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Introduction à la réunion-débat du 12 avril 2019

Première partie, présentée par Bruno Bajou

Introduction

Dans le cadre de la réforme Blanquer, il serait envisagé de supprimer des programmes de philosophie de terminale, les notions de Travail et d’Inconscient… c’est-à-dire les deux thèmes qui permettent aux lycéens de découvrir le marxisme et la psychanalyse.

En ces temps d’offensive réactionnaire à tout va, cela n’a rien d’étonnant… Car Marx et Freud ont bousculé les préjugés et les idéologies de la société capitaliste, patriarcale de leur temps. Ils se sont attaqués à deux piliers de l’ordre social, pour Marx en militant révolutionnaire, au caractère sacro-saint de la propriété capitaliste, et pour Freud, en médecin conséquent, à la morale religieuse et bourgeoise et à ses conséquences délétères sur la sexualité et le développement psychologique des individus.

Marx et Freud ont forgé des outils pour penser le devenir social et psychologique de l’être humain dans la perspective de sa libération, de son émancipation. Pour Marx, les êtres humains sont le produit de l’histoire des sociétés, de la lutte des classes ; pour Freud, ils sont le produit de leur histoire individuelle parsemée de conflits inconscients entre leurs désirs et les contraintes que la société leur impose. Mais pour les deux, les êtres humains se transforment en agissant et ils sont donc capables de devenir des acteurs conscients de leur propre vie comme des luttes sociales.

En s’appuyant sur les progrès de la société de leur temps, ils ont contribué, dans la continuité de Darwin, à révolutionner notre conception de la Nature, de l’Histoire et de la conscience individuelle…

Feud parlait des trois « blessures narcissiques », liées aux progrès des sciences, qui ont définitivement balayé les vieilles conceptions religieuses d’un Homme créé par Dieu et régnant par son esprit sur une Terre immuable, placée au centre de l’Univers.

Copernic a montré que la Terre n’est pas le centre de l’Univers. Darwin que l’être humain n’était qu’une espèce qui s’inscrit comme toutes les autres dans l’évolution de la vie. Et Freud a montré que l’esprit humain « n’est seulement pas maître dans sa propre maison », bref qu’il est dominé par un inconscient qui lui échappe.

A ces trois blessures qui sont en réalité autant de révolutions, de libérations nous pouvons en rajouter une quatrième, celle apportée par Marx, qui a montré qu’aucun ordre social n’est immuable et que la lutte des classes est le moteur de l’Histoire.

Les idées de Marx et de Freud ont une portée subversive au sens où elles permettent de se libérer des idéologies des classes dominantes comme des angoisses et de la résignation qui naissent du sentiment d’impuissance face aux inégalités et à l’oppression. Deux libérations indispensables pour penser et construire sa propre vie en tant qu’acteur de l'émancipation collective et individuelle.

Pour cela, l’un et l’autre ont suscité et suscitent toujours la haine des réactionnaires de tout poil. Leurs idées ont été, déjà de leur vivant mais surtout après leur mort, régulièrement caricaturées, dévoyées, vidées de leur contenu le plus subversif pour mieux les combattre ou pour les rendre moins dangereuses. Leurs pensées vivantes, ont été sclérosées, transformées en formules figées, qui en dénaturent la portée révolutionnaire et qui souvent ont conduit, ceux qui s’en revendiquaient, du formalisme au dogmatisme qui n’aura épargné ni les différentes écoles de psychanalyse, ni les courants se revendiquant du marxisme révolutionnaire !

Se réapproprier les apports de Marx et de Freud nécessite de lutter contre ces formalismes qui transforment les idées en recettes, pour les intégrer, en tant que progrès fondamentaux de la connaissance humaine, dans une conception matérialiste globale du monde, de l’être humain et de l’Histoire.

Dans cette première partie nous verrons comment est née la psychanalyse en tant que méthode thérapeutique à partir de la pratique de Freud, entre 1895 à 1907. Puis nous reviendrons sur le caractère scientifique de la démarche de Freud à la lumière des progrès récents des neurosciences.

Dans une deuxième partie nous verrons comment des militants marxistes comme Wilhem Reich ont voulu relier ces idées nouvelles au combat révolutionnaire pour transformer l’ordre social et sa morale dans les années 20-30, pour ensuite revenir sur la notion d’aliénation….

I- Freud : de la neurologie à la psychanalyse : l’émergence de l’inconscient

La psychanalyse est souvent critiquée au nom du fait qu’elle ne serait qu’une création idéologique de Freud sans fondement scientifique….

Or bien au contraire, elle est née à Vienne dans le cadre du développement des sciences et des techniques liés au développement du capitalisme de la seconde moitié du XIXème siècle. C’est une période de profonds bouleversements économiques, sociaux, politiques, intellectuels qui transforment le mode de vie de millions de femmes et d’hommes, faisant souffler un vent de modernité et naître de nouvelles aspirations, notamment dans une ville comme Vienne. Mais en même temps, c’est une période où le renforcement de l’ordre moral bourgeois, religieux, patriarcal, étouffe toute liberté sexuelle et en premier lieu celle des jeunes et des femmes, et les médecins ne peuvent alors que constater le développement de nouvelles maladies, des « maladies nerveuses », névroses, hystéries aux symptômes multiples et qui les laissent le plus souvent impuissants…

Freud qui est né en 1856, est d’abord un médecin neurologue. Dans le cadre de ses études à Vienne, ses premiers travaux portent sur le système nerveux de la lamproie de mer puis sur les cellules nerveuses des langoustines… C’est armé d’un scalpel et à l’aide d’un microscope, en scientifique matérialiste, qu’il participe avec bien d’autres, aux progrès des connaissances en médecine de son époque. Il est ainsi un des premiers à constater la présence de fibres autour des cellules nerveuses… ce qui annonce la découverte, une dizaine d’années plus tard, de la notion de « neurone » quand on comprend que ces cellules et ces fibres constituent une seule et même structure.

Freud, médecin dans un service de psychiatrie puis professeur en neuropathologie, poursuit des études anatomiques sur le bulbe rachidien, en pratiquant des dissections sur des malades décédés car tout l’enjeu des recherches de l’époque est d’essayer de relier les troubles mentaux à des lésions des tissus nerveux.

C’est pour se perfectionner qu’en 1885, il fait un voyage d’études à Paris auprès du plus célèbre neurologue Charcot. Celui-ci est alors très connu pour ses études sur l’hystérie, terme vague sous lequel étaient regroupés bien des comportements mystérieux, inquiétants longtemps associés à la magie, à la sorcellerie ou à une simple simulation. Pour Charcot, les crises hystériques relèvent bien de causes nerveuses même si aucune lésion organique n’a encore été trouvée. Au cours de ses célèbres leçons publiques, Charcot a l’idée d’utiliser l’hypnose, et il réussit à faire apparaître et disparaître, par simple suggestion, tous les symptômes des crises hystériques de ses malades sans que ceux-ci n’en aient conscience, ni n’en garde le souvenir.

Pour lui, hypnose et hystérie relèvent d’un même état de défaillances du système nerveux liées à l’hérédité, mais ses démonstrations renforcent l’intérêt de nombreux médecins dont Freud pour le caractère inconscient de ses troubles. Et Joseph Breuer, un ami de Freud, commence à se servir de l’hypnose pour soigner des patients atteints de névrose. En effet Breuer a constaté chez une de ses malades, Anna O, que placée sous hypnose, il est possible, par suggestion, de lui faire se rappeler et formuler des souvenirs traumatisants oubliés, devenus inconscients et cette simple formulation semble faire disparaitre certains de ses symptômes…

Freud commence aussi à s’intéresser à ces mécanismes inconscients et travaille avec Breuer sur l’hystérie. Dans le même temps et pendant 10 ans, de 1886 à 1896, il est à la tête de l’unité de neuropathologie infantile où il poursuit ses recherches sur l’origine physiologiques de diverses paralysies... mais il s’éloigne de plus en plus de l’idée que tous les troubles nerveux sont dus à une défaillance du système nerveux, une « tare familiale », une dégénérescence congénitale selon les formulations de l’époque… Pour Freud, Charcot surestime trop l’hérédité et ne laisse aucune place pour l’influence de l’environnement, pour l’acquis dans l’apparition des maladies nerveuses.

Pour soigner les malades « névrosés » qui affluent dans son cabinet, Freud utilise dans un premier temps l’hypnose, pour essayer de faire ressurgir les idées pathogènes à l’origine de leurs troubles, mais beaucoup de malades semblent résister aux suggestions du médecin et ne guérissent que temporairement ou pas du tout.

C’est à partir de 1895, que Freud change complètement de méthode. Il comprend la nécessité d’être à l’écoute de ses patients, avec un regard bienveillant, sans préjugés et sans chercher à forcer les souvenirs. C’est à partir de ces nombreuses tentatives et observations, qu’il met au point sa nouvelle méthode thérapeutique.

La psychanalyse est cette méthode thérapeutique qui consiste à inciter les patients à s'abandonner à des « associations libres », c'est-à -dire à communiquer tout ce qui leur vient à l'esprit sans but précis pour surmonter les résistances. Freud est convaincu que c’est le malade lui-même qui peut, en faisant passer de l’inconscient à la conscience les souvenirs pathogènes, cheminer vers la guérison.

De sa pratique émergent de nouvelles notions. Ainsi il définit le refoulement comme le mécanisme par lequel, le patient a inconsciemment oublié des évènements parce qu’ils sont « (…) pénible ou bien effrayant ou bien douloureux ou bien honteux au regard des prétentions qu'avait la personnalité » ce qui explique d’ailleurs aussi la difficulté à les ramener à la conscience.

Mais le scandale arrive quand il pose la question de la nature de ses souvenirs.

Si patients après patients, les jeux de libres associations ont fait ressurgir des souvenirs anciens de plusieurs années, il ne peut que constater leur contenu essentiellement sexuel… « C'est ainsi que je fus conduit à reconnaître les névroses en général comme des troubles de la fonction sexuelle ». En réalité nombre de ses patients sont en souffrance, torturés inconsciemment par des sentiments de honte, de culpabilité à cause du conflit qui opposent leurs désirs sexuels et la condamnation religieuse de la sexualité qu’ils ont intériorisée. Il faut dire que la morale de la société bourgeoise de l’époque limite la sexualité à la seule fonction de reproduction dans le cadre du mariage… tout le reste n’étant que péché, perversion…

Mais Freud se rend compte aussi que l’analyse conduit bien au-delà de l’évènement qui semblait directement à l’origine du traumatisme., Il constate que, tout en gardant un contenu sexuel, certains souvenirs remontent à une période précédant la puberté, à l’enfance… Si dans un premier temps, il pense avoir affaire à des patients ayant subies, enfants, des violences sexuelles… il réalise bientôt que ces souvenirs « sexuels » ne correspondent pas forcément à des évènements réels mais sont des reconstructions, des fantasmes qui s’ancrent néanmoins dans des situations affectives vécues dans la petite enfance.

Freud est ainsi amené à élaborer une nouvelle théorie de la sexualité. Loin de ne commencer qu’avec la puberté, la sexualité, à laquelle Freud donne un sens bien plus large que la seule fonction de reproduction, se met en place dès la naissance et se développe dans la petite enfance. Il décrit cette sexualité infantile comme « (..) une fonction corporelle embrassant l'ensemble de l'être et aspirant au plaisir, fonction qui n'entre que secondairement au service de la reproduction ». C’est cette « aspiration au plaisir » qu’il nomme la libido et qu’il définit comme la « manifestation dynamique dans la vie psychique de la pulsion sexuelle ».

Freud avait déjà déclenché un scandale en parlant de l’origine sexuelle des névroses de femmes mariées ou encore pire de jeunes femmes à marier, mais là en expliquant le développement d’un enfant par sa libido, le scandale est total dans les cercles de médecins comme au sein de la bonne société viennoise. Comme il l’écrira lui-même : « Il est peu de constatations de la psychanalyse qui aient excité une aversion aussi générale, qui aient provoqué une pareille explosion d'indignation que cette assertion que la fonction sexuelle commence avec la vie et se manifeste dès l'enfance par des phénomènes importants. ».

Freud décrit les différentes phases de ce développement de la libido qui chez l’enfant passe par la découverte du plaisir à partir des différentes parties de son corps, la bouche, l’anus avant d’arriver à la découverte de ses propres organes sexuels. Développement qui se déroule dans le cadre d’une relation complexe avec ses parents et son entourage… que Freud théorisera avec le concept du complexe d’Œdipe qu’il définit comme « l'ensemble des désirs amoureux et hostiles que l'enfant éprouve à l'égard de ses parents », l’enfant désirant le parent du sexe opposé et manifestant une hostilité envers le parent du même sexe.

Ainsi à partir de sa pratique de thérapeute, Freud fait émerger une nouvelle conception d’un psychisme conçu comme le produit de l’histoire personnelle d’un individu. Cette histoire s’écrit dès la naissance et notamment durant la petite enfance, à travers le jeu des relations affectives avec ses parents, sa famille, et aussi à travers la découverte de son propre corps s’éveillant à la sensualité donc à la sexualité mais surtout dans le cadre des normes et des représentations sociales qui s’imposent peu à peu à lui. C‘est ce « conditionnement biographique » pour reprendre l’expression de Freud, qui est largement oublié à l’âge adulte mais dont il reste des réminiscences inconscientes, qui façonne la personnalité et qui entrera en résonnance avec la conscience tout au long de la vie.

Freud généralise sa découverte d’un inconscient au-delà de l’étude des névroses. Il décrit ainsi les rêves mais aussi les petits incidents de la vie les oublis, les lapsus, les actes manqués etc. comme autant de manifestations de l’existence de cette activité inconsciente de notre psychisme. Plus tard, il élargira aussi sa réflexion sur le lien entre cet inconscient et la création artistique ou l’origine des grands mythes des différentes civilisations dans des spéculations… audacieuses.

Mais ce qui reste le plus important c’est que ce « conditionnement biographique » est directement lié à l’interaction entre l’enfant, ses parents et la société avec ses normes morales, ses stéréotypes de genre qui s’imposent à lui.

Ainsi en 1907, dans un texte « La morale sexuelle " civilisée " et la maladie nerveuse des temps modernes », Freud tire les conséquences sans appel de ces dix années d’accumulation d’observation sur les patients qu’il a psychanalysés : « L'accroissement des maladies nerveuses dans notre société provient de l'augmentation des restrictions sexuelles. » qui caractérise la société bourgeoise de l’époque.

Dans ce texte, Freud montre toute l’hypocrisie de la morale bourgeoise de son temps qui n’autorise les rapports sexuels que sans contraception dans le cadre de l’institution du mariage et dans le seul but de la reproduction. Il montre les ravages que cela occasionne dans la jeunesse, dont la sexualité est moralement condamnée, empêchant le développement de personnalités épanouies. Il montre que sur la base de cette répression sexuelle, ce mariage bourgeois est indissociable de l’adultère et de la prostitution et n’aboutit qu’à beaucoup de souffrances de frustration, de misère sexuelle, de frigidité… autant de souffrances qui contribuent à remplir son cabinet de psychanalyste !

Aussi Freud conclut ainsi son texte de1907 : « Tout ceci nous permet de nous demander si notre morale sexuelle " civilisée " vaut les sacrifices qu'elle nous impose, surtout si nous sommes si dépendants de l'hédonisme qu'il ne nous est pas possible de ne pas inscrire une certaine dose de satisfaction et de bonheur individuel au nombre des buts de notre développement culturel. »

Et il finit : « Ce n'est certes pas au médecin qu'il appartient d'avancer des projets de réforme ; il m'a semblé pourtant que je pouvais souligner l'urgence de telles réformes. »

Le problème est clairement posé… et on peut dire que la psychanalyse est apparue comme l’expression d’une prise de conscience des conséquences désastreuse de la répression sexuelle dans la société de cette époque. Freud a mis à nu, analysé les conflits psychologiques conditionnés par la morale religieuse et patriarcale de la bourgeoisie viennoise de la fin du XIXème siècle.

C’est d’ailleurs pour cela que c’est une erreur de vouloir faire de ses généralisations théoriques des lois naturelles éternelles du développement psychologique, valables en tout temps, en tous lieux !

Le mouvement féministe a souvent dénoncé l’antiféminisme de Freud mais c’est oublier qu’il n’a pas porté un jugement sur les femmes ou sur les relations mère/enfant en général mais qu’il a analysé les conséquences d’une morale bourgeoise religieuse patriarcale qui intériorisée empêchaient le plein épanouissement individuel des femmes tout en pervertissant les rapports au sein de la famille.

De même, le complexe d’Œdipe est moins une loi universelle du développement des enfants que le résultat de ce développement dans le cadre de la famille bourgeoise telle que Freud l’a connue et qui n’est ni le seul cadre possible, ni le seul qui ait existé.

Le formalisme qui entoure parfois la psychanalyse empêche finalement de s’appuyer sur les apports de Freud pour penser la société capitaliste d’aujourd’hui, avec sa morale libérale fondée sur le culte de la performance, la valorisation de soi, la mise en concurrence pour essayer de comprendre les nouveaux conflits psychologiques qu’elle génère…

Freud qui avait conscience des conséquences de ses découvertes, pensait que la société bourgeoise de son temps, ne pouvant les supporter, rejetterait la psychanalyse ou amoindrirait sous une forme quelconque ses découvertes.

Et effectivement, si à partir de 1907, la psychanalyse commence à avoir un certain succès, son contenu révolutionnaire va céder la place à des constructions se détachant de plus en plus de la réalité sociale. De cette intériorisation de la pression morale comme origine du refoulement, la psychanalyse fera de ce refoulement une condition essentielle du développement de la civilisation… au nom du « principe de réalité ». De nouveaux concepts apparaissent qui conduisent à remplacer le conflit entre l’individu et les normes sociales par un conflit intérieur à surmonter pour être capable de s’intégrer dans cette société… conflit entre le moi, le ça et le sur-moi, conflit entre Eros, pulsion de vie et Thanatos, pulsion de mort… Si tout cela a conduit la psychanalyse à s’éloigner du caractère le plus audacieux des conceptions de Freud, il n’en demeure pas moins que la psychanalyse telle qu’elle est apparue au début du XXème siècle, repose sur une démarche matérialiste qui lui donne toute sa portée scientifique…

II- Psychanalyse et neurosciences

Pour Freud, en tant que scientifique matérialiste, le point de départ pour étudier le psychisme c’est le cerveau.

Mais il s’est heurté aux limites objectives des connaissances de son époque qui étaient incapables d’expliquer, ni de prendre en compte directement la réalité psychique des malades. La notion de neurone, apparue en 1891, est alors toute nouvelle. Et le cerveau est encore conçu comme un organe façonné par un déterminisme héréditaire, selon un modèle immuable inné… L’acquis se limitant à l’éducation et aux principes moraux qui permettent à l’homme cultivé et civilisé de réprimer ses instincts « animaux » par la raison ! 

C’est pour cela que Freud a fait le choix de raisonner directement à partir de ce que racontaient ses patients, en considérant que leurs propos constituaient leur réalité psychique façonnée par des déterminismes inconscients.

Comme il le répétera tout au long de sa vie : « Je suis loin de penser que le psychologique flotte dans les airs et n’a pas de fondements organiques. Néanmoins, tout en étant convaincu de ces fondements, mais n’en sachant davantage ni en théorie, ni en thérapeutique, je me vois contraint de me comporter comme si je n’avais affaire qu’à des facteurs psychologiques » écrit-il ainsi à un ami en 1896.

Bien sûr une telle démarche qui tout en partant de l’affirmation d’une réalité matérielle, le cerveau, s’en détache complètement pour aboutir à « une analyse quasi littéraire des phénomènes psychiques », pour reprendre une expression de Trotski, … n’est pas sans poser de problèmes et explique pourquoi régulièrement on accuse Freud ne pas avoir eu une démarche scientifique.

Vers la fin des années 20, en URSS, la psychanalyse de Freud est critiquée au nom du matérialisme, du marxisme, en lui opposant les travaux du scientifique russe, Pavlov célèbre pour ses études sur les réflexes conditionnés. Pavlov cherche à développer une explication de la conscience comme un jeu de réflexes de plus en plus complexes. En 1926, Trotski loin d’opposer les deux démarches, discute de leur relation possible :

« Les idéalistes enseignent que l’âme est autonome, que la « pensée » est un puits sans fond. Pavlov et Freud, par contre, considèrent que le fond de la « pensée » est constitué par la physiologie. Mais tandis que Pavlov, comme un scaphandrier, descend jusqu’au fond et explore minutieusement le puits de bas en haut, Freud se tiens au-dessus du puits et d’un regard perçant, s’évertue, au travers de la masse toujours fluctuante de l’eau trouble, de discerner ou de deviner la configuration du fond. La méthode de Pavlov, c’est l’expérimentation. La méthode de Freud, la conjecture, parfois fantastique. » Pour Trotski, la psychanalyse est donc « une hypothèse de travail qui peut donner – et qui incontestablement donne – des hypothèses et des conclusions qui s’inscrivent dans la ligne de la psychologie matérialiste. La voie expérimentale amène, en son temps la preuve. Mais nous n’avons ni motif ni droit d’élever un interdit à une autre voie, (…) qui s’efforce d’anticiper des conclusions auxquelles la voie expérimentale ne mène que bien plus lentement. »

Près d’un siècle plus tard… que nous apprend cette voie expérimentale, c’est-à-dire les neurosciences, qui ont fait d’énormes progrès notamment grâce aux apports de l’imagerie médicale qui permet de voir le cerveau en activité.

Le cerveau est constitué de 100 milliards de neurones. Ce chiffre plutôt stable tout au long de la vie, peut nous sembler énorme mais ce n’est rien comparé au fait que chaque neurone peut se connecter à plusieurs dizaines de milliers d’autres pour constituer des réseaux neuronaux infiniment complexes. Le nombre de ces connexions entre neurones (appelés synapses) est de l’ordre du million de milliards.

Les informations circulent dans ces réseaux à la fois sous formes d’influx nerveux électriques et de molécules chimiques (neurotransmetteurs) donnant naissance à une « symphonie cérébrale » à travers laquelle émerge la pensée, la conscience, les émotions, l’imagination…

Mais ce qui est le plus extraordinaire, et qui en réalité permet de donner une base matérielle au mécanisme décrit par Freud, c’est que nous ne naissons pas avec ce million de milliards de connexions déjà construits. Bien au contraire ces connexions s’établissent, se défont et se réorganisent depuis notre naissance et tout au long de notre vie au gré des apprentissages et des interactions avec l’environnement… selon l’histoire propre à chacun de nous.

Le cerveau n’est pas un organe fini, construit à la naissance, dont la structure et les capacités seraient innées. Dans la construction du cerveau, l’inné et l’acquis sont inséparables. L’inné se ramène aux neurones et à leur capacité d’établir des câblages entre eux, l’acquis réside dans l’histoire, propre à chacun, de la construction et de la réorganisation permanente de ce réseau. Le cerveau est un organe dynamique, à l’extraordinaire plasticité, qui fait que chacun d’entre nous a un cerveau unique et que ce cerveau se modifiera, dans sa structure même, tout au long de notre vie.

Ces constructions et réorganisations des réseaux neuronaux échappent bien évidemment à notre conscience… et les neurosciences non seulement ont confirmé que l’essentiel de l’activité du cerveau est inconsciente mais ils ont aussi prouvé que cet inconscient est bien plus riche et élaboré qu’on ne le croyait, qu’il existe des représentations mentales inconscientes très abstraites et complexes qui coexistent avec nos pensées conscientes.

Notre conscience correspond ni plus ni moins qu’à l’activité cohérente et stabilisée d’un « espace de travail global » comme le nomme certains neurologues, c’est-à-dire d’une partie de l’énorme réseau de neurones de notre cerveau mais qui reste en perpétuelle interaction avec une multitude d’autres réseaux neuronaux poursuivant leur activité inconsciente.

L’intelligence humaine se forge progressivement au cours du développement de l’enfant et de la maturation de son cerveau. Les neurosciences confirment bien que le cerveau peut garder en mémoire, dans sa structure même, des souvenirs, des émotions apparues dans l’enfance grâce à la stabilité de certains réseaux de neurones, tout en évoluant en permanence en raison de l’évolution de ces connexions. Le psychisme évolue en fonction des expériences vécues dans le cadre des relations familiales et sociales, et en résonnance aussi avec notre corps puisqu’on sait par exemple, qu’un énorme réseau neuronal est présent dans l’intestin. Mais bien sûr il est surtout en lien avec celui de tous les autres humains d’aujourd’hui et du passé, à travers le langage, la pensée, la culture.

Les êtres humains se construisent ainsi en permanence, simultanément en tant qu’être biologique et qu’être social, ce qui confirme bien le lien étroit qu’il y a entre Nature et Culture, déjà mis en avant par Charles Darwin, pour expliquer l’émergence des sociétés humaines et de la culture dans la continuité de l’évolution biologique des espèces.

C’est sur les bases de ses apports modernes de la science, qu’il est possible d’intégrer les idées de Freud et de Marx dans une conception matérialiste globale de la nature, de l’histoire et donc du devenir humain pour penser le monde et nous construire consciemment en tant qu’acteur de notre propre émancipation individuelle qui ne peut pleinement se réaliser qu’en s’inscrivant dans le combat collectif pour l’émancipation sociale…

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