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L’idée de cette réunion nous était venue en septembre car on approchait du 10e anniversaire de la chute d’une grande banque multinationale américaine, Lehman Brothers qui a été l’évènement emblématique de ce qu’on appelle communément la crise des subprimes. La chute de cette banque faisait en effet suite à l’éclatement d’une bulle spéculative sur les marchés financiers concernant les crédits immobiliers aux Etats-Unis, et révélait que cette crise au départ localisée sur ce secteur était en train de se transformer en l’une des plus grandes crises économiques qu’a connu l’histoire du capitalisme depuis la crise de 1929.  

Nous allons donc essayer d’expliquer quelles sont les causes profondes de cette crise, et pour cela, Daniel commencera par faire un tableau d’ensemble des mécanismes de fonctionnement du capitalisme, ses évolutions, les rapports de classe et les rapport de force entre ces classes qu’il sous-tend, et ses mutations de structure à travers l’histoire. Ensuite, je parlerai de cette crise de 2007-2008 en particulier et des contradictions qui persistent encore aujourd’hui dans l’économie mondiale, et dont les symptômes ressurgissent régulièrement à travers le monde, comme par exemple avec les récentes crises monétaires en Turquie et Argentine. Nous verrons que partant de ces contradictions, la question de l’inéluctabilité d’une nouvelle crise plus sévère encore se pose encore également, et c’est même aujourd’hui un sujet de préoccupation des institutions financières internationales, des banques centrales et de certains « experts » travaillant pour des grandes banques internationales.

Cette présentation prend une toute autre ampleur avec le mouvement des Gilets jaunes aujourd’hui en France ou encore avec la grande grève qui met en mouvement 150 millions de travailleurs en Inde en ce moment-même. En France, le mouvement des Gilets jaunes est une réaction d’une partie de la classe des exploité-e-s aux attaques de la bourgeoisie (la classe des capitalistes, ceux qui accumulent du capital et gèrent les conditions de cette accumulation) à travers la politique anti-sociale de Macron et de ses prédécesseurs, qui a pour conséquence d’accroître les inégalités, de plonger les classes populaires dans la précarité et la pauvreté. Nous pourront alors voir ici tout ce qu’il y a derrière ces attaques, tous les enfumages (« la poudre de perlimpimpin ») pour les justifier, en quoi elles s’inscrivent dans la logique globale du capitalisme.

La deuxième partie du titre « une seule issue à la crise : sortir du capitalisme » renvoie à l’idée qu’il n’est pas possible d’en finir avec cette politique et ces crises sans bouleverser profondément les rapports de propriété, de production, et le caractère de classe du mode de production capitaliste, et c’est la signification de ce bouleversement qu’on verra à la fin de la présentation. Nous entendons ici la sortie du capitalisme, non seulement comme la seule « issue » à la crise économique, mais aussi comme l’objectif politique révolutionnaire que doit se donner le mouvement des gilets jaunes et la classe des exploités en général pour gagner.

Il y a 200 ans, le 5 mai 1818, Karl Marx naissait à Trêves, en Allemagne. Bien sûr cet anniversaire nous a valu son lot de commémorations bien pensantes mais aussi de réels débats et discussions sur la crise actuelle du capitalisme…

Si, comme régulièrement depuis 200 ans, certains voudraient enterrer les idées de Marx au nom de l’échec des régimes staliniens et d'un capitalisme triomphant, au contraire la plupart des commentaires soulignent son actualité face aux ravages d'une mondialisation libérale… Mais les antilibéraux qui citent Marx vident sa critique de son contenu le plus radical pour en rester à l'espoir d'une possible régulation du capitalisme…

200 ans après sa mort, ce qui donne à Marx et ses idées toute son actualité, c'est le capitalisme lui-même, son état de crise permanente, son incapacité à permettre un développement harmonieux de la société humaine !

La critique du capitalisme naissant faite par Marx reste sans égale pour comprendre les contradictions du capitalisme mondialisé actuel. Il a dévoilé les mécanismes internes du capitalisme, par-delà les apparences ou ce que prétendaient et prétendent toujours, les économistes de la bourgeoisie sur les vertus du marché et de la concurrence et autre théorie du ruissellement !

Si la plupart des pages du Manifeste du Parti Communiste, écrit par Marx et Engels, semblent avoir été rédigées de nos jours, c'est que les mécanismes qu'elles décrivent sont toujours à l’œuvre même si c'est à une toute autre échelle à l'heure de la mondialisation libérale et impérialiste.

Sa critique reste indispensable pour tous ceux que cette société révolte et qui ne peuvent que rejeter le cynisme des discours dominants face à la catastrophe démocratique, économique, sociale et écologique annoncée.

A l’époque de Marx, le capitalisme connaît sa première phase de développement qui commence avec la révolution industrielle en Angleterre pour aboutir à une première mondialisation, à l'essor des grandes puissances impérialistes européennes. Un premier âge du capitalisme qui est le cadre du début du mouvement ouvrier, de ces premières organisations et de ses premiers combats.

Irréductible, incontournable ? Oui, mais pour nous, Marx est avant tout un révolutionnaire qui a plongé dans les luttes sociales et politiques en lien avec l’émergence du mouvement ouvrier.

Sa critique repose sur une conception matérialiste, scientifique du monde, qu'il a élaborée en s'appropriant les connaissances les plus modernes des trois pays les plus avancés de l’époque : l’Angleterre, berceau de la Révolution industrielle, la France, dont la vie politique reste alors marquée par la Révolution Française et l’Allemagne, où la critique de l'ordre établi prend l'aspect d'une bataille philosophique. Sa conception, est née des besoins même de la lutte dans laquelle Marx et son ami Engels ont plongé. Jeunes intellectuels révoltés, ambitionnant de changer le monde, ils ont forgé un outil pour donner aux opprimés la conscience des conditions de leur émancipation.

Cet outil reste indispensable encore aujourd'hui pour formuler des perspectives, comprendre la possibilité et la nécessité d’une transformation révolutionnaire de la société, montrer quelle classe peut en être le moteur et nous donner ainsi les moyens d’y prendre toute notre place, d'en être acteurs.

Dans cet exposé à deux voix, nous allons développer quelques points pour comprendre cette actualité :

Voir comment Marx a élaboré cette conception matérialiste en lien avec les luttes de son époque...

Se demander en quoi toute l'évolution du capitalisme a validé le fond de la critique comme de la méthode de Marx, l’a renforcée et enrichie.

L’Europe du temps de Marx est un monde en plein bouleversement où un nouveau monde, celui de la bourgeoisie le dispute à l’ancien monde féodal. C'est une période nouvelle et pleine de contradictions. L’essor du capitalisme entraîne toute une série de bouleversements scientifiques, techniques, de transformations économiques et sociales, de luttes politiques liés aux résistances des anciennes classes féodales mais aussi à l'éveil d'une nouvelle classe, la classe ouvrière ou prolétariat.

Marx est né en Rhénanie, une région d’Allemagne qui a subi directement l'influence de la Révolution française et des idées des philosophes des Lumières. Quand Marx naît, l’Europe continue d’être agitée par les aspirations démocratiques éveillées par la Révolution malgré le virage réactionnaire imposée par la Sainte alliance, l'alliance des Princes, des Rois, des Empereurs et de l’Église pour éradiquer toute idée de Révolution, de progrès.

Pendant toutes les années de jeunesse de Marx, au lycée à Trêves, puis à l’université d'abord à Bonn en 1835 et puis à Berlin jusqu'en 1840, l’agitation se développe parmi la jeunesse intellectuelle.

Marx étudie d'abord le droit qui à l'époque est considéré comme le fondement de toute société, il ressent ensuite le besoin d'étudier la philosophie, celle des philosophes des Lumières comme celle des matérialistes Grecs de l'Antiquité. Et surtout, il plonge dans la bataille philosophique autour du principal philosophe allemand de l'époque : Hegel.

Hegel et la dialectique

Hegel reflète les contradictions de son époque, il exprime l'influence de la Révolution française tout en étant devenu le philosophe très officiel d'une société réactionnaire. D'un côté, il a développé une méthode de pensée révolutionnaire, la dialectique, et de l'autre il a construit un système philosophique qui le conduit à voir dans l'ordre social de son temps, le règne de la Raison. Le système fabriqué par Hegel est en totale contradiction avec sa méthode.

Cette méthode de pensée, la dialectique, consiste à tout concevoir comme un processus en état de transformation constante. Rien n'est figé ou éternel mais au contraire tout évolue, se transforme au cours du temps. Mais Hegel est idéaliste et il ne conçoit cette perpétuelle transformation du monde qu’à travers l'histoire des grandes conceptions philosophiques, des grands principes, qu'il appelle l'Idée. Pour lui à travers l’histoire, l'Idée, incarnation de la Raison, se réalise en faisant reculer l'obscurantisme, les croyances religieuses. « La fin de l'histoire est la réalisation de l'Idée » dit Hegel qui en conclut que cette Idée s'est enfin concrétisée... dans l’État des Princes et des Empereurs.

Ce n'est pas très différent de bien des discours sur la « fin de l'Histoire » et le triomphe de la Démocratie qui devaient accompagner la Mondialisation… Et aujourd'hui comme à l'époque de Marx, le décalage entre les grands principes et la sordide réalité d'une société inégalitaire ne peut qu'éveiller dans la jeunesse l'envie de faire la « critique impitoyable de l’ordre existant »

Et justement la jeunesse radicale d’Allemagne trouve dans cette dialectique de Hegel un outil redoutable pour exercer sa critique. En sapant l’idée même de vérités éternelles, la dialectique ruine toute justification de l'ordre social…. Pour elle, aucune société, aucun régime ne sont éternels, tous sont voués à disparaître… elle est pour cela : « l’algèbre de la révolution » pour reprendre l'expression d'un révolutionnaire russe, une « abomination pour les classes dominantes » comme l'écrira plus tard Engels « (Première préface du Capital).

Marx rejoint donc le courant des jeunes Hégéliens de gauche qui trouvent dans cette dialectique, une arme à retourner contre tous les dogmes religieux, toutes les idées réactionnaires et arriérées, même si reste le problème de l’idéalisme de Hegel.

Feuerbach et le matérialisme

Parmi les jeunes hégéliens, Ludwig Feuerbach libère les esprits de cet idéalisme en lui opposant une conception matérialiste de la Nature, base d'une critique radicale de la religion : ce sont les hommes qui ont inventé les dieux et non l’inverse ! 

C’est une révolution qui provoque l'enthousiasme. Pour comprendre le monde, il ne s'agit pas de partir des Dieux, de la réalisation de l'Idée mais du réel c'est à dire de la Nature et des hommes. Pour Feuerbach, les idées sont des reflets du monde réel, les dieux de simples créations de l'imagination humaine, personnifications de sentiments humains que l'on a idéalisées et logées au ciel.

Marx s’enthousiasme mais n'en reste pas là… et il fait franchir une nouvelle étape décisive à cette philosophie matérialiste qui sous différentes formes existe depuis l'Antiquité…

Pour Marx, les idées de Feuerbach « n'ont qu'un tort : (elles) renvoient trop à la nature et trop peu à la politique. ». Il lui reproche de ne pas rattacher sa critique de la religion à la critique de la société qui a engendré les croyances religieuses car comme il l’écrira plus tard : « Lutter contre la religion, c’est donc indirectement, lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel ».

Feuerbach part de l'Homme, mais il en fait une abstraction hors de l'histoire et du temps. Pour Marx au contraire, les hommes appartiennent à une époque précise, ils s'inscrivent dans toute une évolution sociale et historique. Et les hommes ne se bornent pas à subir passivement l’influence de la nature ou de l'éducation, ils agissent eux-mêmes dessus et en les transformant, ils transforment leurs conditions d’existence et donc se transforment eux-mêmes. Marx dépasse le matérialisme de Feuerbach en y introduisant l’élément révolutionnaire, l'élément d'action… ce qu’en terme philosophique on appelle : la praxis.

Si le point de départ, c'est le monde matériel, il s'agit de l'appréhender avec la méthode de Hegel, la dialectique, c'est à dire comme une réalité en perpétuelle transformation. Marx remet la dialectique de Hegel à l'endroit, c'est-à-dire sur la base d'une conception matérialiste.

Matérialisme, déterminisme et liberté

Jusque-là, les défenseurs du matérialisme avaient une vision mécanique du monde, ils le décrivaient soumis à des lois immuables que la science se devait de découvrir. Cela a permis d’énormes progrès de la connaissance scientifique mais laissait peu de place au changement, à l'histoire ! Depuis l'Antiquité, le débat philosophique opposait ceux pour qui le déterminisme strict gouverne le monde matériel et ceux pour qui le hasard, la liberté est la condition du changement et donc de l'histoire.

Marx, en reliant matérialisme et dialectique, dépasse cette apparente contradiction, déterminisme et liberté en réalité se complètent : ce sont bien les hommes qui font l'histoire mais dans des conditions déterminées.

Dans le prolongement de Marx, c'est le développement des sciences qui a permis de dépasser concrètement ce débat philosophique.

Ainsi, Darwin, une vingtaine d'années plus tard, provoque une révolution complémentaire de celle de Marx, en décrivant les mécanismes à la base de l'évolution des espèces : aucune espèce vivante n'est éternelle ou immuable… c'est l'ensemble du monde vivant qui est en perpétuelle transformation, dans un jeu de déterminisme et de hasard.

De même, le développement des sciences modernes, notamment de la physique avec Einstein et bien d'autres, a confirmé que c'est l'ensemble de l'Univers qui ne suit pas des lois immuables selon un déterminisme mécanique mais est une réalité soumise à des lois internes qui se développent, évoluent et se transformant au cours du temps. Et pour finir de tout déstabiliser… le temps lui-même a une histoire, nous disent les scientifiques comme Stephen Hawkins !

Il n’y a donc vraiment rien de stable !

Premiers combats : Gazette Rhénane – Annales franco-allemandes

Marx mène le combat philosophique mais il veut changer le monde, ce qui pour lui signifie allier la pensée à l'action, en clair, faire de la politique pour intervenir dans le réel. En s'engageant dans le combat réel, Marx s'éloigne et finit par rompre avec la plupart des jeunes hégéliens qui se perdent dans une critique de plus en plus abstraite, impuissante car hors du temps et de la réalité sociale... Pour reprendre la célèbre formule de Marx : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c'est de le transformer. »

Pour Marx comme pour d’autres jeunes intellectuels radicaux, les portes des Universités allemande, reprises en main par le pouvoir, se ferment, il s’engage alors dans le combat démocratique contre l’absolutisme comme journaliste en participant à deux publications, d’abord en 1842 à la Gazette rhénane qu’il a dirigée puis, après l’interdiction de celle-ci et son exil forcé à Paris, les Annales franco-allemandes en 1843 qui seront aussi victimes de la censure.

Il se confronte pour la première fois à la réalité sociale de son temps, celle qui accompagne les débuts du développement du capitalisme en Allemagne.

La scène d'ouverture du film de Raoul Peck « Le jeune Karl Marx » illustre un de ses premiers articles qui dénonce la violente répression frappant les paysans pauvres coupables de ramasser du bois mort dans des forêts privatisées par l’essor du capitalisme. Marx montre que derrière les grands principes universels qui prétendent fonder le droit, il n'y a rien d'autre qu'une « cruelle guerre de spoliation des masses populaires » pour de sordides intérêts de classe, la défense du droit de propriété d’une minorité contre les besoins vitaux du plus grand nombre.

Pour continuer à combattre cette réalité sociale inacceptable, Marx se convainc de la nécessité d'étudier les mécanismes de l'économie capitaliste et de s'intéresser aux nouvelles idées socialistes et communistes qui sont apparues en France et en Angleterre.

Partir de la critique de tout l'ordre existant – Rencontre avec Engels

Marx ne prétend pas inventer une nouvelle doctrine porteuse d’une nouvelle utopie. Comme il le formule lui-même dans un article des Annales franco-allemandes : « […] nous n'entendons trouver le nouveau monde qu'au terme de la critique de l'ancien. […] ce que nous avons à réaliser dans le présent n'en est que plus évident ; je veux dire la critique radicale de tout l'ordre existant, radicale en ce sens qu'elle n'a pas peur de ses propres résultats, pas plus que des conflits avec les puissances établies. »

Marx annonce ainsi ce qui restera son orientation tout au long de sa vie...

C'est donc en partant de la critique de la réalité sociale comme de toutes les idées reçues, amies ou ennemies, et en ayant en même temps la plus grande ouverture d’esprit pour s’approprier les nouvelles connaissances d’une époque de profonds bouleversements, que Marx élabore sa conception révolutionnaire…

Sa rencontre avec Engels à Paris en 1844 sera décisive.

Engels a lui aussi fait partie des jeunes hégéliens de gauche. Il est arrivé à la même conception matérialiste que Marx. A Paris tous les deux vérifient leur plein accord au cours d'une dizaine de jours et de nuits de discussion passionnée, parfois bien arrosée, comme on peut le voir dans le film de Raoul Peck…

Fils d'industriel, Engels a travaillé dans les usines de sa famille à Manchester en Angleterre, berceau de la Révolution industrielle. Et il a pu étudier ses conséquences sur les conditions de vie de la classe ouvrière. Il a aussi rencontré, par l'intermédiaire de sa compagne Marie Burns, une ouvrière irlandaise, les premiers militants du mouvement Chartiste, une des premières organisations politiques de la classe ouvrière.

Cette collaboration intellectuelle comme l’amitié de Marx et d'Engels qui commencent en 1844 dureront toute leur vie.

Socialistes et communistes utopiques

A Paris où il séjourne de 1843 à 1845 avant d'en être expulsé, Marx se plonge donc dans l'étude des théories économiques et des idées utopiques socialistes et communistes.

Les idées socialistes et communistes existaient avant Marx et avant même les premières luttes ouvrières. Au cours de la Révolution, Babeuf dénonçant « cette duperie qu’a été pour le peuple la Révolution française », affirmait que pour instaurer pleinement l'égalité entre les hommes, il fallait abolir la propriété privée.

Au lendemain de la Révolution, des intellectuels révoltés par la réalité sordide de la société bourgeoise imaginent des systèmes utopiques plus égalitaires. Pour y arriver, ils espèrent convaincre la bourgeoise de réaliser les réformes nécessaires… Saint Simon et Fourrier font partie de ces socialistes utopiques dont les idées font du bien en ces temps d'offensive réactionnaire !

Pour Saint Simon, le but de l’économie doit être l’amélioration du sort de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, ce qui implique d'en finir avec la concurrence entre les hommes. Il veut instaurer une société organisée scientifiquement où l'administration des choses dans l'intérêt du plus grand nombre remplacerait le gouvernement des hommes qui permet à une minorité d'imposer sa loi à la majorité.

Charles Fourier dénonce cette société bourgeoise où la pauvreté naît de l’abondance même. Il est le premier à formuler l'idée que le degré d’émancipation de la femme est la mesure naturelle de l’émancipation générale. Lui aussi imagine une société égalitaire idéale reposant sur des Phalanstères d'où la division du travail doit disparaître, et qui reposerait sur une pédagogie liant théorie et pratique.

Marx étudie toutes ses conceptions socialistes utopistes.

Il rencontre aussi des représentants des différents courants apparus au sein de la classe ouvrière qui eux aussi défendent des projets de sociétés plus égalitaires, voire communistes pour en finir avec les inégalités sociales, comme par exemple, Proudhon et sa célèbre formule « La propriété, c'est le vol », ou Etienne Cabet et son « Voyage en Icarie », un des premiers à se revendiquer ouvertement « communiste ».

A l'écoute de tous les progrès des sciences et des techniques

Marx comme Engels se passionnent aussi pour le puissant essor des sciences et des techniques qui accompagne le développement du capitalisme tout au long du XIXème siècle.

Toute la vie sociale en est transformée. Ainsi, l'essor des chemins de fer et de la marine à vapeur bouleversent les transports, raccourcissant les temps de voyages et les échanges commerciaux mondiaux. Les premières applications de l’électricité, notamment pour établir des communications longues distances révolutionnent les moyens de communication. Ces progrès et bien d'autres font entrevoir à Marx et Engels tout ce que ces techniques mises au service du plus grand nombre pourraient apporter.

Ils s'intéressent et étudient les nouvelles sciences qui se développent à partir des connaissances qui s’accumulent, comme la chimie moderne et l'agronomie qui révolutionnent l'agriculture et soulèvent déjà des problèmes de préservation des équilibres écologiques ; comme la préhistoire, l'anthropologie et bientôt la théorie de l'évolution de Darwin.

A partir de tout cela, Marx et Engels étudient scientifiquement les sociétés humaines, leur histoire, leur développement économique contradictoire, la réalité des antagonismes de classes qui les structurent. C’est par cet énorme travail d’étude et avec une profonde révolte contre l’ordre social qu’ils sont allés jusqu’au bout de leur matérialisme militant pour remettre en cause le préjugé du caractère sacré de la propriété privée, fondement bien matériel de la société bourgeoise, et donner aux idées communistes un tout autre contenu que la seule espérance en une société égalitaire utopique.

Dans un travail écrit en commun avec Engels en 1845, il donne du communisme la définition suivante : « Pour nous, le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. »

Bruno Bajou

Marx et Engels ont transformé les utopies socialistes et communistes en un socialisme scientifique reposant sur une conception matérialiste, ce qui a conduit à deux découvertes fondamentales :

D'une part, Marx a élucidé le mystère de la plus-value, en montrant que le salariat est un rapport d'exploitation qui est à la base du mode de production capitaliste. 

Et d'autre part, Marx a montré que la lutte des classes ne peut qu'aboutir à l’émancipation de l'ensemble de la société, à une société sans classe, au communisme.

La plus-value, le salariat comme rapport d’exploitation

Pendant plus de 20 ans Marx, parfois dans les pires conditions de vie, a étudié le fonctionnement intime du système capitaliste, à partir non seulement des travaux des économistes de la bourgeoisie comme Adam Smith ou Ricardo mais aussi à partir de toute la documentation disponible… Tout ce travail aboutit à la publication en 1859 d'un premier livre, « Introduction à la critique de l'économie politique », puis en 1867 du tome 1 du Capital... deux autres tomes ne seront publiés par Engels qu'après sa mort.

Marx cherche à comprendre les mécanismes internes du capitalisme qui permettent cette extraordinaire accumulation de richesse à un pôle de la société et de misère à l'autre. Comme il se place du point de vue des exploités, il pose le problème différemment de la plupart des économistes libéraux dont l'horizon se limite au marché, là d'où semblent surgir toutes les richesses puisque les capitalistes y réalisent leurs profits.

Marx nous invite à quitter le marché, « cette place bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous pour (...) le laboratoire secret de la production (...) Là, la fabrication de la plus-value, ce grand secret de la société moderne va enfin se dévoiler ». Pour Marx, la base de tout le fonctionnement du capitalisme repose sur le rapport qui s'établit entre le capitaliste qui possède les moyens de production et le prolétaire qui n'a que sa force de travail à vendre contre un salaire. Fondamentalement, le salariat qui repose soi-disant sur un contrat librement passé entre deux hommes libres, l’ouvrier et le patron, est en réalité un rapport d’exploitation.

Dans une société marchande, les biens produits ont une valeur d’usage liée à leur utilité concrète mais surtout une valeur d’échange exprimée par leur prix et qui fait d'eux des marchandises. Cette valeur d'échange correspond à la quantité de travail nécessaire à leur production, c'est à dire d'une part aux matières et à l’énergie mises en œuvre et d'autre part, au travail des ouvriers.

Quand un ouvrier vend sa force de travail à un patron, le patron ne lui paie pas en salaire l’équivalent de la richesse produite par son travail. Le salaire correspond à la valeur de cette marchandise « force de travail », c'est-à-dire à la valeur de ce qui est considéré suffisant et nécessaire pour permettre à l'ouvrier de vivre.

Cette différence entre le salaire et la valeur produite par le travail de l'ouvrier est la plus-value, c'est-à-dire tout simplement du travail non payé que la bourgeoisie peut s’approprier au nom de son droit de propriété.

Le salariat est un rapport d’exploitation masqué mais tout aussi réel que ne l’était l’exploitation des esclaves ou des serfs.

Cette découverte de Marx permet de dissiper bien des mensonges et des illusions sur l'argent qui engendre de l'argent. Non, à l'origine de toute richesse, de tout profit, de tout intérêt, de toute spéculation, il y a les richesses produites par le monde du travail et la lutte menée par la bourgeoisie pour se l'approprier.

A partir de ce mécanisme de base, Marx s'est attaché à décrire le capitalisme dans toute sa complexité. Décrire comment s'organise la circulation du capital à travers un cycle d'accumulation qui aboutit à la réalisation de la plus-value par la vente des marchandises sur les marchés. Décrire le fonctionnement global du capitalisme à travers lequel cette plus-value se répartit entre les différentes fractions de la bourgeoisie sous différentes formes : profits, intérêts, rente foncière.

Marx montre aussi que le capitalisme est une organisation économique incontrôlable qui suit les lois du marché et qui échappe et échappera toujours à toute tentative d'organisation consciente et rationnelle de la production à l'échelle de la société...

Enfin, pour Marx, il s'agit aussi de resituer l'ensemble du système dans le contexte de la lutte des classes. Car le capitalisme n'est pas un simple mécanisme économique neutre, le Capital est avant tout un rapport social qui ne peut être compris que dans son développement historique et donc dans le cadre de la lutte des classes.

La lutte de classe aboutit au communisme

Marx n'a pas inventé l'idée de la lutte des classes, un certain nombre d’historiens avaient décrit la Révolution française comme l'affrontement entre classes aux intérêts antagonistes. Mais il a montré qu'elle était loin de s'être terminée avec le triomphe de la bourgeoisie, il n’y a pas de fin de l’Histoire !

La base de toute société humaine est la façon dont les hommes produisent les richesses dont ils ont besoin pour vivre. Les différentes classes naissent de la division du travail qui apparaît dans le processus même de la production. Les progrès des sciences et des techniques, en bouleversant la façon de produire, modifient les rapports entre les classes. Les classes en opposition constante mène une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée jusqu’à ce qu’éclatent des bouleversements violents, des révolutions qui transforment toute la société. Ainsi tout le développement historique est le produit d’une lutte des classes à travers lesquelles les nouvelles classes disputent aux anciennes leur domination sociale.

Marx a montré qu'à l'époque moderne la lutte des classes a atteint une étape où la classe exploitée, le prolétariat, qui ne possède que sa force de travail, ne peut se libérer qu’en libérant la société toute entière de l’exploitation, en en finissant avec la propriété privée bourgeoise. La lutte des classes ne peut ainsi qu’aboutir à l'émergence d'une société sans classe : le communisme, stade plus avancé de l’évolution de la société humaine.

Comme on l’a vu, cette conception matérialiste de la lutte des classes est tout le contraire d'une vision linéaire, mécanique ou finaliste de l'histoire. Ce sont les hommes qui font eux-mêmes leur histoire, mais ils la font dans des conditions qui s'imposent à eux... Il est possible et indispensable d'étudier ces conditions car c'est leur compréhension qui permet d'agir consciemment.

Les premiers socialistes utopiques, les premiers ouvriers communistes combattaient les conséquences du capitalisme d’un point de vue moral, sans en comprendre les mécanismes internes. Avec ses deux découvertes, Marx a dépassé cette condamnation morale pour donner un fondement théorique, une base scientifique à la perspective du socialisme et du communisme. Il a su voir dans la classe ouvrière, non pas uniquement une classe souffrante et opprimée mais surtout la classe capable de renverser matériellement la bourgeoisie, ses « fossoyeurs ».

Le parti, instrument de l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes

En même temps qu'ils ont élaboré leur conception du socialisme scientifique, Marx et Engels se sont liés aux premiers militants du mouvement ouvrier pour les gagner à leur conception. Pour reprendre les mots de Marx : « Pour réaliser les idées, il faut les hommes qui mettent en jeu une force pratique. » (La Sainte Famille)

En exil à Paris puis à Bruxelles, mais aussi à Londres avec Engels, Marx discute avec tous les représentants du mouvement socialiste et des organisations ouvrières communistes. Il rencontre Proudhon, Bakounine mais aussi les artisans communistes de la Ligue des Justes, une organisation secrète composée d’artisans communistes allemands : l’ouvrier tailleur Wilhelm Weitling, l’horloger Joseph Moll, le cordonnier Heinrich Bauer, et le typographe Karl Schapper, les premiers prolétaires révolutionnaires que Marx et Engels ont rencontré et qui ont fait sur eux une forte impression.

Le film de Raoul Peck, le jeune Karl Marx, fait revivre cette rencontre comme le bouillonnement des débats démocratiques auxquels Marx, sa compagne Jenny et Engels participent dans ces années qui ont précédé les révolutions de 1848 en Europe, au sein d’un mouvement ouvrier encore dominé par les différents courants du socialisme utopique.

Marx voit en Weitling et ses camarades, les représentants d’une première étape du mouvement ouvrier qu’il s’agit maintenant de dépasser pour en finir avec les raisonnements des différentes sectes du communisme utopique, mélange d’idéaux de la révolution française et d’idéal égalitaire des premiers chrétiens.

Comme Marx l'expliquera, l'enjeu des discussions était alors de convaincre « [...] qu’il ne s’agissait pas de réaliser un quelconque système utopique, mais de participer consciemment au processus historique de bouleversement de la société qui se produisait sous nos yeux. »

Marx accompagne, rend consciente, l’évolution de la majorité des ouvriers communistes de la Ligue des Justes. Ces militants qui participent au développement du mouvement ouvrier, à ces premières luttes collectives, ne se retrouvent plus dans leur ancien chef charismatique Weitling, révolutionnaire de l’ancienne génération, qui rêve de coups de main pour établir le règne d’un communisme utopique, indépendamment du développement réel de la lutte des classes.

En mars 1847, la Ligue des Justes demande à Marx de la rejoindre officiellement et de les aider à se réorganiser sur la base de ces nouveaux principes. C’est ainsi que la Ligue des Justes devint la Ligue des Communistes et que Marx et Engels rédigent son programme, le Manifeste du Parti Communiste en février 1848

Marx y réaffirme que les principes théoriques du communisme « ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux. »

Et c’est de cette conception du communisme que découle la façon, toujours d’actualité, dont Marx définit les rapports entre les militants communistes et l’ensemble du mouvement ouvrier : « (…) les communistes ne représentent pas un parti spécial quelconque opposé aux autres partis ouvriers, ils se distinguent de ces derniers uniquement en ce qu'ils représentent l'avant-garde des ouvriers qui a sur le reste de la masse du prolétariat l'avantage de comprendre les conditions, la marche et les résultats généraux du mouvement ouvrier. »

A peine le manifeste est-il publié que la Révolution éclate à Paris puis se propage à travers toute l'Europe... Marx et Engels vont plonger dans la bataille…

Sans doctrine toute établie, à travers l’expérience concrète de la lutte de classe réelle, Marx va enrichir, développer sa conception, en formulant étape par étape une politique d’indépendance de classes qui aille jusqu’au bout des possibilités du mouvement.

Bruno Bajou

La Ligue des justes puis des communistes avait bien changé son slogan de « Tous les hommes sont frères » à « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » (qui est encore le nôtre aujourd’hui). Marx et Engels avaient alors passé un cap, défini une théorie pour l’émancipation des travailleurs et commencé à militer avec certains d’entre eux. Mais comme ils l’ont dit eux-mêmes dans le Manifeste, partant de l’observation et de l’étude de la société, des rapports de force forcément changeants entre les classes pour déterminer leur action pratique, il n’était pas question pour eux de définir « les marmites de l’avenir ».

C’est donc par la suite leur propre expérience militante, analysée avec l’outil du matérialisme historique, qui leur permettra d’avoir des réponses plus précises à des questions essentielles restées en suspens, en particulier concernant la prise du pouvoir et le renversement du capitalisme par les travailleurs.

L’expérience riche d’enseignements de 1848 :

En février 1848, une révolution a éclaté en France puis en mars à Berlin et ailleurs en Europe, comme une traînée de poudre. Au mois de février, c’est la liesse chez les bourgeois libéraux qui, en s’appuyant sur la colère des masses, chassent le roi Louis-Philippe et proclament la République. Chez les révolutionnaires, partisans de la lutte armée contre l’autocratie, des légions sont même organisées pour exporter la Révolution vers le reste de l’Europe au nom d’idéaux démocratiques communs.

Marx et Engels retournent en Allemagne pour y mener le combat contre l’absolutisme à travers un journal la Nouvelle gazette rhénane, « organe de la démocratie ». Ils y défendent une politique de front unique avec la bourgeoisie radicale dans lequel la classe ouvrière doit constituer l’aile marchante la plus déterminée. Mais la bourgeoisie finit par se réfugier dans les bras de la réaction par peur des ouvriers, entraînant l’écrasement de la révolution…

Engels s’engage même militairement dans les derniers combats de la Révolution, d’où son surnom « le Général »…

Mais en juin, ces mêmes bourgeois français du gouvernement libéral du poète Lamartine, inquiets de la mobilisation populaire qui ne se contente pas du changement de régime et veut une « République sociale », décident d’en finir avec la révolution. Les ouvriers parisiens se révoltent durant cinq jours et sont massacrés en juin.

Marx et Engels, persécutés, analysent les évènements depuis l’exil et tirent les premières conclusions dans une adresse dans laquelle ils déclarent qu’il faut « la révolution en permanence ». Cela signifie que la bourgeoisie libérale préfère se réfugier dans les bras de la réaction plutôt que de mener jusqu’au bout la lutte démocratique. Il faudra donc désormais que la classe la plus nombreuse et la plus opprimée mène jusqu’au bout la lutte et pour la démocratie, arène plus large pour son combat que les monarchies, et pour son émancipation complète, économique et sociale et celle de tous les autres opprimés (classes moyennes intellectuelles, petits artisans, paysans…). Cette classe ne peut être que la classe libre du travail de la terre mais enchaînée à l’usine, qui si elle s’en empare, dépossède les capitalistes et devient elle-même le pouvoir. Elle doit donc s’organiser, non derrière les bourgeois, mais pour son propre compte, en entraînant les autres opprimés, c’est ce qu’on appelle l’indépendance de classe.

Quand le mouvement révolutionnaire recule, victime de la répression, les querelles internes dans les milieux militants forcément réduits s’exacerbent, prennent le pas sur le combat d’idées. Marx et Engels s’aperçoivent que l’organisation qu’ils avaient contribué à construire de toutes leurs forces, en donnant un programme à des travailleurs, des artisans pour la plupart en exil et de ce fait sensibles aux rêveries utopistes ou putschistes, n’est plus viable, ne correspond plus à leur projet. Ils décident de dissoudre la Ligue des Communistes en 1852. Réfugiés, persécutés, ils n’abandonnent pas pour autant leurs liens avec le mouvement ouvrier et leurs recherches.

Le développement du capitalisme et de la lutte de classes amènent l’avènement en France de l’empire de Louis Napoléon Bonaparte. Marx et Engels analysent la nouvelle situation, un « bonapartisme » où l’Etat, en l’occurrence l’Empire, veut se mettre en équilibre entre la bourgeoisie et un prolétariat croissant qu’il amadoue démagogiquement car il le craint. La question qui les taraude dans ce nouveau contexte est : comment le capitalisme a-t-il survécu à la révolution de 1848 ? Pourquoi et comment survit-il aux crises ? Bruno a expliqué comment ils en sont arrivés alors à la théorie de la plus-value.

Ils savent qu’au-delà de la défaite de la Révolution s’ouvre une nouvelle phase de développement capitaliste et donc inévitablement aussi, du mouvement ouvrier qu’il s’agit d’aider à se réorganiser sur de nouvelles bases plus larges. Avec le développement du capitalisme dans ses bastions et sur toute la planète, il devient vraiment évident que le temps des chapelles de visionnaires moralistes et individuels est terminé.

Marx et Engels montrent dans leurs écrits de cette époque, partout, le progrès de la bourgeoisie sur les féodaux. Par la biais des articles qu’ils sont amenés à écrire (la seule source -bien faible- de revenus de Marx, surtout pour un journal oweniste américain, The New York Tribune), ils défendent l’idée que l’ancien monde féodal doit être renversé, même à feu et à sang comme dans les colonies de Chine, d’Inde, d’Algérie, pour créer une arène plus moderne, plus vaste pour la lutte des classes. Ils ne pouvaient cependant à l’époque voir le potentiel révolutionnaire des masses exploitées de ces pays, qui elles-mêmes, presque toutes rurales, n’étaient pas organisées.

Marx et Engels sont avides, comme tous les révolutionnaires curieux des luttes et progrès de leur temps, de connaître et analyser toutes ces réalités différentes mais les contraintes matérielles de l’époque (leur éloignement, pour Marx, sa misère même) déterminèrent les limites de leur analyse.

Ils ont pu être plus au fait de la lutte pour l’indépendance de l’Irlande, plus proche, qu’ils ont défendue contre l’impérialisme britannique, comme un droit démocratique d’une nation opprimée, une lutte aussi pour unifier les travailleurs de ce pays divisés par le racisme.

Du fait du nouvel essor du capitalisme, la classe ouvrière était en train de s’accroître, en particulier en Angleterre. En son sein se développaient les syndicats auxquels participaient des militants dits trade-unionistes. En France, par contre, la classe ouvrière n’était pas encore aussi développée. Les courants blanquistes et mutuellistes issus du prudhonisme y étaient plus forts. Ils défendaient l’idée de s’émanciper en faisant des coopératives ouvrières. Il y en avait même qui s’opposaient aux grèves sous prétexte qu’elles auraient été une acceptation du système du salariat car il fallait se salarier soi-même.

Marx et Engels avaient des liens avec tous ces militants, tant avec ceux issus des courants blanquistes (conspirationnistes, adeptes du coup de force, des « totos » d’aujourd’hui) que des courants proudhoniens (réformistes, l’équivalent aujourd’hui de ceux qui sont pour agir dans le système, créer des ZAD ou autres lieux d’expérimentation collective en préservant le capitalisme).

Marx et Engels ont vécu alors la période la plus noire de leur existence. Exilés, Marx a dû vivre aidé par Engels lui-même obligé de retourner travailler chez son fabriquant de père pour subvenir aux besoins de son ami qui vivait dans une telle misère que, par exemple, il n’avait pas eu assez pour acheter le cercueil d’un de ses 3 enfants morts de misère…

Le temps arraché aux contraintes de la vie était exploité au mieux pour analyser, étudier la période et ses potentialités révolutionnaires. On peut presque dire qu’à quelques années près, Marx a passé presque 20 ans de vie à étudier tous les jours à la bibliothèque du British Museum (où on a même conservé sa place préférée !) Mais les quelques moments où il a été amené à intervenir directement en politique ont été cruciales.

Dans une lettre à un militant en 1853, Marx, ni optimiste ni pessimiste mais lucide, écrit :

« Pour apprécier à leur juste valeur les grèves et les coalitions, nous ne devons pas nous laisser aveugler par l’insignifiante apparence de leurs résultats économiques, mais garder par-dessus tout à l’esprit leurs conséquences morales et politiques » Puis, plus tard : « L’organisation de la classe ouvrière en tant que classe grâce aux syndicats est un point très important, car c’est là la véritable organisation de classe du prolétariat, au sein de laquelle il soutient sa lutte quotidienne contre le capital, qui est pour lui une école ».

L’AIT

Suite à cette lente maturation politique et sociale qu’ils vont suivre pas à pas en encourageant les éléments les plus avancés, en critiquant les plus rétrogrades, en préparant les évolutions, va se produire un évènement inattendu y compris pour ses organisateurs.

Profitant du rendez-vous international de l’Exposition universelle bourgeoise de 1862, une délégation de militants ouvriers français sera reçue par des militants anglais. En marge de l’Expo, un grand meeting est organisé au Saint Martin’s Hall présidé par un professeur de fac progressiste (Beesly). Il s’agissait pour ces militants ouvriers, au départ, de s’entendre entre travailleurs pour lutter contre l’emploi de « jaunes » français pour casser les grèves anglaises. De fait, et sans que personne ne l’ait prévu, cette réunion a donné naissance deux ans plus tard à la première organisation internationale d’ouvriers, à la première entente internationaliste entre travailleurs contre le capital, l’AIT.

Marx et Engels comprennent qu’après plus de 10 ans de répression et de décomposition, le mouvement ouvrier, transformé, plus moderne, relève la tête, et qu’il leur faut y intervenir. Cela s’est formalisé ensuite, presque naturellement vu les liens conservés et créés durant toutes ces années. Ces militants qui connaissaient tous la valeur du travail infatigable de Marx pour comprendre la situation et offrir des perspectives au monde du travail, ont à nouveau fait appel à lui, comme la Ligue des Justes en 1848 avec le Manifeste, pour qu’il rédige le programme et les statuts de la première internationale ou AIT.

Marx s’acquitta aussitôt de cette tâche complexe et enthousiasmante car il s’agissait de réunir derrière un objectif commun de renversement de l’ordre établi des groupes à présent internationaux à des niveaux de développement et de conscience très divers.

Cela va donner un autre texte extraordinaire par sa démarche. C’est le programme de l’AIT ou Adresse inaugurale. En effet, dans ce texte, autant Marx est intransigeant sur le fond, à savoir veut le débarrasser de toutes les illusions putschistes nationalistes des anciens blanquistes, des rêveries utopistes et autres illusions mutuellistes, pour appeler à construire de partis modernes, ouverts, éduquant à la conscience révolutionnaire et défendant la prise du pouvoir par les travailleurs, autant il est tolérant sur la forme, le type d’adhésion, les rythmes, les cartes, les noms, etc.

Par exemple, il va conserver quelques formulations auxquelles les militants tenaient, telles, en préambule, la poursuite de la « morale », la « justice » ou la « vérité », mais en montrant qu’elles ne conditionnent pas la société qui est déterminée par le développement historique, la situation de la classe ouvrière évoquée par le reste de l’Adresse inaugurale.

De même, il ne prend pas le contrepied des coopératives auxquels certains tenaient tant. Mais il dit que si elles sont utiles pour que les travailleurs apprennent à gérer l’économie, elles ne seront efficaces qu’à l’échelle d’un pays, ce qui revient à dire sans le dire, que par l’appropriation collective des travailleurs Pour cela il faut que la classe ouvrière s’organise en toute indépendance avec la perspective de s’emparer du pouvoir économique et politique.

Ce qui comptait pour Marx et Engels était, non des principes tout faits qu’il fallait adopter au mot près, non de construire un parti idéal, mais tout pas en avant du mouvement réel, plus important que toutes les proclamations, tout qui renforçait l’organisation, l’indépendance de classe, la lutte, la conscience et la force des ouvriers.

La Commune

Un autre évènement en partie imprévu va mettre tout le monde en action ensemble et trancher momentanément ces désaccords: la France de Bonaparte va envahir l’Allemagne. Marx et Engels s’appuient aussitôt sur la profonde aspiration des travailleurs et des peuples à la paix, alors que certains utopistes empreints de nationalisme veulent à nouveau partir en guerre dans des légions pour la « libération de l’Allemagne »…

Mais quand l’Allemagne (la Prusse à l’époque) finit par envahir Paris, il se produit un autre évènement important. Le gouvernement bourgeois de Thiers s’enfuit à Versailles et Paris reste… entre les mains de ceux qui ne fuient pas, c’est-à-dire, des travailleurs !

En l’espace de quelques jours, en prenant les armes, en élisant ses responsables parmi des travailleurs manuels et intellectuels, la Commune a détruit l’armée et la police bourgeoises pour les remplacer par les siennes. Le peuple de Paris, ses militants les plus divers et les plus aguerris, ont mis en place, selon l’expression de Marx, « la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat ».

Ce qu’il avait entrevu en analysant la société capitaliste avec la méthode du matérialisme scientifique et mis sur le papier, défendu comme programme dans le Manifeste du Parti communiste, de modestes travailleurs le réalisaient, lui donnaient un contenu : destruction de l’armée, armement du peuple, gouvernement « bon marché » (c’est-à-dire avec des élus au suffrage universel, révocables à tout moment, payés le salaire d’un ouvrier, et comme la classe ouvrière internationale, internationaliste (l’un des ministres était polonais). Un gouvernement exécutif et législatif à la fois, qui appliquait aussitôt ce qu’il décidait car composé de travailleurs et de militants dévoués, n’ayant d’autre but que de servir le bien commun.

Marx va par la suite rédiger des adresses, des déclarations regroupées dans une brochure intitulée La guerre civile en France pour tirer les leçons de ce magnifique moment où « le prolétariat est parti à l’assaut du ciel ». C’était au moment où tous s’acharnaient contre le prolétariat et contre lui, après la terrible répression de la Commune (20 000 morts, des milliers de prisonniers, de blessés, de déportés), à la hauteur de la haine de la bourgeoisie pour la classe ouvrière qui osait prendre le pouvoir, de sa terreur aussi face aux ouvriers, aux femmes, aux jeunes qui montraient qu’ils étaient un avenir égalitaire et bien plus démocratique de la société. Comme Marx a dit : « Sous les yeux de l’armée prussienne qui avait annexé à l’Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier ».

De fait, bien que surgie d’un évènement au départ imprévu, la Commune de Paris a montré qu’elle était bien la « fille spirituelle de l’AIT ». Toutes les années de laborieux travaux et de discussions pour convaincre les militants les plus avancés qu’ils devaient cesser de courir après des chefs charismatiques conspirateurs et incontrôlés, qu’ils ne devaient compter que sur leur propres forces organisées ouvertement et démocratiquement, faire de la politique eux-mêmes en créant des noyaux de lutte partout, (jusque dans les sociétés de gymnastique !) portaient enfin leurs fruits. Même si les militants des différents courants du mouvement ouvrier n’avaient pas réussi à surmonter leurs désaccords dans le feu du combat, leur conscience avait évolué ; par les épreuves, il y avait un avant et un après la Commune.

Désormais, dès qu’une révolte ou une grève éclatait quelque part, et il y en a eu de plus en plus au fur et à mesure que la classe ouvrière se développait, les gouvernements et leurs sbires criaient « haro sur l’Internationale » !. Marx, au fin fond de sa bibliothèque et de son quartier sombre de Soho à Londres, était devenu la bête noire de la bourgeoisie mondiale, comme le disait le Manifeste à propos du communisme, « un fantôme (qui) hante l’Europe, le spectre du communisme ».

Le principal acquis de la Commune a bien été de montrer par les faits la nécessité et la possibilité du pouvoir du plus grand nombre, d’une vraie démocratie par opposition à la prétendue démocratie d’une minorité, la démocratie bourgeoise. Ce qu’elle n’a pas pu faire en l’espace d’un mois et demi, elle l’a semé.

Désormais, la classe ouvrière n’allait cesser de se développer à travers l’Europe et au-delà, en Russie, en Amérique. L’AIT est morte de sa belle mort en 1872, victime de comportements de petit groupes après la répression de la Commune. Mais, parallèlement, une nouvelle classe ouvrière surgissait et les partis qu’elle construisait se formaient sur la base des idées marxistes. Des flancs de la société d’après 48 et la Commune naissait dans la douleur une nouvelle.

Interventions dans le mouvement ouvrier : le programme de Gotha et les circulaires de l’AIT

Quand dans la période suivante le mouvement ouvrier allemand s’est réorganisé en parti politique large, le militant le plus reconnu n’a pas été Marx qui n’y a quasiment pas milité, contraint presque toute sa vie à l’exil, mais un militant, un grand organisateur appelé Lassalle. Marx eut assez vite à se confronter à lui lorsqu’il commença à défendre des thèses laissant entendre que l’Etat pouvait être rendu plus démocratique ou plus social. Dans leur lutte contre la politique réformiste de Lassalle, Marx et Engels en arrivèrent à définir ce que sera « l’extinction de l’Etat » ouvrier. Ils ont ainsi défini ce que serait en théorie le passage d’une société de classes dirigée par un Etat à une société contrôlée par les travailleurs, où la majorité serait Etat après un bouleversement violent et du coup, où peu à peu, n’aurait plus besoin d’Etat car il n’y aurait plus besoin de contraindre qui que ce soit, tous bénéficiant du travail collectif, plus personne n’ayant besoin ni même idée de déposséder quelqu’un d’autre. Ils ont ainsi complété leur théorie qui aboutissait à la dictature du prolétariat en montrant comment cette même dictature serait dépassée. On passerait alors, en reprenant une expression de l’utopiste Saint-Simon, « de l’administration des hommes à la simple administration des choses » ou « du règne de la nécessité au règne de la liberté ». Des sujets de débat aussi et déjà à l’époque, avec le mouvement anarchiste pour lequel la destruction de l’Etat suffirait.

Marx et Engels ont par la suite continué leur travail d’élaboration pour le mouvement ouvrier. A travers des circulaires pour les délégués aux congrès élus et révocables, dont Marx et Engels aux mêmes, dans des programmes pour les partis socialistes naissants, ils ont défendu les 8h de travail, des revendications en faveur de l’unité avec les travailleurs immigrés, pour le travail des femmes et le droit à l’éducation technique pour tous les enfants...

Marx et Engels ont été tout sauf des rats de bibliothèque, des penseurs pontifiants, prétentieux et abstraits, coupés de la réalité des luttes de leur temps. Une fois leur théorie découverte, débattue, définie, éprouvée comme toute théorie scientifique, ils s’en sont servis pour intervenir à la demande des militants ouvriers dans la lutte des classes qu’ils menaient, « le développement réel », pour organiser sa fraction la plus avancée sans se couper des autres, pour faire faire des pas en avant à la classe ouvrière en s’appuyant sur ses propres expériences, sur son propre mouvement, la rendre consciente d’elle-même et de sa force révolutionnaire et de sa capacité à s’emparer du pouvoir pour renverser cette société.

En guise de conclusion

Marx n’était pas un visionnaire ; quand il avait envisagé par exemple une révolution en 1850, elle n’a pas eu lieu. Il n’a jamais pensé que la révolution pourrait démarrer d’un pays aussi arriéré que la Russie, et c’est pourtant ce qui s’est passé.

De fait, sa théorie du matérialisme militant qu’on appelle pour simplifier marxisme (Marx lui-même détestait cette qualification qui personnalisait et lui attribuait une théorie et un combat de fait nés de combats passés et non issue de son cerveau), le marxisme, donc, s’est développé en se confondant avec les différentes étapes des luttes de la classe ouvrière pour la conquête de ses droits, son émancipation, liées aux différentes phases du développement du capitalisme.

Comme nous l’avons vu, chaque phase de développement du capitalisme a débouché sur une crise révolutionnaire.

A partir de la révolution et la défaite de juin 1848, la classe ouvrière a pris conscience de la nécessité de défendre ses propres intérêts indépendamment de la bourgeoisie et petite bourgeoisie aussi radicales fussent-elles.

Durant la Commune de 1871, les ouvriers ont prouvé qu’ils devaient en finir avec l’État pour créer leur propre forme de pouvoir politique, outil de leur émancipation et de celle de tous les opprimés.

Au début du XXème siècle, une nouvelle phase de développement du capitalisme conduit au stade de l’impérialisme, c’est-à-dire de la conquête des empires coloniaux. Les rivalités impérialistes exacerbées aboutissent à la Première guerre mondiale. Dans ce cadre, le mouvement ouvrier se construit pas à pas d’abord dans des partis socialistes de classe et de masse qui ont été jusqu’à avoir des députés au Parlement en Allemagne (même si pas longtemps et assez vite en prison, même tout députés qu’ils étaient).

On n’a pas le temps de développer ici, mais une nouvelle étape du mouvement ouvrier sera franchie avec la trahison des partis socialistes qui décident de rejoindre l’Union nationale pour la guerre, abandonnant l’internationalisme ouvrier, ce qui entraînera la création de partis communistes après la prise du pouvoir par les travailleurs avec la Révolution de 1917.

Elle a été en effet la première révolution ouvrière victorieuse à l’échelle d’un pays suivie de la vague révolutionnaire des années 20… qui n'a pas réussi à en finir définitivement avec le capitalisme.

Malgré les échecs, la révolution a continué à faire son œuvre aboutissant à la vague révolutionnaire des luttes anticolonialistes...

Le stalinisme, après la social-démocratie, ont fait du marxisme une caricature, en transformant une méthode de pensée vivante en un dogme immuable auquel il faudrait plier la réalité, dont il faudrait tirer les bons mots d’ordre historiques applicables à toutes les situations. Ils l’ont en plus amputé de son internationalisme viscéral pour le mêler à toute sorte de sauces nationalistes comme on le voit avec le PC qui dans ses meetings chante l’Inter suivie de la Marseillaise, par exemple.

Caricatures qui ont permis à des courants nationalistes, maoïstes, de recouvrir d’une phraséologie marxiste la défense de leurs intérêts de classe, celle d’une petite bourgeoisie nationale en lutte contre l’impérialisme mais en rupture avec le projet émancipateur du socialisme.

Le marxisme, c’est tout le contraire d’un dogme. Marx et Engels, comme après eux Lénine, Trotski, Rosa Luxembourg et bien d’autres ont nourri cette conception matérialiste de tous les apports des progrès liés au développement de la société, de la lutte des classes.

La conception matérialiste de Marx a été vérifiée par l’expérience concrète, en tant que méthode pour définir une politique indépendante pour la classe des salariés, comme en tant que perspective pour inscrire ce combat dans le développement historique.

Alors, aujourd’hui, avec l’aide de cet instrument, nous pouvons mesurer que nous sommes à une nouvelle époque : celle de la mondialisation financière, libérale et impérialiste, rongée de contradictions et donc, avec des possibilités révolutionnaires comme jamais.

Elle se caractérise par une exacerbation sans précédent des contradictions du capitalisme qui redonne à la critique de Marx et Engels toute sa force révolutionnaire.

Cette mondialisation capitaliste s’est accompagnée d’un développement sans précédent de la classe ouvrière à l’échelle du monde, et à l’opposé, de la concentration entre de moins en moins de mains de toute la richesse produite de plus en plus collectivement. 

Ce qui à l’époque de Marx ne concernait que quelques pays européens et l’Amérique est devenu la réalité du monde dans sa globalité et avec le même potentiel révolutionnaire qu’il avait anticipé. La bourgeoisie a produit ses propres fossoyeurs mais aujourd’hui à une toute autre échelle qu’à son époque.

Le marxisme nous est actuellement utile pour comprendre que la révolution est un processus ininterrompu qui s’inscrit dans le développement même de la société et des luttes de classes.

La révolution est l’accoucheuse d’une nouvelle société dont les prémisses se sont formées au sein de l'ancienne, les militants et leur parti en sont en quelque sorte la sage-femme. La révolution, ce n’est pas un grand soir ne reposant que sur le volontarisme militant.

Faire de la politique, c’est donc comprendre, étudier, formuler les étapes, les enjeux de la lutte sociale pour lui permettre de se développer avec « la compréhension et le savoir du mouvement dans son devenir. »

Le marxisme nous sert à inscrire le combat contre toutes les formes d’oppression, comme celui contre la crise écologique due à la mondialisation capitaliste, dans la seule perspective historique possible et nécessaire, celle du renversement du capitalisme et de la propriété privée pour permettre leur dépassement : le socialisme.

C’est l’apport irremplaçable de Marx d’avoir élaboré cette conception matérialiste révolutionnaire, c’est-à-dire l’outil, les armes pour construire cette conscience qui nous permet d’être libres, et donc acteurs de la transformation révolutionnaire de la société.

Marx faisait siennes un devise de Lucrèce « Je suis Homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » et une de Spinoza : « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre ». Nous aussi !

Pour qui veut aussi avant tout comprendre, en finir avec une société barbare et en même temps pleine de possibilités, il peut sembler que l’inéluctabilité de la chute du capitalisme a été démentie par des faits observables : grâce au stalinisme, à l’étouffement dans les frontières nationales des révolutions coloniales, à la capacité financière des banques des grandes puissances, le capitalisme s’est maintenu, a surmonté de terribles crises, a même pu retrouver un nouveau souffle après 2008.

Alors que l’humanité n’a jamais été aussi nombreuse et la production généralisée et socialisée, jamais les inégalités n’ont été aussi grandes, la planète aussi dégradée.

Le capitalisme a bien repris son souffle mais c’est sur la base d’une aggravation de ses contradictions d’origine.

En développant aussi ses propres fossoyeurs, comme disait déjà le Manifeste en 1848, la classe ouvrière, les peuples opprimés à travers le monde mais non plus comme au dix-neuvième siècle en les concentrant seulement dans de grandes usines (même si c’est encore le cas, surtout dans des pays dits émergents) mais dans des milliers de bureaux, de dépôts, de services où ils sont tout aussi concentrés mais encore plus socialisés et éduqués à la discipline collective du travail.

Cette classe ouvrière mondiale est bien plus jeune et féminisée et dernièrement, les femmes, la moitié de la population active, ce qui a bien évolué par rapport à l’époque de Marx et Engels, sont aussi devenues un facteur révolutionnaire avec des mouvements nouveaux et profonds contre le patriarcat en lien avec l’oppression sociale comme en ce moment en Amérique latine.

Alors, si le marxisme est même devenu un instrument utile à bien des analyses de penseurs, écrivains, artistes, cinéastes qui touchent de larges publics en dénonçant le système, c’est encore une marque de la révolte qui existe et à laquelle le marxisme donne des réponses en soulevant de nouvelles questions. Là-dessus, place donc au débat !

Monica Casanova

la breche