soumis aux volontés des multinationales, on peut avoir l’impression que la perspective d’une révolution pour une société socialiste et communiste est bien éloignée.

Mais cette domination du capital s’accompagne dans tous les domaines et dans tous les pays, d’injustices, de reculs sociaux, de menaces grandissantes, de situations de guerre. L’actualité le montre tous les jours, que ce soit par des attaques contre les salariés comme à Ford, le plan du gouvernement contre les cheminots, ou les affrontements guerriers qui ont fait des dizaines de morts au Burkina Faso lors des attentats du 2 mars ou la guerre permanente qui frappe les populations en Syrie depuis des années.

Cette domination du capital provoque en permanence des contestations, des grèves, des révoltes de la jeunesse, des travailleurs et des classes populaires comme en Tunisie, où après les manifestations de la jeunesse il y a quelques semaines, ce sont de nombreux secteurs qui rentrent en grève les uns après les autres, dans le secteur de la santé, puis les journalistes, le secteur de l’éducation. En Iran, ce sont de véritables soulèvements populaires qui ont eu lieu dans nombre de villes tout au long des mois de janvier et février, menés par des jeunes, des travailleurs, mais aussi des couches pauvres de petits commerçants. C’est aussi la révolte des femmes qui défient les autorités religieuses pour leur liberté, faisant de l’arrachage public de leur voile un geste politique. En Europe aussi le capitalisme provoque des contestations, comme celle des grèves des ouvriers de la métallurgie en Allemagne au début du mois, ceux des Ephad ici il y a quelques semaines, ceux aussi des travailleurs sans-papiers en région parisienne contre la nouvelle loi migration, ou même les travailleurs de la vénérable Université de Cambridge en grève fin février contre leur privatisation.

La misère qui frappe des centaines de millions de personnes dans le monde, la catastrophe climatique annoncée, sont d’autant plus intolérables que jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour régler ces problèmes : connaissances scientifiques, techniques, moyens de production, culture, élargissement des échanges… Mais dans le cadre du capitalisme, ces progrès se transforment en reculs : chômage, précarité, surexploitation, famines, guerres…

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Il n’y a aucune fatalité dans cette situation, mais bien une logique appartenant au système capitaliste lui-même qui pour se développer doit déposséder en permanence ceux qui produisent les richesses. L’appropriation privée des profits par les capitalistes repose sur la dépossession des travailleurs du fruit de leur travail. Et s’accompagne de la violence des Etats pour empêcher, contenir, et écraser, la révolte des classes populaires.

Ces contradictions sont insolubles. Aujourd’hui elles atteignent un niveau tel qu’elles remettent en cause la structure même de l’organisation sociale, l’Etat national, cette puissance politique qui est la garante pour les classes dominantes du maintien de l’ordre social, de la défense des frontières et de la propriété privée, alors que le développement du capitalisme a besoin à la fois de faire sauter toutes les entraves, toutes les protections sociales, les barrières au commerce, et qu’il a besoin des Etats pour asseoir sa domination, mener les guerres, se protéger de la concurrence d’autres pays… Ces contradictions sont telles qu’on peut penser, comme Marx, que « s’ouvre une époque de révolution sociale » (Marx, Contribution à la critique de l’économie politique). Nous reviendrons sur cette façon de comprendre l’histoire.

Alors oui, nous pensons qu’on peut changer le monde, parce que des forces le travaillent en permanence.

Nous verrons comment le développement actuel des forces productives transforme en profondeurs les conditions de la production des richesses à l’échelle du monde. Et comment le niveau de développement technique que nous atteignons aujourd’hui rend bien plus qu’autrefois possible une telle transformation révolutionnaire de la société.

Nous discuterons ensuite du développement de la force sociale qui bouscule et remet en cause la domination du capital : la classe ouvrière internationale. Le capitalisme crée tellement d’injustices qu’il ne connait aucune stabilité, secoué par les révoltes qu’il provoque et par cette classe sociale porteuse d’une révolution mondiale rendant possible une société socialiste et communiste.

C’est vrai qu’aujourd’hui, quand on discute de la révolution, de changer le monde, on nous répond souvent que ce n’est que de l’utopie. Certains pensent qu’il n’y a plus que des petits changements qui seraient possibles, à l’échelle d’une coopérative, de petits réseaux d’échanges éthiques, de micro-sociétés qui se construisent en marge... Souvent, les révolutionnaires eux-mêmes conçoivent la révolution comme une affirmation de principe, « il faut tout changer », mais sans voir comment c’est la société elle-même qui est porteuse de ces changements et du coup, sans voir comment agir.

Nous pensons que la révolution pour une société socialiste et communiste, une société libérée du carcan de la propriété privée, où les progrès techniques pourront servir à l’épanouissement de chacun, une telle révolution est une perspective contenue dans les évolutions mêmes du capitalisme qui les rend possible : révolutions techniques, forces sociales pour transformer le monde, logique du développement de la production et des échanges, dépassement des frontières nationales… Ce sont les possibilités d’une société socialiste et communiste qui ont atteint aujourd’hui un niveau bien plus élevé qu’à l’époque de Marx, des Communards de 1871 ou de la Révolution Russe de 1917. C’est ce que nous souhaitons discuter.

La lutte des classes, moteur de l’histoire

Avant de voir les évolutions actuelles du capitalisme, nous voulons revenir au raisonnement de Marx qui l’a conduit à formuler une conception du communisme en rupture avec les idées de son époque.

Il ne s’agit pas pour nous de reprendre des solutions datant d’il y a plus de 150 ans. La méthode de Marx n’était pas un catalogue de leçons figées et de règles toutes prêtes. Son raisonnement est une méthode militante, dynamique, qui s’appuyait sur l’étude de la réalité de son époque pour comprendre les évolutions possibles et comment peser sur elles. Une méthode qu’on peut appliquer à la réalité, bien différente, de notre époque aujourd’hui. Comme une méthode d’analyse scientifique avec laquelle on peut éprouver des situations changeantes et différentes.

A l’époque de Marx, cinquante ans après la révolution française et au début du développement du capitalisme industriel dans quelques villes d’Europe, l’espoir d’une société communiste ou socialiste apparaissaient comme une réponse aux injustices brutales que subissaient des centaines de milliers de paysans expropriés, à la violence des bagnes industriels qu’étaient les premières usines, avec des semaines de travail interminables, exploitant des enfants, où la mortalité était très élevée. Ce socialisme était pensé sous la forme de modèle social parfait, des sociétés idéales, où tous les hommes seraient égaux dans le règne de la fraternité. Ou bien comme des expériences à faire en marge de la société, des coopératives d’entraide, de secours, ou même pour acheter les biens de consommation courants, des contre-sociétés édifiées à la marge du développement du monde. Ces premières conceptions socialistes, utopiques, exprimaient une critique du capitalisme, de ses injustices, de ces excès, mais elles étaient incapables de l’expliquer, de voir en quoi il était une étape du développement historique qui allait pouvoir déboucher sur une autre étape. Ces expressions du socialisme rejetaient le plus souvent le capitalisme au nom d’un jugement moral : le capitalisme était mauvais.

Pour ceux qui ont vu le film Le jeune Karl Marx, on se souvient de comment Marx a provoqué une rupture avec ces conceptions. L’ancien socialisme de la Ligue des justes disait « Tous les hommes sont frères » en s’inspirant de la morale chrétienne. Le socialisme moderne de la Ligue des communistes proclamait la thèse de la lutte des classes internationale « Prolétaires de tous les pays, unissons-nous ».

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Ce socialisme moderne ne critique pas le capitalisme simplement sur ses excès et ses injustices, mais il montre ses contradictions internes, les divisions de classe qui sont à la base de son fonctionnement même, l’appropriation privée par les capitalistes de la plus-value, du travail non payé produit par les ouvriers, y compris quand la force de travail est payée à la pleine valeur qu’elle a sur le marché. C’est l’exploitation, ce vol de travail non payé, qui permet l’accumulation croissante du capital entre les mains des classes possédantes.

Cette explication que nous résumons ici permet de se dégager d’un jugement moral sur le capitalisme. Il ne s’agissait pas de le renverser simplement parce qu’il était mauvais, mais de voir qu’en son sein, il contenait une lutte entre deux classes pour s’approprier ce travail non payé et que cette lutte de classe ne pourrait trouver une issue que si la classe ouvrière mène sa lutte contre la bourgeoisie jusqu’au bout, jusqu’à sa victoire sur le capitalisme en le renversant. En effet, tant que le capital reste dominant, il développe la classe ouvrière qui le conteste… et la lutte de classe continue. C’est cette lutte de classe des salariés qui est porteuse d’une transformation révolutionnaire de la société pour en finir avec cette division de l’humanité. Marx démontrait ainsi que la lutte des classes pour s’approprier la plus-value était le vrai moteur de l’histoire.

Le socialisme et le communisme n’étaient plus des utopies pour un jour peut-être si tous les hommes qui sont frères voulaient bien se donner la main, mais bien l’étape historique suivante contenue dans le capitalisme.

Ce raisonnement était une géniale anticipation à l’époque où la grande industrie est à peine naissante, où le marché mondial se développe, où la classe ouvrière commence son développement. Mais c’est un raisonnement dynamique qui continue à nous servir aujourd’hui.

Engels l’a résumé dans une brochure, Socialisme utopique et socialisme scientifique, où il écrit :

«             La conception matérialiste de l'histoire part de la thèse que la production, et après la production, l'échange de ses produits, constituent le fondement de tout régime social ; que dans toute société qui apparaît dans l'histoire, la répartition des produits, et, avec elle, l'articulation sociale en classes ou en ordres se règle sur ce qui est produit et sur la façon dont cela est produit ainsi que sur la façon dont on échange les choses produites. En conséquence, ce n'est pas dans la tête des hommes, dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les modifications du mode de production et d'échange qu'il faut chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous les bouleversements politiques ; il faut les chercher non dans la philosophie, mais dans l'économie de l'époque intéressée. »

Une grande partie du travail de Marx et Engels a consisté à montrer comment l’économie, le mode de production, contenait des contradictions, des forces sociales opposées, mais aussi un développement des moyens de production qui poussait à la transformation de ce mode de production vers un autre.

Ils expliquaient ainsi comment le mode de production esclavagiste des sociétés antiques s’étaient effondré pour donner naissance au mode de production féodal reposant sur le servage. Puis comment ce mode de production féodal avait permis l’émergence d’une petite bourgeoisie commerçante et artisanale qui avait entrainé le développement du commerce, l’accumulation du capital, mais aussi des inventions techniques comme le machinisme, qui ont ensuite donné naissance au mode de production capitaliste, reposant sur l’industrie et l’exploitation du travail salarié.

A chaque étape du développement, les nouvelles forces productives rentraient en conflit avec les règles sociales, les lois, les habitudes de la vieille société. Avec la grande production issue de l’industrie, il fallait élargir les marchés au niveau de grands Etats. Les vieilles frontières féodales avec leurs centaines de péages et de taxes devenaient des entraves qu’il fallait briser pour permettre le développement du commerce.

L’idée du socialisme moderne, est de chercher dans le fonctionnement même de la société les contradictions qu’elle contient, et qui existe indépendamment de si nous en avons conscience ou pas. Et d’aider la classe qui souffre directement de ces contradictions, de ces conflits, la classe ouvrière, à prendre conscience dans ses luttes, que cette situation est porteuse d’une transformation révolutionnaire et qu’elle a un rôle à y jouer.

Engels résume dans la même brochure en quoi consiste les conflits majeurs du capitalisme.

« la production elle-même s'est transformée d'une série d'actes individuels [il fait référence ici à l’époque où l’essentiel de la production reposait sur l’artisanat et la paysannerie] en une série d'actes sociaux et les produits, de produits d'individus, en produits sociaux. Le fil, le tissu, la quincaillerie qui sortaient maintenant de la fabrique étaient le produit collectif de nombreux ouvriers, par les mains desquels ils passaient forcément tour à tour avant d'être finis. Pas un individu qui puisse dire d'eux : c'est moi qui ai fait cela, c'est mon produit. »

Et il montre que cette production collective est entièrement appropriée par le capitaliste.

Il montre ensuite comment cette transformation s’est accompagnée d’une marchandisation : tous les produits sont maintenant destinés à un marché. Il n’y a plus d’échange direct entre un paysan X et un artisan Y qui satisfont réciproquement les besoins de chacun. La grande industrie comme la grande agriculture produisent des marchandises pour un marché global, en espérant que la marchandise trouve acquéreur pour réaliser leur profit. Et ce profit rentre dans les poches de celui qui s’est approprié la production, le capitaliste.

Ces trois transformations majeures, la production collective et socialisée, la transformation en marchandise de toute la production, et l’appropriation et le contrôle de tout le processus de production et d’échange par le capitaliste, contiennent « toute la grande collision du présent … La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l'antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie » (Engels).

Au cours des deux siècles d’histoire du capitalisme industriel, il a poussé encore plus loin ces trois transformations majeures. Le développement des forces productives au 19ème siècle et au 20ème siècle, avec les révolutions industrielles qu’il y a eu, a abouti à mettre en place un marché mondial, à constituer des entreprises géantes, des trusts, des monopoles, plus puissants que des Etats, se soumettant tous les Etats issus des monarchies et des empires, pour en faire les Etats de la bourgeoisie, des serviteurs zélés des financiers et des industriels. Nous ne revenons pas ici sur les révolutions techniques et industrielles qui ont profondément transformé le capitalisme au cours des deux derniers siècles, ni sur les étapes qui l’ont conduit à développer le libre-échange, à généraliser le colonialisme, puis d’atteindre un stade impérialiste qui a plongé le monde dans deux guerres mondiales au 20ème siècle.

Mais nous pouvons dire qu’au travers de ce développement, l’extension des forces productives est entrée à de nombreuses reprises en contradiction avec la propriété privée capitaliste elle-même. Avec les crises régulières du capitalisme, des millions de patrons petits et gros ont été ruinés par la concurrence, dépossédés par des capitalistes plus gros qu’eux, parfois dépassés par d’autres profitant d’une invention technique révolutionnant des processus de production et générant plus de profits.

Et l’époque à laquelle nous sommes arrivés montre en permanence de tels phénomènes : lutte acharnée pour étendre et conquérir des marchés, menace de crise économique qui est devenue quasi permanente, utilisation des révolutions techniques pour transformer la production… et gagner plus de profits encore.

Une 3ème révolution industrielle

Aujourd’hui, toute une littérature se développe autour des nouvelles technologies et des gourous de la Silicon Valley. On entend parler de la « fin du travail », la « transversalité » contre la « verticalité », « l’économie du partage »... comme si ces techniques s’étaient développées et évoluaient hors de la société de classe et des rapports d’exploitation.

Dans une récente tribune du Monde, un spécialiste de l’économie numérique explique : « Uber a de fait mis en place ce que des siècles de socialisme n’ont jamais réussi à faire : rendre l’outil de production au travailleur ».

Comme si le retour au travail à domicile devenait le « dépassement » du capitalisme. Comme si les chauffeurs d’Uber avaient la main sur la plate-forme, les données,… comme on a pu le découvrir lors des grèves des Deliveroo. Comme si cette nouvelle économie, n’était pas complètement liée à ce vieux capitalisme sénile et en particulier à la finance.

Ce sont les masses de capitaux accumulés sur les marchés financiers qui permettent l’expansion, aussi anarchique que spéculative, des Uber et autres plates-formes. Mais hors du « bluff » sur les nouvelles technologies, la réalité de ce soi-disant « dépassement » du capitalisme, de ce nouvel âge d’or qu’on nous annonce, laisse à désirer… Surtout quand aujourd’hui, dans la Silicon Valley, 7 start-up sur 10 font faillite. Et 9 sur 10 ne dégagent jamais aucun profit.

Alors, que représentent vraiment ces nouvelles technologies ? Comment sont-elles apparues ? Annoncent-elles une nouvelle phase de développement dans l’histoire du capitalisme ou au contraire, accentuent-elles les contradictions entre le développement des forces productives et la propriété privée capitaliste devenue bien trop étroite et parasitaire ?

Nouvelle économie et surprofits des années 80

Ces technologies de l’électronique, de l’informatique, des réseaux de communication ou des satellites ne sont pas si nouvelles que ça. Pour l’essentiel, elles datent des années 60 et ne sont pas vraiment le fruit d’inventions géniales de quelques inventeurs solitaires de la Silicon Valley… Les premiers ordinateurs, comme la transmission de l’information numérique, se sont développés dans les secteurs de la conquête spatiale, de l’armée, avec des méthodes de planification et des moyens d’Etats impérialistes, à commencer par les Etats-Unis.

Mais c’est plus tard, sur la base d’une offensive contre la classe ouvrière et d’une relance de la bourse et de la finance, menées par Reagan, Thatcher, mais aussi par Mitterrand dans les années 80, que va pouvoir se développer cette révolution technologique et ses implications dans la production.

La politique d’austérité menée partout dans le monde se traduisit en France, par un recul de près de 10 % des salaires dans la valeur ajoutée entre 1982 et 1998. C’est sur la base de ce rapport de force et du rétablissement de leur taux de profits que les capitalistes vont investir massivement dans ces nouvelles technologies, pour engranger d’énormes gains de productivité : + 55 % entre 1980 et 1998 en France, d’après l’OCDE.

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Part des salaires dans la valeur ajoutée

Le vrai bouleversement technologique ne sera pas celui des start-ups de la « nouvelle économie » fortement médiatisées dans ces années-là, mais bien celui de l’application de l’informatique, des réseaux, de l’automatisation par les principaux trusts industriels, qui se réorganisent à l’échelle du monde, à coups de fusions, d’OPA, de privatisations… et de licenciements massifs dans le cadre des rachats d’entreprises et des délocalisations.

Dopés par les gains de productivité, la croissance s’envole dans les années 2000 sous les applaudissements de ceux qui annoncent une nouvelle période de développement du capitalisme. Mais c’est une croissance destructrice, à la recherche permanente de profits pour les actionnaires et la spéculation, provoquant une explosion des inégalités sociales, comme l’indique par exemple le rapport d’une centaine d’économistes, dont Thomas Piketty : entre 1980 et 2016, le 1 % le plus riche a capté 27 % des richesses mondiales produites ; les plus pauvres en ont capté seulement 12 %.

La mondialisation financière va soumettre ces progrès techniques à la quête insatiable de plus-value aux quatre coins du monde. Ce faisant, un saut va s’opérer dans la productivité des moyens de production et les progrès techniques, liés en particulier à l’informatique.

Une révolution technique à l’échelle du monde…

Des machines automatisées, voire des chaînes entières de production, robotisées, flexibles, ont considérablement augmenté la productivité du travail dès le début des années 1990-2000. Et donc diminué dans les mêmes proportions la quantité de travail nécessaire pour produire une quantité donnée de marchandises.

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Le développement de l’informatique industrielle a permis de rendre les lignes de production plus souples, capables de mémoriser des réglages complexes et de passer à des productions différentes en peu de temps.

Dans les années 1960, il fallait environ 1000 ouvriers pour produire 500 000 tonnes d'acier, quand une quinzaine peut suffire en 2017 dans l’usine autrichienne Voestalpine.

En France, en 2013, une heure de travail produisait 7,8 fois plus de valeur ajoutée qu’en 1950 et rien qu’au cours de la décennie 1991-2001, la productivité horaire du travail a progressé de plus de 4 % par an.

La division internationale du travail s’est profondément renforcée, avec la création et le développement des multinationales.

En 1995, il existait environ 36 000 sociétés mères transnationales, un chiffre qui est passé à 104 000 en 2010. Pour exploiter une main d’œuvre sous-payée, ces sociétés vont développer leurs filiales en Chine, en Corée du Sud, en Inde, grâce à la généralisation de la conception et de la production assistées par ordinateur, ainsi que des réseaux internationaux de communication.

Pour fabriquer une pièce à l’autre bout du monde, il suffit d’envoyer par internet des plans en 3D, avec des procédures standard pour exécuter le travail. Il suffit de copier le programme d’une machine-outil à commandes numériques pour reproduire la même pièce, même complexe, en grande série dans une autre usine.

De nombreuses entreprises occidentales vont ainsi délocaliser leur secteur informatique en Inde pour profiter d’ingénieurs qualifiés et bon marché. Au début des années 2000, British Airways y avait délocalisé 2 400 emplois. JP Morgan, American Express et la Standard Chatered Bank, 13 000 emplois.

En 2004, à Bangalore, on comptait 150 000 ingénieurs, soit plus que dans la Silicon Valley. Ce secteur informatique offshore emploie aujourd’hui quatre millions d'Indiens… et génère 150 milliards de dollars de chiffre d'affaires par an ! Aujourd’hui, Daimler Benz, Bosch, Schneider Electric, Samsung, Apple, Genpact… installent à Bangalore des équipes de chercheurs et British Airways y sous-traite ses réservations, l’enregistrement des voyageurs et des bagages.

Cette internationalisation se retrouve aussi au cœur des processus de production. Boeing fabrique son avion Dreamliner dans le monde entier : fuselage en Italie, sièges de pilotage au Royaume-Uni, train d’atterrissage en France, portes de soute en Suède… De plus en plus de produits finis (automobiles, téléphones portables, appareils médicaux) sont produits à partir d’activités parcellisées dans de nombreux pays, en particulier en Chine, devenue « l’atelier du monde » qui a réalisé 33 % de la croissance mondiale entre 2000 et 2010.

Cette internationalisation grandissante s’est accompagnée de progrès dans les transports de marchandises avec l’utilisation de containers normalisés, dont la gestion est centralisée par informatique. Des zones multimodales permettent de réaliser des gains de productivité considérables dans le transfert des marchandises d’un système de transport à un autre, sous le contrôle du système de gestion. Système qui ouvre en même temps la possibilité de connaître en temps réel la circulation mondiale des marchandises produites et consommées.

D’immenses investissements sont en cours aujourd’hui, dans le cadre de la concurrence capitaliste entre la Chine, l’Asie et les Etats-Unis, pour gagner sur ce temps de transport, comme par exemple les « nouvelles Routes de la soie » lancées par le gouvernement chinois. Cet immense réseau d’autoroutes et de chemin de fer vise à placer la Chine au centre des échanges entre l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe, avec à la clé des travaux gigantesques, des milliards de dollars d’investissements et de prêts.

Enfin, l’utilisation des nouvelles technologies et d’Internet a modifié la façon de piloter la production des échanges et des services. Le capitalisme ne connait que la crise comme méthode de régulation, incapable de planifier, c’est sur le marché que l’on vérifie si la marchandise a une raison d’être, une valeur d’échange.

Mais avec les progrès technologiques, les capitalistes essaient de raccourcir les cycles de production et même d’anticiper les besoins pour ne pas se retrouver avec les marchandises sur les bras ou en rupture de stocks. Les grands groupes du commerce comme Walmart, première multinationale mondiale, ont maintenant la possibilité de déclencher la production en fonction de leurs ventes. Grâce à l’informatique, ils peuvent établir des statistiques sur leurs clients, renseigner leurs énormes bases de données et gérer les stocks au plus près de la demande immédiate pour bénéficier au maximum de la flexibilité des chaînes de production et de logistique fonctionnant en flux tendu.

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), font la même chose à plus grande échelle encore. Ces entreprises collectent les traces laissées par les internautes sur les sites qu’ils fréquentent, les utilisent pour leur propre compte et les revendent aux annonceurs ou à d’autres sociétés. Grâce à leur situation de monopole, elles engrangent ainsi des milliards de dollars, tandis que les utilisateurs accèdent simplement à quelques services gratuits.

Selon l’agence de notation Moody’s, 5 sociétés technologiques américaines (Apple, Microsoft, Google, Cisco et Oracle) totalisent 504 milliards de dollars de capitaux, soit un tiers des réserves détenues par l’ensemble des entreprises aux Etats-Unis (à l’exception des établissements financiers). C’est la première fois que les cinq compagnies les plus fortunées du pays appartiennent toutes au secteur des nouvelles technologies.

Pas étonnant que Goldman Sachs ou autres organismes financiers soient si présents dans ces secteurs, dont les capitalisations boursières ont explosé par le jeu de l’offre et de la demande et de la spéculation.

Mais à quoi servent ces précieuses données, stockées aujourd’hui dans d’énormes serveurs un peu partout dans le monde ? D’où ces plates-formes tirent-elles leurs bénéfices ?

Beaucoup parlent de la fin du travail et les gourous de la Silicon Valley dépensent beaucoup pour se donner l’image de pourfendeurs du vieux capitalisme, voulant le remplacer par un capitalisme « entièrement dévoué au client » comme ils disent ! C’est le but même de leurs plates-formes et des données qu’ils collectent en masse.

Derrière la propagande, il reste que tous ces « services » sont une véritable industrie, avec des investissements dans de lourdes installations, avec des travailleurs, des techniciens, des ingénieurs exploités comme dans n’importe quel secteur.

Un centre de données de Google, comprend aujourd’hui des centaines de milliers de serveurs qui doivent être refroidis par d’énormes installations. Pour transmettre les informations, les investissements sont aussi importants : Microsoft et Facebook viennent de financer un câble sous-marin de 6 600 kilomètres entre Bilbao et l’État de Virginie. En Afrique et au Proche-Orient, le réseau de la fibre optique devrait passer de 18 à 32 millions de kilomètres à l’horizon 2018, soit une hausse de 80 %. C’est la ruée entre les équipementiers Huawei, Ericson, Sagem, les intégrateurs Orange et Air liquide, autour desquels se greffent des cabinets d’études et des entreprises de génie civil.

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Quant aux travailleurs de ces nouvelles technologies, ce sont de vrais « tâcherons du clic sous-payés ». Comme dans ces fermes à clics de Dacca au Bangladesh, où les mille abonnés Facebook supplémentaires se monnayent entre 10 et 20 dollars. Les travailleurs de ces bagnes modernes passent leurs journées à créer des profils bidon et touchent un dixième à peine de cette somme. Comme aussi à Singapour, où ces travailleurs du clic sont spécialisés dans l’édition et le graphisme.

D’où viennent les profits de ces grandes sociétés de nouvelles technologies et de ces plates-formes soi-disant « collaboratives » ?

D’abord, il y a l’extorsion de la plus-value de ces travailleurs du clic, parfois salariés ou « travailleurs indépendants » utilisés par exemple par les sous-traitants de Google, et chargés d’évaluer la pertinence d’un résultat de recherche ou d’une reconnaissance vocale. Ces Ouvriers Spécialisés modernes sont mieux payés que les employés des fermes d’Asie du Sud-Est, mais ils n’en restent pas moins des tâcherons aux revenus précaires… Comme ces employés de Leapforce qui ont appris l’an dernier par courriel et du jour au lendemain qu’ils ne pourraient plus travailler que vingt-sept heures par semaine, contre quarante auparavant !

L’autre grosse source de revenus, ce sont les profits publicitaires, tirés de la plus-value extorquée dans toutes ces sociétés cherchant à vendre leurs marchandises ou leurs services. Chaque trimestre, Facebook récolte en moyenne 4,75 dollars de profits publicitaires par tête… avec 2 milliards d'utilisateurs, ça fait un joli pactole !

Une des grosses sources de revenus des nouvelles technologies n’est pas franchement nouvelle, elle date même du Moyen-Age… C’est la taxe. Grâce à la propriété des « tuyaux », ces grandes multinationales des télécommunications, les fournisseurs d’accès et de services se font ainsi payer une véritable rente. Idem pour les plates-formes, qui cherchent à gagner le plus vite possible une position de monopole pour devenir incontournables et soutirer leur rente, comme Uber, Deliveroo,…

Dans un récent article, l’économiste Michel Husson parle de « la revanche des rentiers » en citant le débat ouvert aux Etats-Unis sur le pouvoir de marché excessif de ces « entreprises superstar » qui conduit à une véritable « rente de monopole ».

L’exemple de Uber est révélateur : la plate-forme était valorisée en 2016 à 62,5 milliards de dollars… et pourtant la même année, Uber a perdu 3 milliards $. En fait, c’est le résultat de sa stratégie qui consiste à faire exploser la demande en abaissant les prix en dessous-même des transports publics pour être en situation de monopole.

D’où provient l’argent ? D’investisseurs tels que Google, Amazon, Goldman Sachs… qui font qu’aujourd’hui chaque course Uber est plus subventionnée qu’un trajet en transports publics aux Etats-Unis ! Voilà comment des villes américaines proposent aujourd’hui des réductions importantes aux habitants qui utilisent Uber... ce qui leur permet d’abandonner des portions de transports publics. D’autres envisagent même de sous-traiter à Uber certaines missions imposées par la loi, comme le transport d’handicapés. Pour dénoncer cette situation, un économiste américain parle de « services publics privatifs »…

Voilà à quoi ressemble cette « économie du partage » et des « plates-formes », alliée à la finance et cherchant à tirer profit de la liquidation des services publics, des transports, des services sociaux et de santé, etc.

Enfin, la grosse activité de ces multinationales de l’information, c’est le commerce des données qu’elles récupèrent. Et celui-ci peut être lucratif.

Alphabet, la société mère de Google et GlaxoSmithKline, géant de l’industrie pharmaceutique, se sont associés pour créer une entreprise à 715 millions de dollars dans le domaine de la bio-électronique. Elle prévoit notamment la mise au point d’implants miniatures pour traiter de nombreuses maladies chroniques.

Le business des données médicales est tellement rentable que le gouvernement britannique a même tenté de vendre les données de malades aux compagnies d’assurances, mais il a dû reculer devant une vague de protestation.

Google a concentré des données de géolocalisation particulièrement importantes, sur la circulation automobile, la signalisation, la connaissance des routes, de la qualité de l’air, etc. autant de données que la multinationale compte vendre aux villes ou aux entreprises intéressées par les systèmes de conduite sans conducteurs ou de livraison par drones.

Ce commerce des données est profondément lié à la finance, laquelle a pleinement utilisé ces technologies de l’information, ces algorithmes et ces modélisations mathématiques pour mettre en place le trading à haute fréquence, la spéculation assistée par ordinateur en quelque sorte. Quand elle n’utilise pas la technologie des satellites et de la météorologie, pour anticiper la production de blé mondiale et spéculer dessus quitte à amplifier les pénuries ; ou prévoir les températures à venir pour acheter l’électricité au plus bas et la revendre au plus cher sur le marché. C’est le parasitisme le plus total, d’une classe qui achète et revend, sans rien créer !

Pas étonnant que des start-ups se spécialisent dans le commerce de la dette, comme Zest-Finance qui aide les banques à filtrer les demandes de prêt en ligne en fonction critères, parmi lesquels notre manière de taper sur un clavier ou d’utiliser notre téléphone. D’autres aident les banques à accorder une carte de crédit à un client d’après ses comportements sur les réseaux sociaux.

Des progrès techniques qui pourraient servir à planifier et à prévoir

Devant cet essor des Gafam et autres, les réactions se multiplient contre ces « Big-brother » qui surveillent tout.

Voici ce qu’en dit Evgeny de Morozov, chercheur américain sur l’économie numérique, dans un article du Monde diplomatique :

« Des populistes de gauche comme Bernie Sanders ne semblent pas se rendre compte des spécificités de la donnée ; au contraire, ils soutiennent que le gigantisme des plates-formes de technologie nuit au bon fonctionnement de la concurrence. Il faudrait donc combattre cette menace en limitant la taille de ces entreprises et s’assurer qu’elles n’étendent pas leurs tentacules dans un trop grand nombre de secteurs et de technologies. En d’autres termes, il s’agit de garantir plus de concurrence.

Les données sont un bien essentiel, infrastructurel, qui devrait nous appartenir à tous ; elles ne devraient pas tomber entre les mains des sociétés. (...) Cela renvoie à une faiblesse plus générale inhérente à la plupart des projets populistes de la gauche : ils ne promettent jamais rien d’autre que la même chose mais en mieux, et au diable l’utopie ».

La cartographie par les satellites, la connaissance de flux en temps réels, la prévision, la modélisation qui se développe dans toute une série de secteurs comme la santé… tout cela représente un réel progrès.

Comme l’explique Morozov, le problème n’est pas de faire éclater Google en plein de plus petites sociétés. Dans ce domaine de l’intelligence artificielle, une entreprise qui détient 100 % des données mondiales peut faire des choses qu’une entreprise qui n’en a que 20 % ne peut pas.

Toutes ces données, de géolocalisation ou d’objets connectés les plus divers devraient revenir à la collectivité et pas à des sociétés géantes qui en font d’énormes profits pour une utilisation totalement parasitaire et anarchique.

Ces techniques de l’information préfigurent une organisation rationnelle de la production au plus près des besoins de chacun. En cherchant à prévoir et à anticiper, elles constituent les bases matérielles d’une planification centralisée de l’économie, d’une gestion rationnelle des ressources naturelles, d’une diminution considérable du temps de travail humain nécessaire à la production des biens et des services permettant à tous les êtres humains de vivre décemment.

Mais étouffées dans le carcan de la propriété privée capitaliste, de la soif de profits d’une infime minorité qui s’en approprie le contrôle, ces nouvelles technologies se retournent contre l’immense majorité. Comme le constatait déjà Marx à son époque :

« Nous voyons qu’une machine douée d’une force merveilleuse, capable de réduire l’effort et d’effectuer un travail humain fécond, mène à la famine et à l’épuisement ».

… mais un progrès perverti par le capital

Les gains de productivité qui se sont accumulés et qui permettraient de réduire le travail de chacun se transforment aujourd’hui en chômage de masse pour les uns et surexploitation pour les autres. Dans les usines, les robots qui devraient servir à libérer les travailleurs des tâches les plus pénibles, ne sont mis en œuvre qu’à la seule condition de supprimer des emplois… aggravant ainsi les conditions de travail des ouvriers restants.

La flexibilité des équipements introduite par leur modernisation (robotisation, commandes numériques, possibilité de travailler en flux tendu) pousse les entreprises à flexibiliser le travail par la liquidation des CDI et la généralisation du travail précaire. Aujourd’hui, 85 % des salariés en France sont en CDI, mais 87 % des nouvelles embauches se font en CDD. Le nombre de salariés intérimaires est passé lui de 550 000 en 2012 à 650 000 en 2017.

Partout, c’est la chasse aux temps morts et aux suppressions de postes, par des méthodes de management qui se généralisent comme le Lean (littéralement « gestion maigre »…) cherchant à enrôler les salariés dans l’augmentation de leur propre productivité.

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En France, en Espagne, en Angleterre, les gouvernements institutionnalisent la précarité dans les contrats de travail, comme on le voit avec les différentes moutures de la loi Travail, justifiant ces graves atteintes aux droits des salariés par le baratin sur le « nouveau travail ».

Avec l’Ubérisation, des masses de travailleurs chassés des entreprises ou n’arrivant même pas à y entrer, se retrouvent dans les conditions du travail à la tâche des salariés à domicile du 19ème siècle, sans aucune protection sociale.

En France, le statut d’auto-entrepreneur a été créé en 2008 par le gouvernement Fillon. Novelli, à l'origine de la loi, était on ne peut plus clair sur l’objectif : « Désormais, pour s’en sortir, les Français ne se tournent plus vers la collectivité, ils se tournent vers… eux-mêmes. Quelle plus belle réponse donner à tous ceux qui croient encore que, face à la crise, la seule réponse, c’est l’assistanat ? (…) Cela abolit, d’une certaine manière, la lutte des classes. Il n’y a plus d’exploiteurs et d’exploités. Seulement des entrepreneurs : Marx doit s’en retourner dans sa tombe ».

Aujourd’hui, les Deliveroo font grève pour être payés correctement et les chauffeurs Uber sont en procès avec la plate-forme et protestent en bloquant les accès des grands aéroports parisiens. Derrière la propagande, les chiffres sont là : en moyenne, les micro-entrepreneurs gagnent… 410 euros par mois, moins que le revenu de solidarité active (RSA) !

Dans le cadre de l’exploitation capitaliste, le progrès technique a pour conséquence immédiate de jeter des millions de travailleurs au chômage tandis que les autres voient s’aggraver leurs conditions de travail, des populations entières réduites à la misère, condamnées à l’émigration.

A cela s’ajoutent les conséquences sur l’environnement de l’exploitation sans la moindre limite des ressources non renouvelables (minerais, charbon, pétrole…), de la destruction de ressources renouvelables sans souci de leur reconstitution (déforestations massives) et du rejet dans l’environnement des déchets de toute sorte (CO2, résidus chimiques des processus industriels, résidus radioactifs,…) comme des produits chimiques utilisés massivement dans l’agriculture.

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Cette « nouvelle économie » est incapable d’insuffler un nouveau cycle sur la base de la révolution technologique. Alors que les robots et l’automatisation augmentent la productivité d’un ouvrier, la baisse de la croissance de la productivité globale de l’économie mondiale se poursuit, même dans les pays émergents. La baisse tendancielle des taux de profit est à l’œuvre.

Des études sont pourtant très enthousiastes sur les gains de productivité et le dynamisme du capitalisme. Frey et Osborne, pronostiquent un développement sans précédent des robots et de l’IA. D’après eux, 47 % des emplois aux Etats-Unis risquent même d’être « informatisés » dans les prochaines décennies. Une étude « établit » que 42% des emplois français sont potentiellement automatisables à 20 ans, et une autre que 59 % des emplois allemands le seraient dans les prochaines décennies.

Sauf que depuis 2009, on assiste à une baisse généralisée des gains de productivité, partout dans le monde et la tendance globale des capitalistes n’est pas d’investir massivement dans des robots… car encore faut-il des débouchés pour les marchandises produites par ces robots et qui pourra les acheter ?

Des révolutions techniques ont bien lieu, avec le développement des imprimantes 3D qui permettraient la décentralisation d’ateliers au plus près des besoins. De même pour le secteur de la culture, de l’écrit, de la musique, des films qui étouffe aujourd’hui dans le carcan étroit de la propriété privée capitaliste, cherchant comment réaliser son profit quand un disque ou un livre numérique ne coutent quasiment rien et sont reproductibles à l’infini.

Le flux des innovations technologiques se poursuit aujourd’hui, mais c’est la capacité du capitalisme à les incorporer à son propre système qui est en train de s’épuiser.

Mais la technologie n'y est pour rien. Au contraire, c’est elle qui permet d'envisager une création massive de richesses pour satisfaire enfin tous les besoins de l'humanité, dans le respect de l’environnement et une gestion raisonnée des ressources. Mais pour cela, il faut libérer la technologie et les moyens de production de ce qui les transforme en machine à détruire, la propriété privée capitaliste.

C’est la tâche historique qui incombe à la classe ouvrière, classe révolutionnaire qui s’est profondément développée et internationalisée dans la dernière période.

La classe ouvrière mondiale plus forte que jamais

Dans le Manifeste, Marx et Engels écrivent que « la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort ; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires. ». Il s’agissait d’une anticipation géniale, au sens où ils avaient vu que la logique du développement du capitalisme entrainerait forcément une extension et une généralisation à l’échelle du monde de ce prolétariat, ramenant d’ailleurs les divisions entre les différentes classes sociales à une opposition entre deux classes majeures : bourgeoisie et prolétariat.

Contrairement à ce que de nombreuses personnes pensent, la classe ouvrière n’a jamais été aussi nombreuse qu’aujourd’hui à l’échelle du monde. Que désigne-t-on par classe ouvrière ? C’est « la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre ; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché. » Ces quelques lignes tirées du Manifeste du parti communiste décrivent ce que vivent toujours l’immense majorité des travailleurs d’aujourd’hui, ne possédant rien, exploités par la propriété privée capitaliste.

Alors, bien sûr, les clichés sociologiques et historiques en ont pris un coup au cours des dernières décennies. Des clichés souvent liés à une idéalisation très stalinienne des masses d’ouvriers en col bleu, capables de débrayer comme un seul homme au coup de sifflet des syndicats… Les soi-disant bastions industriels des pays riches, des agglomérations entièrement structurées autour de gigantesques usines de l’automobile comptant plusieurs dizaines de milliers de salariés, comme à Detroit aux USA, ou Billancourt en France, ont effectivement disparu. Mais l’industrie continue de structurer l’économie et la lutte des travailleurs pour sauver leurs emplois, comme celle de nos camarades de Ford, est une lutte qui a une portée politique déterminante, une lutte où une usine de quelques centaines de salariés peut contester la domination d’une multinationale gigantesque qui en compte 200 000.

De toutes autres structures se sont développées. Ici-même, des milliers de salariés dits des services, parce qu’ils travaillent dans la logistique et la distribution, sont concentrés sur la zone de Cestas, à la Poste, Cdiscount, et les centrales de la grande distribution. Des milliers d’autres, 55000 selon le journal Sud-Ouest cette semaine, vont travailler quotidiennement à Mérignac, dans l’aéronautique, les services bancaires, le commerce…

En Chine, le développement de la classe ouvrière est vertigineux. L’industrie employait 20 millions de travailleurs en 1960, il y en aurait aujourd'hui environ 210 millions.

On peut citer l’exemple de Shenzhen, une ville côtière du sud-est de la Chine, pas très loin de Hong-Kong. C’était il y a quarante une petite ville de pêcheurs de quelques dizaines de milliers d’habitants. Dans les années 80, l’Etat décide d’en faire une « zone économique spéciale », c’est-à-dire une zone où les capitalistes du monde entier pouvaient investir avec la bénédiction du Parti communiste chinois contrairement au reste de la Chine. Aujourd’hui, la ville compte plus de 10 millions d’habitants. Les usines de production et d’assemblages des smartphones de toutes marques y emploient des dizaines de milliers d’ouvriers, notamment chez Foxconn, le plus grand sous-traitant du secteur qui travaille pour Apple, Sony, Motorola, Dell, Microsoft, Amazon, Nintendo, Hewlett-Packard, Samsung Group, BlackBerry, LG Group, HTC, Acer Incorporated, Asus, Lenovo, Huawei, Nokia, ZTE… Selon Wikipédia, le groupe emploie 1,2 millions de salariés, dont 400 000 rien qu’à Shenzhen. Même les gigantesques usines Poutilov, avec leurs 40 000 métallurgistes qui avaient été au cœur de la Révolution russe sont dépassées.

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Les conditions de travail sont tellement dure qu’elles sont surnommées « usines à suicide ». Les horaires moyens de travail sont fréquemment de 58 heures par semaines, certaines usines ont régulièrement dépassé les 72 heures hebdomadaires. Ces conditions chez Foxconn se sont généralisées dans toute la ZES de Shenzhen et des grèves éclatent tous les jours pour les salaires et les conditions de travail, même si les médias en rendent difficilement compte.

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On peut observer des phénomènes similaires, à une autre échelle, dans tous les pays dits « émergents », en Inde, au Brésil, en Afrique du Sud…

La classe ouvrière industrielle est arrivée à un niveau jamais auparavant, la production mondiale des richesses repose sur son travail.

A l’échelle du monde, sur les 3,3 milliards de travailleurs que recense l’Organisation Internationale du Travail, 1,84 milliards sont des salariés ; à côté, 1,04 milliards travaillent à leur compte et 311 millions travaillent au sein de leur famille. C’est parmi ces deux dernières catégories qu’on trouve cette presque moitié des travailleurs du monde qui sont encore dans « l’économie informelle », c’est-à-dire le plus souvent des exploitations familiales agricoles, des ateliers familiaux, mais aussi parfois en lien avec la grande industrie, travaillant « au noir » par exemple pour la récupération des matières premières dans des décharges, voire pour des secteurs contrôlés par des mafias.

Parmi ces 3,3 milliards, la proportion de travailleurs de l’agriculture recule dans toutes les zones du monde. En 50 ans, ce sont plus de 800 millions de paysans qui ont quitté les campagnes pour les villes. Depuis 2007, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la population des villes a dépassé celle des campagnes. Les paysans représentent moins de 29 % aujourd’hui de l’ensemble des travailleurs, contre encore 45 % en 1991. Sur ces 970 millions de paysans, de moins en moins sont des petits producteurs individuels. Sans terre, un grand nombre sont des prolétaires de l’agriculture, 500 millions d’entre eux étant employés sur des grandes plantations pour alimenter le marché des produits agricoles mondialisés. L’agriculture concentre encore les injustices les plus violentes, employant 110 millions d’enfants, le plus souvent dans le cadre familial, mais aussi plus de 3 millions de travailleurs forcés.

C’est bien le développement capitaliste qui transforme partout les paysans en prolétaires, avec ou sans emplois.

La production manufacturière, l’industrie, représente 22 % des travailleurs, dont une grande part dépend des entreprises multinationales. Pour ne citer que les premières de quelques secteurs industriels, Glencore (extraction minière) emploie directement plus de 150 000 salariés, Nestlé (agroalimentaire) 340 000 employés, Pepsico (boissons) 274 000, EDF 130 000 dans plus de trente pays. La Sinopec (société pétrolière chinoise), 2ème plus grande entreprise privée mondiale, emploie plus de 640 000 salariés. Le secteur automobile continue d’employer des millions de salariés, plus de 500 000 rien que pour Volkswagen et 330 000 chez Toyota. L’industrie électronique en compte 120 000 chez Microsoft, 220 000 salariés chez Samsung. Et à ces millions d’employés des multinationales, il faut ajouter des dizaines de millions de personnes travaillant pour des sous-traitants.

Les services représentent près de 50 % du travail à l’échelle du monde (plus de 75 % dans les pays les plus riches), comme par exemple les travailleurs de la santé, qui sont maintenant plus de 110 millions, dont plus de 70 % de femmes. Une grande partie des employés des services travaillent dans le commerce qui est structuré par des multinationales qui comptent parmi les plus puissantes de l’économie mondiale, comme les chaînes de distribution Walmart (2,3 millions de salariés dans 27 pays) et Carrefour (360 000 salariés dans 30 pays), ou le commerce électronique avec les 230 000 salariés d’Amazon. Le secteur financier salarie aussi des centaines de milliers de salariés, dans les banques comme la JPMorgan Chase, 235 000 employés, et les assurances comme Allianz (140 000).

En réalité, l’explosion des services consiste en une prolétarisation de ce secteur. De nombreuses tâches de service sont effectuées aujourd’hui par des salariés de grands groupes, alors qu’elles étaient effectuées par une petite bourgeoisie de travailleurs indépendants il y a encore quelques décennies.

Ces quelques éléments dessinent le tableau d’une économie mondiale structurée et dominée par des grands groupes multinationaux qui en se développant ont internationalisé et socialisé le travail salarié comme jamais… et développé une classe ouvrière moderne, qui produit la plus grande part des richesses du monde, qui ne possède que sa force de travail à vendre et dont les luttes pour ses moyens d’existence l’opposent aux dirigeants et propriétaires des multinationales et à leurs relais.

La simplification des rapports de classes concentrés dans l’antagonisme fondamental entre « bourgeois et prolétaires » décrite dans Le Manifeste n’a jamais été aussi forte ni exacerbée à l’échelle mondiale.

L’offensive généralisée de la bourgeoisie contre la classe ouvrière pour tirer toujours plus de profit de l’exploitation du travail salarié provoque des reculs. La classe ouvrière mondiale a été percutée par la crise. L’OIT recense 201 millions de chômeurs dans le monde, 3,4 millions de plus en un an. 1,4 milliards de travailleurs sont dans une « situation d’emploi vulnérable », dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches avec l’ubérisation de certains emplois, la casse des droits sociaux. 780 millions de travailleurs vivent avec moins de 3,1 dollars par jour. Globalement, les salaires à l’échelle mondiale connaissent des taux d’augmentation très faibles depuis la dernière crise financière (à peine +0,9% en 2015).

Cette offensive provoque l’effondrement des vieilles organisations du mouvement ouvrier. Elle favorise la division des travailleurs, la mise en concurrence, les illusions nationalistes, le racisme, le sexisme, autant de préjugés et d’idéologies réactionnaires secrétées par cette société d’exploitation et qui profitent à la domination du capital. Mais elle provoque aussi les résistances, les solidarités, les luttes à travers lesquelles une conscience collective se forme. C’est en menant ces luttes contre les licenciements, pour l’emploi, pour les salaires, pour les conditions de travail, que les travailleurs remettent en cause le droit des capitalistes à les exploiter et que la classe ouvrière joue un rôle révolutionnaire, force sociale faisant tourner toute l’économie et seule à même d’en saper les fondements pour se réapproprier collectivement les moyens de production.

Les dirigeants du monde s’en inquiètent. L’OIT alerte les gouvernements en indiquant dans un de ces derniers rapports que « l’indice des troubles sociaux du BIT, qui mesure le mécontentement exprimé à l’égard de la situation socio-économique dans les différents pays, montre que les troubles sociaux se sont intensifiés en moyenne au niveau mondial entre 2015 et 2016. »

De la révolution technologique à la révolution sociale…

Ce sont ces « troubles sociaux » comme dit le BIT, nous on préfère dire les luttes, qui sont porteurs d’une libération du monde, que les travailleurs en aient conscience ou pas. Une libération, une révolution, qui est le produit de l’évolution historique, du fait que la classe ouvrière est devenue numériquement la classe dominante dans le monde, qu’elle assure la production, la conception, la fabrication, les échanges de toutes les richesses et que les moyens techniques d’aujourd’hui permettent d’organiser une planification démocratique de la production en fonction des besoins de l’humanité.

Mais il ne suffit pas que ces conditions objectives soient atteintes pour que s’accomplisse une révolution vers une société socialiste et communiste.

Il faut aussi une « condition subjective » : que les travailleurs du monde prennent conscience qu’ils sont porteurs de ce rôle révolutionnaire, que leurs luttes pour la défense de leurs droits, de leurs conditions de vie, peuvent se transformer en luttes pour changer le monde.

Les évolutions techniques et sociales que nous avons décrites transforment déjà profondément ces consciences. Nombre de salariés savent bien, ils le vérifient tous les jours, que la classe des patrons ne sert pas à grand-chose… et que sans eux, la production fonctionne très bien, voire mieux.

Beaucoup de gens sont curieux des nouvelles technologies, de tous les changements qu’elles apportent, des possibilités qu’elles contiennent pour améliorer nos vies dans tous les domaines, aussi bien pour alléger les tâches quotidiennes que pour nous permettre d’accéder au meilleur de la culture moderne du monde entier.

Mais ces évolutions de consciences ont besoin de s’organiser, de se politiser, c’est-à-dire de penser quel pouvoir permettrait à ces transformations de s’accomplir pleinement pour faire franchir à l’humanité un pas vers une société débarrassée des rapports d’exploitation, une société où l’abondance ne provoquerait pas la misère.

Parce que dans le cadre du capitalisme, la révolution technologique se transforme en recul social, le temps libre dégagé par les progrès de la productivité prend la forme du chômage et de l’exclusion. La destruction de l’environnement par l’économie capitaliste, l’incapacité à gérer les ressources et maîtriser les rapports avec la nature sont d’autant plus insupportables que les connaissances scientifiques et la médiatisation permettent d’en avoir conscience. L’accroissement de la production et la circulation internationale des marchandises se combinent avec la frustration de centaines de millions de travailleurs privés de la jouissance du fruit de leur travail. Alors que les multinationales de la distribution savent de mieux en mieux anticiper les achats des clients, le marché s’oppose à la satisfaction des besoins humains. En même temps que les multinationales organisent la production en faisant coopérer en leur sein des centaines de milliers de salariés par-delà les frontières, leur parasitisme aggrave la mise en concurrence entre les pays, les tensions internationales, les guerres.

Toutes ces contradictions se ramènent à une contradiction fondamentale, que le capitalisme est incapable de résoudre, entre d’un côté une production collective et socialisée, et d’un autre l’appropriation privée des richesses, la propriété privée capitaliste.

Aujourd’hui, cette contradiction entre le capital et le travail atteint une telle acuité qu’elle désigne aux prolétaires du monde entier leur cible, ces géants de la finance et les multinationales qui soumettent les Etats et la société à leur folle avidité de profits et de pouvoir.

Elle concentre sur elle colère, révolte, lutte collective. Elle crée le besoin de s’organiser, de se forger une conscience de classe, de penser des perspectives pour le monde du travail par-delà les frontières. Le processus de révolution permanent poursuit son œuvre. Bien creusé vieille taupe, aurait dit Marx !

Pour aller au bout de ces possibilités, ce processus a besoin que la classe ouvrière, à travers ses expériences de lutte, s’organise, construise des réseaux, des syndicats combattifs, des liens internationaux, qu’elle construise aussi l’outil politique pour préparer sa prise du pouvoir au cours d’une révolution, un parti qui se donne clairement l’objectif du pouvoir des travailleurs, d’une révolution pour le socialisme et le communisme.

Le fantasme de la bourgeoisie d’une production entièrement robotisée exprime, plus ou moins consciemment, le rêve de se débarrasser de ce danger permanent, ce prolétariat qu’elle développe et qui la menace. A l’inverse, pour des centaines de millions de travailleurs, les progrès techniques et scientifiques pourraient être autant de moyens de libérer du temps pour que les travailleurs assurent eux-mêmes et démocratiquement la direction de la société.

« Le progrès de l'industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. » Cette description du capitalisme que faisaient Marx et Engels se retrouve pleinement dans les évolutions que nous avons esquissées. C’est le capitalisme lui-même qui crée les conditions de son renversement et les moyens de mettre en place un autre mode de production, socialiste, communiste, débarrassé des rapports d’exploitation… « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs » (Le Manifeste).

Laurent Delage & François Minvielle

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